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Anthologie Créatures des Otherlands II

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product_thumbnail.phpArrivée discrètement, Otherlands est une maison d’édition dont les anthologies fantastiques et horrifiques aux thèmes originaux commencent à faire parler d’elles. Le nouvelliste Tim Corey, à l’initiative du projet propose une sorte d’univers partagé, lié par les phénomènes étranges, rarement rassurants, qui font irruption dans le quotidien des Otherlands. Bien entendu, les créatures ne sont pas en reste. Un deuxième volume n’était pas de trop pour en présenter d’autres avec quinze auteurs dont je fais partie avec le texte On l’appelait Sombra. Démons, monstres imaginaires, expériences scientifiques tragiques, toutes les acceptations de la créatures sont représentées à travers des nouvelles qui vont du fantastique à la science-fiction pour des rencontres du troisième type qui laisseront souvent des traces… sanglantes.

L’anthologie s’ouvre sur trois nouvelles où les créatures sont aussi créations, le résultat d’une science dégénérée. D’abord dans l’espace, nous assistons avec Artikel Unbekannt à l’accouplement monstrueux entre le cadavre d’une femme et de la machine. En quelques pages, une intelligence artificielle témoigne du désastre. Emmanuel Delporte file ensuite le même thème avec bien plus de sadisme, puisque cette fois, il n’y a plus d’erreur malheureuse, mais une véritable séance de torture pour créer une vie impie en forçant l’union d’une femme avec une sorte de créature de Frankenstein, en compagnie d’un savant fou allemand. Plus de doute, nous entrons dans un hommage impertinent au film de série b. Hommage que poursuit Ruwan Aerts avec Contre Nature. Les scientifiques restent à l’honneur, mais la forme change. Le récit est coupé par le journal audio d’un homme mystérieusement disparu. On avance peu à peu pour découvrir l’évolution d’une nouvelle molécule sur des cobayes animales, puis le délire avancé du docteur Fremont.

A ce moment de la lecture, on peut s’inquiéter de ne pas rencontrer des créatures un peu plus légendaires, mais elles arrivent heureusement avec Fuir de Chris B. Honspaq. Une jeune fille séquestrée et apparemment torturée cherche à échapper à son père. Pourquoi met-il tant d’acharnement à l’éloigner des Hommes ? On appréciera une ambivalence des points de vue, où le monstre n’est pas toujours le même pour tout le monde. Julien Heylbroeck nous entraîne ensuite dans une courte nouvelle où il s’agit d’extirper un démon mille-pattes écœurant des murs d’une habitation de Kyoto.

Julien Roturier revient à l’humain en abordant la notion de pouvoirs ou de malédiction. Ire réversible commence comme une enquête classique sur une attaque de loup-garou. Les lycanthropes sont pourtant loin d’être le seul sujet et problème d’une nouvelle noire, qui joue sur les faux-semblants.
Le problème de malédiction est plus net dans le texte de Barnett Chevin où tout commence aussi par une sombre histoire de jeune fille cruellement séquestrée par sa famille. Cependant, il est plus évident cette fois que quelque chose ne tourne pas très rond chez l’enfant, quelque chose au niveau de son ventre, plus particulièrement… La nouvelle nous entraîne dans le monde de la prostitution, où les hommes finissent victimes. C’est aussi ce milieu que choisit d’exploiter Loïc Lendemaine avec, cette fois, un prédateur imprudent.
Toujours dans l’idée du monstre tapis dans l’ombre, Richard Ely nous donne à lire les dernières volontés de l’héritier McCarthy qui demande la destruction immédiate de sa demeure du Yorkshire et déconseille de s’aventurer dans les bois du domaine. Une chose terrible y rôde…

Rachel Rostalski explore des terrains plus bibliques, un peu moins effrayants, mais certainement plus hérétiques. Et si les anges n’avaient simplement pas d’âme ?
Dans des temps reculés et imprécis vivait aussi une sorcière dont un homme était amoureux. La plume de Dean Venetza nous conte l’histoire tragique et poétique de leur éternelle union.

Edgar et les cancrelats de Teddy Wadble nous attire à nouveau dans le présent. Si je devais choisir une nouvelle préférée parmi toutes celles de l’anthologie, j’élis celle-là sans hésiter. Edgar est ce genre de personnage qu’on aime détester, un peu à l’image d’Ignatius Reilly dans La Conjuration des imbéciles. C’est un homme exagérément gros, un vieux garçon sale, fat, faignant, et alcoolique qui évolue dans une rue dont il ne sort jamais, et dans un appartement dégoûtant menacé par une invasion de cafards. L’écriture de l’auteur parvient bien à saisir l’ambiance, la saleté environnante, le tout sans manquer d’humour. Et, finalement, sans aller dans le sanglant, nous tenons certainement le texte qui, avec des détails très faciles à imaginer, soulève facilement l’estomac. Je n’avais encore jamais lu Teddy Wadble, mais si ses autres productions sont de ce registre, je le retiendrais avec plaisir.

Plus anecdotique, le texte de Dola Rosselet développe sur deux pages le thème de la femme fatale, du dîner en amoureux qui n’est finalement pas ce que l’on croit. C’est bien mené, mais cela manque de surprise et d’originalité (considérant qu’on a déjà retrouvé des chutes assez similaires dans l’anthologie).
L’anthologie se clôt avec un retour dans un futur plus ou moins lointain, où les hommes sont classés en fonction d’une intelligence établie à leur naissance, et où Ville et Nature sont devenues des entités à part. Des hommes pénètrent la forêt pour comprendre quels nouveaux mouvements menacent leur civilisation. Des idées intéressantes, mais la nouvelle se traîne malheureusement trop en longueur, sur des thèmes déjà exploités en sf et qui ne demandaient pas conséquent par tant de développement pour un texte court. C’est assez dommage, car la chute de Jérôme Baronheid est bonne.

Dans tous les cas, une bonne sélection des éditions Otherlands qui devrait ravir les amateurs de frissons, même si certains thèmes sont plus récurrents que d’autres. Il ne faut pas s’aventurer cependant dans l’anthologie avec une idée précise du genre de créatures que l’on souhaite trouver, car très peu appartiennent à des légendes connues, l’acceptation du terme est très vaste, ce qui permet de bonnes surprises.

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Anthologie Malpertuis VI

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malpertuis VIPour la sixième année, Malpertuis, spécialiste de la littérature fantastique, propose sa sélection de nouvelles athématiques mais toujours portées vers un imaginaire bizarre et quelque peu angoissant. Parmi les éditeurs français qui publient des anthologies, Malpertuis est l’un des rares à lancer chaque année des appels à textes libres.
On ne sait pas toujours très exactement à quoi se préparer en voyageant d’une histoire à l’autre, mais il est certain que le lecteur est amené à découvrir plusieurs auteurs très présents sur la scène SFFFH francophone. J’y figure cette fois-ci avec Scène de chasse ordinaire mais cet article sera surtout l’occasion de parler de mes camarades.

Vingt-deux auteurs ! Cela fait du monde, assez pour avoir des coups de cœur, et des impressions plus mitigées sur certains titres. Même si le genre de prédilection de Malpertuis est le fantastique, plusieurs textes ont des tendances SF. On reconnaît parfois des nouvelles très certainement écrites pour correspondre à d’autres appels à textes mais, loin de trouver cela gênant, j’ai au contraire pu en profiter pour voir des exercices de style qui participent à la diversité de l’anthologie.
Je ne vais pas vous faire un résumé de chaque nouvelle, mais une sélection des dix qui ont le mieux retenu mon attention. Oui, c’est une liste cruelle, mais cela ne signifie pas pour autant que les textes non cités ne sont pas bons, au contraire, le choix n’est pas simple à faire. Dans l’ordre chronologique, voici ce que nous pouvons trouver :

Ouverture courte et efficace, 3 kilogrammes de Sylas nous fait suivre une femme célibataire qui, grâce à un narrateur mystérieux, a enfanté sans père. Une histoire bien sombre qui fera aisément passer l’envie d’avoir un « autre soi » pour combler le vide de son existence.

L’imbricorioniste d’Elisa M. Poggio est certainement le texte le plus sf de l’anthologie. C’est aussi une plongée dans un monde aussi fascinant que terrifiant, où il devient possible d’obtenir un bilan de sa propre vie grâce à des observateurs qui connaissent tous nos gestes. La nouvelle soulève des questions très intéressantes en montrant toute la distance qui peut exister entre les actes d’une personne, ses raisons profondes, et les fausses intentions que l’on peut tirer d’un simple résumé des faits. La nouvelle peine un peu à trouver une fin, mais vaut largement le détour pour ses qualités introspectives.

Avec un titre comme Le dernier jouir du condamné, je soupçonne Bruno Pochesci d’avoir construit sa nouvelle pour parodier le célèbre texte d’Hugo. Une sorte de délire érotico-morbide étrange, où un condamné en pince pour son avocate, et une chute qui laisse sans voix. La fin est assez consternante mais, en même temps, elle ne se laisse pas oublier.

On continue dans la parodie avec Lloupa rouge. Eric Vial-Bonacci s’attaque au conte du Petite Chaperon rouge. C’est une jeune fille moderne, et elle a peur de sa grand-mère qui la maltraite. Mais où est le loup ? Il faudra le lire pour obtenir la réponse.

Dette de sang rend un bel hommage à la littérature fantastique du XIXe siècle. Thierry Jandrok situe son histoire dans un asile de Bucareste pendant la seconde guerre mondiale. Tout ce qu’il faut pour poser une ambiance sinistre d’emblée est là. On progresse comme dans une enquête pour éclaircir le mystère des patients zoophages qui se montrent curieusement lucides et en meilleure forme que les autres…

Sans terminus d’Anthony Boulanger m’a rappelé un petit appel à textes où la situation initiale était imposée. J’ai été heureuse de lire un nouveau texte de cet auteur, qui avait déjà retenu mon attention dans l’anthologie L’homme de demain des Artistes fous associés. Un esprit plein de rancœur revit en boucle le jour où il est tombé sur les rails d’un train à cause de la foule. L’auteur nous propose un petit texte qui rappelle que, dans la panique, les faits ne sont pas toujours ceux que l’on croit.

Emilie Querbalec est aussi une habituée des Artistes fous associés et des anthologies en général. L’auteur à suivre développe surtout des mondes et hantises intérieurs. Lisse le cordon est le texte le plus sombre que j’ai pu lire d’elle. J’aime particulièrement le titre. Un texte sur les passions parfois très vives de l’adolescence qui ne sont pas toujours durables des deux côtés, notamment quand elles impliquent deux jeunes filles.

Cherchez l’intrus mérite bien sa place tant il est délirant. Sur une dizaine de pages, Guillaume Suzanne livre un dialogue complètement échevelé entre un groupe de zombies. Un humain se ferait passer pour l’un d’entre eux et risque de les contaminer, qui est ce traître ?

Les textes délirants se poursuivent avec Le chant de la harpie, le soir au fond des bois d’Yves Daniel-Crouzet. Un démon grincheux s’improvise narrateur pour nous raconter comment il a été invoqué par une femme qui voulait faire assassiner son mari en lui donnant la peur de sa vie. Hélas, il semble qu’il faudra plus qu’un simple « bouh ! » pour impressionner l’époux.

L’anthologie se termine sur une note moins burlesque et plus réaliste. Avec Externalisé, Dominique Lémuri ne nous donne pas forcément à rire. Elle propose au contraire un texte très documenté sur les conditions de travail d’immigrés indiens, retenus dans des bureaux où ils recopient des rapports à la chaîne toute la journée. L’ajout du fantastique dans un contexte déjà bien glauque aggrave considérablement la situation du narrateur qui se retrouve confrontés à plusieurs phénomènes étranges, un rapport illisible, un balayeur à ne jamais regarder dans les yeux…

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Antho-Noire …pour nuits de légendes

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antho noireL’Antho-Noire …pour nuits de légendes est la troisième anthologie dans laquelle je publie une nouvelle. Un bel objet reçu il y a une quinzaine de jours que je me suis fait un plaisir de découvrir dans son intégralité. Les projets collectifs de la Cabane à Mots ont une ligne directrice commune, celle d’aller dans les recoins les plus sombres des genres littéraires. Après le polar et l’érotisme, voici la fantasy et la proposition de s’adresser à un public « jeune adulte », soit à partir de treize ans. Avec cette étiquette, on pourrait craindre des textes édulcorés, moins tranchants que prévu, mais l’anthologie s’en sort avec les honneurs. Tout est bien noir, et on ne peut pas tellement dire que la violence nous est épargnée. La limite d’âge permet surtout d’éviter la tentation de flirter avec les limites de la décence et un lecteur qui apprécie les petits frissons sans pour autant s’amuser d’un étalage de perversions y trouvera facilement son compte. Sans aller dans la complexité, les textes sont loin d’être simplifiés à l’excès. Les treize ans et plus sont pris pour des lecteurs comme les autres et non des enfants à moitié analphabètes. J’ai tenu à ne pas trop trahir mon écriture pour ma nouvelle (dont je parle plus en détails ici), et il a été agréable de constater que les six autres auteurs sélectionnés maîtrisent également très bien la langue, le rythme, la progression de leur histoire.

Lapis lazulis de Sidonie Gatel est certainement le texte le plus touchant de l’ouvrage. Il est très justement placé en premier, ce qui permet une entrée en douceur dans une série d’univers qui n’auront rien de très enchanteur. Nous avons une histoire assez classique de la fantasy sur un fond de chasse aux sorcières, avec une bonne progression. La petite présentation de l’auteur nous apprend qu’il s’agit de son premier texte publié, et c’est une entrée plutôt réussie dans le monde de l’imaginaire !

Castrum Liberonis est la nouvelle la moins fantasy de l’ensemble. Sylvie Arnoux s’appuie sur une légende régionale pour entraîner le lecteur dans une inquiétante guerre de pouvoir médiévale fantastique. En toute franchise, j’ai un peu moins adhéré. L’idée m’a semblé quelque peu trop ambitieuse dans ce format, et de manière parfaitement subjective, les histoires de pacte démoniaque me laissent souvent de marbre. Castrum Liberonis a cependant le mérite de proposer un univers moins dépaysant que les autres, en ajoutant à la diversité du titre.

Avec La Renaissance d’Aya, Valérie Simon propose certainement le texte le mieux écrit du collectif. Sa plume n’est pas débutante, et cela se sent d’emblée. Les schémas ordinaires du conte sont repris à la perfection. C’est à un point que l’on attend avec impatience la conclusion pour savoir à quel moment l’auteur décidera de nous emporter vers quelque chose de moins convenu. Heureusement, le fin mot est à la hauteur. J’ai apprécié le pastiche tout en regrettant que l’auteur ne donne pas des signes de ses intentions assez tôt. Le virement est un peu brutal, mais parfaitement cohérent, et on ne peut que sourire à la morale ironique qu’il nous livre.

Ren, la légende du chat-vampire permet de s’échapper un peu des châteaux-forts occidentaux, pour une visite au Japon médiéval. Le changement d’air fait du bien. L’écriture de Kinrenka est aussi fluide que légère, on apprécie le voyage inspiré par des légères plus orientales. En peu de pages, les personnages deviennent assez attachants pour que l’on s’inquiète de leur sort et, à ce titre, cette nouvelle est sans doute celle qui s’adresse le mieux aux adolescents.

Mon petit coup de cœur va cependant à Callie J. Deroy et son Règne de Déléora. Contrairement aux autres auteurs, Callie prend le parti de ne rien nous décrire d’autre qu’une bataille. L’action est immédiate, le personnage et la situation globale posée en même temps que le combat, et l’on se surprend à suivre un combat sur lequel on ne sait presque rien, à prendre parti pour l’héroïne de l’aventure sans connaître les tenants et aboutissants de tout cela. Même sans une chute assez délicieuse, le texte restait bon en exécutant à lui seul la prouesse de tenir grâce à une simple description coupée au milieu de ce qui semble une plus bien plus vaste fresque.

Une bonne surprise aussi avec Les couloirs de Vüdrang de Patrick Godard qui mise sur l’humour en nous contant le périple d’une drôle d’équipée composée d’un guerrier, du barde Rocquer Djonnie et d’une elfe défigurée. J’ai beaucoup aimé les fausses sources de bas de page qui permettent de compléter efficacement un univers jalonné de petites histoires et de créatures surprenantes. On sent que l’auteur s’amuse beaucoup avec le genre, et la conclusion à tout cela est une bonne manière de quitter la fantasy pour revenir à la réalité.

L’Antho-noire …pour nuits de légendes est d’une assez belle variété pour ne pas s’adresser uniquement aux lecteurs de fantasy, une simple préférence pour les fins glaçantes devrait suffire !

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Anthologie Robots chez La Madolière

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10285785_782551021792989_6403282298771276457_oAprès une longue absence côté critique (mais enfin, les rendez-vous deviennent exceptionnels), je reprends le clavier pour un post un peu particulier. J’aimerais vous faire une vraie chronique de l’anthologie Robots, parue chez La Madolière, mais on pourrait mettre en doute mon objectivité. En effet, j’ai le plaisir d’être au sommaire avec la nouvelle De sang avide. L’autre raison est que je ne voudrais pas risquer l’incident diplomatique avec mes co-auteurs qui, je le sais, attendent tous des louanges sur leurs textes – et ont déjà préparé la hache en cas de désaccord. Que l’on se le dise cependant, je n’ai pas grand-chose à reprocher à ce livre en général. La date de la sortie permet de découvrir le travail des autres, d’avoir une idée de ce à quoi ressemble un projet auquel nous n’avons fait qu’ajouter une petite pierre, un texte noyé au milieu d’autres. Après la joie d’être retenu, l’autre bon moment est aussi celui de lire et apprécier les contributions de chacun.

Pour parler un peu de la maison d’édition, La Madolière publie une anthologie par an sur un thème spécifique depuis trois ans. Morts dents lames était consacré à la violence, Créaturedont vous pouvez trouver le billet – annonçait bien le sujet, tout comme Robots qui prend dignement la relève. Et, quoique le titre puisse laisser craindre le piétinement de sentiers rebattus par la SF populaire, les nouvelles utilisent la diversité et, surtout, loin des vieux clichés, donnent une vision très contemporaine du robot, souvent en accord avec les évolutions technologiques et questions éthiques actuelles.

Plutôt qu’une critique texte par texte, je vous propose un voyage entre les différentes histoires, même s’il est possible que je m’attarde plus sur certains écrits que d’autres. Tout commence avec Gaëlle Saint-Etienne, grande habituée des anthologies de La Madolière. Un génie récupère un robot envoyé dans l’espace bien avant de naissance et aimerait déchiffrer son langage. Plus léger, Jean-Marc Sire présente ensuite un robot qui fuit l’usine pour aller cueillir les pommes du verger et aider la femme de son maître à préparer des confitures. Une nouvelle très mignonne, pleine d’humour et au dénouement inattendu, mais heureux, chose qui risque de ne pas arriver très souvent par la suite. On reste dans la poésie avec Xavier Portebois. Un joueur de oud doit apprendre à utiliser des bras bioniques. Mais jusqu’à quel point devra-t-il sacrifié son humanité pour vivre sa passion ? Laurent Pendarias a fait dans l’original. Déjà remarqué dans l’anthologie Créature en donnant la parole au dernier représentant d’une race d’escargots géants, il présente cette fois le monologue d’une camionnette de livraison fort présomptueuse. En quelques pages, le véhicule s’appliquera à expliquer combien nous, humains, sommes prévisibles. La chute est délicieuse. Bien plus scientifique, le texte de Joël Tardivel-Lacombe s’amuse avec les lois de la robotique d’Isaac Asimov. Puis, cap au Far West en compagnie de Patrick Lorin, d’un robot sherif et d’un robot pasteur, venu dans un village de cow-boy apporter un peu de droiture et de valeurs morale. La nouvelle est assez longue mais agréable à suivre. On ne sait pas vraiment ce qu’on attend de la fin, mais je peux assurer que c’est un joli coup. En parlant de morale d’ailleurs, la suite pourrait heurter les âmes pudibondes puisque Pierre Berger s’applique à nous décrire une scène erotico-technologique teintée de mélancolie.

Sur un fond de paranoïa qui n’aurait rien à envier à Philip K. Dick, David Mons trace le portrait d’un tyran fou qui semble intouchable, avec quelques vaches-robot tueuses au passage (et oui, et pourquoi pas ?). On poursuit à couteaux tirés aussi avec Luce Basseterre et un robot capable d’imiter n’importe quel textile qui pourrait bien faire des envieux. Guillaume Lemaître, autre habitué mais aussi collaborateur de La Madolière peint un futur où les implants robotiques sont devenus une normalité, même si le coût du meilleur matériel fait que les indifférences sociales persistent. Sous m’avancer dans le scénario, qui part d’une étrange défaillante chez un cyborg de pacotille, j’ai beaucoup aimé tous les enjeux sociaux en arrière fond, et presque regretté que le format nouvelle ne permette pas d’en apprendre un peu plus sur ce monde. Plus léger, mais non moins glaçant, Alexis Potsche fait dans la simplicité apparente : un homme est très en retard à son examen, le contrôleur androïd d’un train pourrait bien tout faire rater. Court, et efficace.

Auteur que j’apprécie de suivre d’une anthologie à l’autre, Sébastien Parisot alias Herr Mad Doktor a encore réussi à sortir un texte bien loufoque de ses labos. Un savant fou a enfin mis au point un sérum, concentré de nanobots, qui doit le rendre invulnérable. Malheureusement, quand la mégalomanie touche le personnage d’une nouvelle de science-fiction, on doit toujours craindre les ennuis au tournant… Ensuite, vient donc mon texte sur lequel je m’attarde dans un autre post que celui-ci. Il est très agréablement suivi par Solveig Kulik, nouvelle débarquée qui mérite le détour avec son automate qui voulait devenir un humain. Ambiance plutôt « steampunk » cette fois, dans un XIXe siècle où pantins de bois et poupées de porcelaine n’ont rien à envier aux robots modernes. Un conte touchant, mais un peu cruel aussi. Jones Southeast est aussi un revenant, et c’est un monologue complètement délirant qui nous est servi à travers un narrateur un peu trop accro aux substances psychotropes, alcools et aux possibilités infinies de la technologie.

Retour au XIXe siècle avec Fanny Angoulevant qui nous emmène dans l’Angleterre Victorienne la plus convenue possible pour y faire atterrir une androïd perdue dans la timeline. Le ton passe progressivement de la romance à l’horreur et vu mon « amour » (très limité) pour ce qui touche au victorien, je ne peux qu’être interpellée. Je ne sais pas si c’est volontaire, mais le thème du robot créé pour incarner la femme parfaite m’a beaucoup rappelé L’Eve-Future de Villiers de l’Isle-Adam, comme la suite et les conséquences de l’expérience manquée – et déjà assez terrifiante – de ce roman. Plus sympathique, le robot de Frédéric Darriet, s’occupe de rescapés d’un univers post-apocalyptique et se prend d’amitié pour une petite fille.

Xavier-Marc Fleury propose d’une nouvelle d’anticipation sociale qui soulève aussi de nombreuses questions de fond. Nous voici dans un futur où il est possible de remplacer ses morts par des robots à leur image, en y transférant les souvenirs que gardent leurs proches d’eux. Evidemment, cette « mode » dérange et provoque de lourdes oppositions de la part de pro-humains. En fait, j’ai trouvé l’idée si passionnante que j’ai été un peu déçue du traitement très manichéen de la chose. Les pro-humains sont assimilés à des conservateurs du genre FN alors que je trouve pourtant difficile d’être du côté d’une société qui nie le deuil avec des machines. Ceci dit, ça donne à réfléchir, tout en présentant une jolie histoire et c’est bien le principal. Lilie Bagage nous montre comment un robot peut progressivement gagner une identité humaine et pour finir ce tour (plutôt long au final) Julien Chatillon-Fauchez entraîne le lecteur dans une jungle isolée où vit depuis des siècles un immense robot octopus qui a fuit les hommes pour ne pas finir démantelé. Sur ses traces, une journaliste au chômage va découvrir bien plus que sa curiosité ne l’espérait. La nouvelle clot le recueil avec quelques réflexions philosophiques et, surtout, une fin apaisée, véritable réconciliation entre l’homme et la machine, ce qui ne semblait pas toujours évident pendant ce voyage !

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Alternative Rock – Collectif

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alternativeL’Histoire de la science-fiction et de la musique rock s’est souvent croisée. Avec une nouvelle collection, Folio SF rend hommage à deux genres intimement liés, où musiciens et écrivains ne cessent de se renvoyer la balle à travers leurs romans/nouvelles ou chansons. Avec cinq nouvelles d’anglo-saxons, l’anthologie Alternative Rock rappelle donc l’amour de quelques figures emblématiques d’une littérature souvent mal comprise en France pour les icones populaires que sont Elvis, les Beatles, Janis Joplin, Jimi Hendrix, … Une bonne initiative en somme, preuve que la science-fiction continue sa conquête hexagonale en s’intégrant enfin dans une culture identifiable par tous !

Critique :
Avec son petit format, son nombre raisonnable de pages (200) et son sujet, Alternative Rock semble très vite un cadeau idéal pour un nostalgique de la grande époque 60/70 un peu en froid avec la science-fiction. On regrettera cependant une cible principale vieillissante pour toucher un public large. Beaucoup de jeunes lecteurs assez peu portés sur l’histoire détaillée d’Elvis ou des Beatles pourraient être déçus par les références pointues d’auteurs contemporains (ou presque) aux groupes, à la scène et aux phénomènes de mode de ces années-là. Rien sur les 80’s ou 90’s, pas même un avant goût du punk. Non, nous restons aux fondations du rock et, si cela a l’avantage de faire réviser les classiques, j’ai cependant regretté de ne pas rencontrer des figures auxquelles m’identifier.

Sur les cinq nouvelles, la formule n’a pas toujours pris non plus, bien que seule la première me paraisse un réel mauvais choix. En effet, Le douzième album de Stephen Baxter est une entrée très abrupte dans le recueil. A coups de références très spécialisées, le narrateur essaye d’imaginer ce qu’aurait pu être le douzième album des Beatles. J’ai davantage eu le sentiment d’écouter une discussion entre fans sur-référencée et très ennuyeuse quand on ne se sent pas concerné que celui de lire une histoire dont on attend un dénouement intéressant…
En tournée, écrit à trois mains par Gardner Dozois, Jack Dann et Michael Swanwick, apporte déjà plus de légèreté bien que nous restions dans un fantasme d’admirateurs à très faible portée. On appréciera l’effort de mise en scène des personnages d’Elvis, Buddy Holly et Janis Joplin qui vont se retrouver à la croisée de leur carrière. Plutôt touchant.
Elvis le rouge de Jon Williams propose une histoire alternative où Elvis aurait refusé de s’engager dans l’armée, devenant un artiste communiste. Si le concept est amusant, je n’ai pas été réellement convaincue par l’uchronie. L’idée d’un frère jumeau décédé à la naissance (le vrai Elvis) avec lequel communique son frère m’a laissée sceptique tout le long. Je ne suis vraiment pas preneuse de ce genre de ficelles scénaristiques qui frôlent très souvent la mièvrerie. Ensuite, les conclusions tirées par l’auteur sur les conséquences de la décision d’Elvis m’ont semblées plus clichées que réalistes, et, surtout, arrivent en une sorte de résumé final qui bâcle un peu la réflexion de fond à laquelle on aurait pu s’attendre.

Heureusement, après ces trois nouvelles américaines, arrivent les anglais ! Je ne voudrais pas froisser les adeptes des auteurs outre-Atlantique, mais force est de constater que, lorsqu’il s’agit de parler rock’n’roll, les britanniques sont diablement plus dans le ton – ce qui correspond aussi à l’époque d’écriture des nouvelles, il faut le dire. Alors que les premiers gardent une écriture assez sage, des idées inspirées par le fantasme, l’admiration, les derniers y mettent la forme et le fond. Michael Moorcock n’a pas volé sa réputation puisqu’il signe avec Un chanteur mort ce qui est pour moi la meilleure nouvelle de l’anthologie. Pas le meilleur texte de sa carrière, loin s’en faut, mais en tout cas le plus fidèle à mes attentes de lectrice quand on me tend un livre sur le rock et la SF. Déjà, nous avons droit à Jimi Hendrix plutôt qu’aux Beatles et Elvis. Ensuite, il s’agit d’un road trip à l’anglaise (on a d’ailleurs droit à un taclage d’Easy Rider) avec un ex-roadie de Jimi complètement camé et le « fantôme » de ce dernier. C’est cru, ça parle de sexe, d’alcool, de drogue avec une précision qui ne relève clairement pas de l’invention. C’est cool, distrayant, et ça fait du bien.
Ian MacLeod reste dans un esprit assez proche avec Snodgrass où il nous présente un John Lennon qui, après avoir lâché son groupe au début de sa gloire, a mené une vie d’errances, de galère et de boisson. L’idée de la chute d’un musicien pendant que le reste du groupe s’élève et connaît un succès commercial est bien menée, assez universelle pour nous faire oublier le groupe dont il s’agit. Le seul problème de cette nouvelle est malheureusement sa longueur assez peu justifiée. Elle nous rend enthousiaste au début, et nous lasse sur la deuxième partie.

En conclusion, Alternative Rock est effectivement un cadeau sympathique pour les non-initiés à la SF et fans de la première heure des légendes du rock. La cible est à la fois trop large et trop pointue pour toucher un public de 20/40 ans réellement fan de rock, car celui-là attendrait une plus grande diversité dans les références, et peut-être cette liberté de ton que j’ai appréciée chez nos voisins britanniques, et qui manque cruellement aux américains.
C’est une jolie proposition, je suis heureuse d’avoir pu redécouvrir Moorcock, et eu l’occasion de me pencher plus en détail sur la bibliographie de MacLeod, mais pour une convaincue comme moi, l’ensemble reste encore trop policé.

(Mon message à folio sf serait : A quand les années fin 70 et 80 ?)

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Coup de soleil et autres nouvelles – Ivan Bounine

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bounineCette dernière lecture m’a rappelée combien les auteurs classiques pouvaient me manquer. Avec tous ces éditeurs de l’imaginaire et auteurs francophone à découvrir, je commençais à y laisser mon âme… Mais, après une dose d’imaginaire, parfois même de polar, la découverte d’Ivan Bounine a fait du bien. S’il y a, bien sûr, eu d’autres monuments incontournables entre mes dernières critiques (citons par exemple La conjuration des imbéciles ou Journal du voleur de Jean Genet), je n’avais pas plongé du côté des russes depuis un bon moment, et Bounine m’était jusqu’alors un nom lointain, très vaguement familier. Grâce à ce petit recueil de nouvelles mon inculture est désormais réparée.

Présentation : Coup de soleil est le nom du premier texte, qui est cependant loin d’être le plus long de ce petit recueil. En huit nouvelles, rédigées pour la plupart entre 1925 et 1926 l’auteur, exilé en France, livre des bribes de souvenirs, et ses craintes d’un avenir résolument tourné vers la perte et la mort.

Critique :

Je ressors de ma lecture à la fois satisfaite et mitigée, en ce sens que tous les textes ne m’ont pas convaincue de la même manière. Un point à soulever en premier lieu cependant est une écriture particulièrement agréable. Les phrases ont cette fausse simplicité qui transforme la prose en poésie. Les images sont belles, proches de la peinture, et les mots s’invitent avec une exigeante précision. Que le sujet du texte plaise ou non, il serait difficile de bouder son plaisir tant l’esprit se laisse aisément porter par la force de chaque représentation et, beaucoup de nouvelles, à ce titre, cherchent à saisir une ambiance autant qu’à donner de la réflexion.
Sur le second point, les titres ne résonnent différemment. Le premier choix, Coup de soleil est aussi le plus accessible. Il est en effet question d’une passion amoureuse naissant entre deux personnes aux vies pourtant très différentes sur un bateau. Bounine s’attache à décrire la folie, puis la mélancolie, qu’une liaison presque « accidentelle » peu entraîner, les sentiments aussi vifs que superficiels qui demeurent après une nuit d’amour intense qu’on ne pourra jamais revivre. Très juste, la conclusion a un quelque chose d’assez désabusé, abandonnant les idéaux romantiques pour une réalité désenchantée.

L’affaire du cornette Elaguine est, selon moi, la meilleure nouvelle de l’ouvrage – de très loin. Elle en occupe d’ailleurs un bon tiers, et justifie à elle seule de se le procurer. Pour le dire très franchement, j’aurais gardé des impressions bien plus neutres du contenu si elle n’avait été là, je n’aurais probablement pas eu non plus l’envie de m’attaquer (dans un futur proche ou lointain ?) à une bibliographie plus complète. L’affaire du cornette Elaguine place Bounine sur le panthéon des grands auteurs, ceux qui vous capturent toute la complexité du cœur humain avec une acuité désarmante, en produisant des paragraphes superbes qui méritent d’être recopiés, retenus et répétés, au point qu’il devient parfois difficile de tailler dans le texte pour en faire ressortir les meilleurs passages – je m’y suis pourtant essayé. Mais de quoi s’agit-il donc ? D’une étrange histoire de meurtre rapportée par un narrateur sceptique, dans une première lecture. Mais, surtout, l’auteur se sert du prétexte pour condamner une opinion publique qui juge sur les apparences, condamne un acte sans chercher à le comprendre, peut tirer un portrait atroce d’une personne sur laquelle elle ne portait aucun regard négatif dès lors qu’une accusation le repousse chez les déviants. Les portraits du « coupable » et de sa « victime » sont aussi de grands moments. Chacun souffre du mal terrible qu’est le besoin de vivre une existence trop intense pour l’Homme et s’y perd avec l’avidité du désespoir. Un texte d’une force rare, dont on arrive bien trop vite à la fin.

Je serai moins bavarde sur le reste qui se concentre davantage sur des discussions, des réflexions prises dans un instant que sur une intrigue à proprement parler. On y retrouve davantage de discours sur la religion, la beauté d’une foi que l’auteur porte dans son cœur avec la tristesse de l’incroyant souhaitant s’y abandonner, thème qui, malgré de beaux élans lyrique rencontre un peu moins mon adhésion. Paraissent également, et avec plus d’intérêt, des images de la Russie après la révolution Bolchévique, qui n’est pas vécue comme une bonne évolution par tous, ainsi que les réflexions d’un russe exilé pendant un voyage en bateau (Sur les eaux immenses). Il m’a semblé que la plupart de ces textes nécessitaient une connaissance plus approfondie des motifs chers à l’auteur et développés plus en détails dans le reste de son œuvre pour être appréciés de manière plus savante ce qui, comme dit plus haut, n’empêche pas de goûter à une belle écriture qui sait imposer à chaque titre une ambiance unique.

Cette lecture m’a été offerte dans le cadre d’un masse critique Babelio et je n’ai vraiment pas été déçue de mon choix, quoique mon enthousiasme soit plus modéré sur certains titres. Merci aux éditions des Syrtes pour ce partage ! Bounine est un excellent écrivain qui m’a rappelé tout ce qui me plait dans la littérature russe du XIXe et début XXe. Je vous laisse donc en sa compagnie pour quelques citations choisies, prises dans L’affaire du cornette Elaguine.

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« Je sens parfois un tel tourment et une attirance pour tout ce qui est bon, élevé, pour un je-ne-sais-quoi qui me brise le cœur… Je veux saisir un motif insaisissable qu’il me semble avoir entendu quelque part, mais j’ai beau faire, je ne le trouve pas… » Mais lorsque je suis ivre, je respire plus aisément et amplement, dans l’ivresse la mélodie résonne plus distinctement, semble plus proche. Et quelle importance que l’ivresse, et la musique, et l’amour soient en fin de compte illusoires, et ne fassent qu’accroître cet indicible dans toute son acuité, et la perception du monde dans tout son excès ?

Elle appartenait entièrement à ces natures de femmes qui donnent les femmes publiques professionnelles et les servantes libres de l’amour. Mais que sont ces natures ? Ce sont des femmes au caractère sexuel très affirmé, insatiable, insatisfait, et qui ne peut d’ailleurs jamais être satisfait. De quoi est-ce la conséquence ? Est-ce que j’en sais quelque chose ? Et remarquez bien ce qui se passe toujours : les hommes de ce type horriblement compliqué et profondément intéressant, qui est un type atavique (à un degré plus ou moins grand), ces hommes qui, par nature, ont une sensualité exacerbée, pas uniquement envers les femmes, mais plus généralement dans leur façon de percevoir le monde, sont toujours attirés de toutes leurs forces, spirituelles et charnelles, précisément par ce genre de femmes, et deviennent les héros de bien des drames et de tragédies amoureuses. Pourquoi ? Parce qu’ils ont mauvais goût, parce qu’ils sont dépravés, ou tout simplement parce que ces femmes sont accessibles ? Non, bien sûr, mille fois non. Non, pour la bonne raison que ces hommes sentent et voient très bien comment sont torturantes, parfois réellement effrayantes et mortelles, les liaisons et l’intimité avec ce genre de femmes. Ils le sentent, le voient, le savent, et pourtant c’est surtout par elles qu’ils sont attirés, par ces femmes justement – et ils vont irrésistiblement vers leur souffrance et parfois leur mort.

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Folie(s), Collectif des Artistes Fous

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artistesfouQuand on fait connaissance avec les Artistes Fous et qu’on aime les projets éditoriaux indépendants qui n’ont pas peur de revendiquer une image délurée, à faire fuir les « gens bien » tout en disant des choses intelligentes (desfois), l’adhésion est rapide. Pour leur dernière anthologie, c’est assez naturellement que le collectif a essayé de rassembler des textes marqués par la douce vésanie. Les 18 histoires proposées vont-elles nous faire renoncer aux trois-quarts de nos neurones ? Non, car la sélection n’est finalement pas si hystérique que la tête hallucinée en couverture nous le laisse croire. Chaque auteur s’est approprié le mot « folie ». Nous n’échappons pas aux récits attendus de schizophrénie, bien sûr, mais elle peut aussi être plus implicite, s’exprimer par un renversement des valeurs, une société où tout va de travers ou une nouvelle assez délirante pour nous faire perdre nos repères. Du thriller psychologique, à la SF ou au fantastique, le lecteur part à la rencontre de personnages qui ont quelques problèmes avec le réel, leur identité, ou une quelconque créature venue du fond de l’espace. Les auteurs y ont mis tant d’imagination qu’on pourra peut-être regretter l’absence de « folies » plus cliniques, de portraits psychologiques détaillés, capables de voir au-delà du simple dédoublement de personnalité. Ce n’est cependant qu’un petit bémol, très vite oublié, puisque le contenu reste d’une grande qualité.

La variété des styles, des univers est appréciable. Le sujet laissait un espace assez libre pour la sensibilité de chaque auteur et force est de constater que tous ne voient pas la folie de la même manière. Un texte angoissant, terrifiant, peut ainsi laisser place à une poésie teintée de mélancolie. Je n’ai pas le souvenir d’avoir trouvé une nouvelle plus pénible à lire qu’une autre malgré les différences de formats (certaines histoires font quatre pages, d’autres ont plutôt la taille d’une novella). Les textes sont maîtrisés, et les structures aussi la plupart du temps.

Pour la suite de cette chronique, j’ai néanmoins dû faire une sélection honnête pour vous parler des 9 textes (la moitié donc) qui ont le plus retenu mon attention. Je ne ferai pas de classement même s’il y a de réels coups de cœur. A vous de les deviner. Je précise bien sûr qu’il y a une large part de subjectivité dans ce choix, la diversité d’auteurs faisant que certaines références toucherons plus que d’autre. Au moins, il y a de quoi satisfaire un large spectre de goûts !

Nuit Blanche, Sylvie Chaussée-Hostein
Il était très bien pensé d’ouvrir le recueil avec cette nouvelle. Même après la lecture des 17 autres textes, elle reste la plus marquante. Les ressors scénaristiques sont suffisamment bien gérés pour nous tenir en haleine jusqu’à la fin, donner de fausses pistes, faire trembler à la fois à cause d’une tension grandissante et du décor glacial d’une tempête de neige qui va piéger les personnages sur le col d’une montagne. La fin a su me surprendre et, même si nous manquons peut-être d’éléments pour l’accepter tout à fait, la licence de la folie, le prétexte de la tempête, rendent tout assez vraisemblable.

Cauchemars, Maniak
Le texte était court, il sera malheureusement difficile d’en parler sans trop le révéler, mais j’ai apprécié l’exercice auquel l’auteur s’est prêté. L’idée était tordue (il faut bien le dire !), elle demandait un effort de neutralité narrative pour fonctionner jusqu’au bout et ne pas nécessiter d’explications détaillées sur l’univers inconnu dans lequel le lecteur arrive brusquement aux dernières lignes. L’écriture très visuelle, servie par des phrases courtes, marche très bien.

Marie-Calice, Missionnaire de l’extrême, Nelly Chadour
Inspirée par les débats qui enflamment les grenouilles de bénitier chaque année quand arrive le Hell Fest, Nelly Chadour nous plonge dans les pensées paranoïaques d’une fanatique catholique bien décidée à sauver quelques pécheurs parmi les sauvages adeptes du Métal. C’est un joli pied de nez aux détracteurs du festival. La tonalité est légère, drôle, et même si j’ai été un peu moins convaincue par la conclusion, je me dois de conseiller la lecture de cette nouvelle à tous les habitués du Hell Fest.

La nuit où le sommeil s’en est allé, Cyril Amourette
Il y a, pour commencer, une plume très élégante. J’ai beaucoup aimé l’idée d’un carnet tenu au jour le jour dans un monde où le sommeil s’en est allé qui m’a à la fois rappelée les premiers chapitres de Sandman et la manière qu’a J. G. Ballard de faire basculer les repères de toute une civilisation à partir d’un dérèglement dans l’univers. (Il me semble d’ailleurs avoir lu après coup que Cyril Amourette était un amateur de l’auteur.) J’ai apprécié imaginer ce que serait une existence d’où le sommeil est banni et la destruction incroyablement rapide de la société que cela implique. Finalement, un scénario apocalyptique très simple, qui ne demande même pas de grandes catastrophes naturelles pour donner froid dans le dos.

C15 Herr Mad Doktor
Déjà remarqué dans l’anthologie Créatures, Herr Mad Doktor continue de très bien s’illustrer avec une écriture intelligente et un art de la nouvelle maîtrisée. En s’aventurant dans une histoire d’anticipation sociale qui révèle une sorte de folie collective, l’auteur crée un univers à part entière, qui invite une réflexion plus philosophique. La fin est assez habile pour échapper au côté donneur de leçon en offrant, au contraire, une chute aussi logique qu’inquiétante. Certainement l’interprétation du thème que j’ai préférée.

Le maître des belougas, Sylvie Conseil
Dans un asile, deux patients se rencontrent. L’un prétend voir un autre monde, l’autre, obsédé par le blanc, rêve d’un bélouga de compagnie. Un texte qui développe un bel univers onirique, en abordant la folie sous un regard presque tendre.

La Maman de Martin, Morgane Caussarieu
Martin est un enfant adopté. Sa grosse tête effraie sa mère et ses céphalées lui font vivre un véritable cauchemar. Pourtant, il aime sa mère, sans mesure. J’ai été assez contente de retrouver l’écriture de Morgane dans une histoire qui, pour ne pas faire exception, est aussi violente que dérangeante. Une relation complexe lie Martin et sa mère, faite de rejet et d’amour disproportionné. L’enfant nourrit des pensées très simples d’un bout à l’autre de l’histoire. Tandis que la tension monte, le style n’évolue pas, ce qui appuie le malaise du lecteur.

Les soupirs du voyeur, Corvis
Voilà une nouvelle qui traite d’un bout à l’autre de sexe, des pratiques les plus sages aux plus criminelles, sans jamais perdre une certaine élégance de langue. C’est cru, malsain, parfois choquant, jamais repoussant. J’ai beaucoup aimé le point de départ, qui ne manquait pas d’humour. La confidence d’un homme impuissant qui ne peut vivre ses désirs qu’à travers les actes d’un autre conduit à une plongée progressive dans l’horreur. L’auteur en appelle aux côtés les plus voyeuristes du lecteur, car la chute dans la perversion a toujours cette fascinante attraction.

Le Décalage, Ludovic Klein
Quelle meilleure manière de terminer un recueil sur la folie que par le témoignage fictif d’un jeune homme qui essaye de renouer avec son quotidien après des années en hôpital psychiatrique ? La première partie donne beaucoup de vérités tranchantes. Mais j’ai moins aimé la seconde moitié qui m’a donné le sentiment que l’auteur se perdait un peu en cours de route pour trouver une fin. Dommage, un monologue un peu plus creusé sur la distance qu’éprouve le narrateur vis-à-vis de ce monde « après l’hôpital » aurait suffit.

L’autre plus de ce recueil est aussi dans sa réalisation. La couverture est très belle dans ses tons rouges et bleus foncés, et chaque texte est illustré par un artiste différent, sur des pages couleurs et glacées. Toujours un plaisir pour les yeux.

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Créatures – Collectif aux éditions de La Madolière

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creaturesQuand on achète la production d’une petite maison d’édition, on ne sait jamais très exactement à quoi s’attendre. En novembre dernier, La Madolière organisait une soirée dédicace pour la sortie de sa nouvelle anthologie. Une belle surprise.

Déjà, la couverture. La Madolière se démarque habilement de tous les petits projets éditoriaux des littératures de l’imaginaire actuelles en évitant l’écueil de l’image épique colorisée en fausse 3D. S’il y a bien des figures féminines lascives, elles s’intègrent dans un cadre couleur plus travaillé, plus sombre aussi, avec un crâne fondu en arrière-plan qui ne frappe pas le regard d’emblée. Bref, c’est un bon boulot, digne d’un album graphique. L’illustrateur vient d’ailleurs du monde des comics et m’a dessiné un chouette Wolverine sur l’une des pages, sans doute perturbé de ne l’avoir rencontré dans aucune histoire. Car, si le x-man le plus populaire de Marvel ne se mêle pas à l’intrigue des nouvelles, les mutants de tous bords y sont très présents.

Le contenu du collectif respecte parfaitement le pacte tacite instauré par l’illustration. Il ne faut pas s’attendre à rencontrer le folklore habituel de l’urban fantasy. Les fées, sirènes, loup-garous et vampires brillent par leur absence. Chaque auteur a essayé de créer autre chose. Il s’agira parfois d’une créature inventée mais aussi, très souvent, d’un jeu sur ce qu’évoque le mot même de « créatures ». Pourquoi pas un clone, un enfant, un clochard ? Toujours dans la diversité, les gens littéraires se croisent. Si les ambiances pesantes, horrifiques dominent, beaucoup de textes se limitent au fantastique et certains s’aventurent dans la science-fiction.
Malgré la qualité de la plupart des nouvelles, tout n’est évidemment pas égal mais l’essentiel de mes reproches sera plus tourné sur la structure que sur l’écriture. Nous avons de belles plumes, mises au service d’histoires dont l’impact semble parfois un peu faible. Par exemple, lorsqu’une atmosphère est bien installée, j’ai tendance à rester sur ma fin en tombant, finalement, sur une conclusion trop attendue, ou trop confuse.
Plutôt que décrire chaque texte, je vous laisserai donc avec mon Top 5 et un aperçu de ce qui vous attend.

Chrise in Chrysalide – Stéphane Croenne
L’auteur écrit le monologue très poignant d’une enfant née sans bras ni jambes. L’écriture a réussi à me garder du début à la fin en résistant aux excès pathétiques malgré la détresse de la narratrice. La fin est, quand à elle, parfaitement réussie pour un texte d’horreur. Un petit bémol cependant : l’âge très jeune de la fille (à peine dix ans) rend assez peu crédible son registre de langue, aussi plaisant soit-il.

Le Miracle de la vie – Morgane Caussarieu
La courte et efficace histoire de l’accouchement d’une adolescente de quatorze ans, dont la mère pro-vie a refusé l’avortement. Avec une précision clinique et des ajouts fantastiques, difficile d’en ressortir sans estomac retourné, ainsi qu’une brûlante envie de l’envoyer à quelques membres de civitas, histoire de les dérider un peu.

Manuel d’Observation à l’usage des amateurs de Rouge-Gorge – Marie-Anne Cleden
Je ne pensais pas que cette nouvelle serait un coup de cœur avant d’en lire la fin. Mais force est de reconnaître qu’elle est bien construite, et très drôle puisqu’elle donne une réponse à cette question loufoque : Que se passerait-il si un rouge-gorce garou rencontrait une fan de bit-lit ?

L’Organiste – Sébastien Parisot
Un jour, les organes décidèrent de prendre leur indépendance, l’ordre du Monde en fut bouleversé. Histoire étrange, volontairement absurde, je ne saurais dire si j’ai pris un réel plaisir à la lire, mais on ne peut qu’être admiratif du travail de l’auteur. Car il fallait pouvoir faire tenir cette idée d’un bout à l’autre, rendre visuellement crédible une société d’organes. Le pari est gagné, c’est original, osé, et ce n’est pas très loin du conte philosophique (sous acide).

XXL – Mathieu Fluxe
Dernière place gagnée de justesse pour trois raisons. D’abord, le ton du récit colle très bien à l’histoire. Ensuite, le thème est amusant : un homme pourvut d’un très gros membre, fait carrière dans le porno avant de se faire greffer un tentacule pour lui donner une taille encore plus démesurée et rejoindre les freaks de l’érotisme. La fin donne même une leçon au personnage comme au lecteur, avec un second degré qui évite toute maladresse moralisatrice.

Maintenant que je suis lancée, j’aimerais évoquer d’autres textes dont l’ambiance m’a retenue, comme Le Gardien de Guillaume Lemaître ou Créatures de l’Asphalte de Gaëlle Saint-Etienne. Il est impossible de ne pas être réducteur avec 20 textes dont chacun ont des qualités particulières. Pour découvrir des auteurs français appuyés par un bon concept éditorial, le mieux est donc encore de se procurer ce livre et se faire sa propre opinion en compagnie d’auteurs qui sortent des sentiers un peu trop rebattus de la production imaginaire actuelle.

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Titus dans les ténèbres – Mervyn Peake

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titus Non ! Je ne laisserai pas mourir ce blog, mais les temps sont durs pour mes activités internet et les critiques de livres ne sont plus dans mes priorités. Depuis que je suis passée du côté des éditeurs (enfin… des stagiaires en fait. Je vous en parlerai peut-être plus tard) je me retrouve à lire tellement de choses que je n’ai plus le temps de m’y attarder vraiment. Heureusement, j’ai le souvenir de m’être engagée à quelques challenge de lecture, et l’idée de ne pas m’y tenir me contrarie un peu. Je suis comme ça, j’ai besoin de me rajouter des objectifs un peu inutiles dans mon existence. Qu’en est-il donc de ce défi Grande Bretagne ? Il n’est pas très avancé à dire vrai. D’habitude, je lis beaucoup d’auteurs anglais, mais mes stages ont perturbé ma PAL. Pour cet article, il sera donc question d’un conte découvert cet été et écrit par Mervyn Peake, auteur de la merveilleuse trilogie de Gormenghast.

Contexte : Titus dans les ténèbres a été imaginé pour un recueil auquel ont également collaboré William Golding et John Wyndham en 1956 : Quelquefois jamais. Les lecteurs de Gormenghast y retrouveront Titus, le comte d’Enfer, au début de sa rébellion adolescente. Lassé de répéter les mêmes rituels chaque jour, le jeune homme quitte son château pour partir à la découverte du monde. Une nouvelle escapade, de nouveaux personnages pour un univers enrichi, et, surtout, un conte philosophique très intelligent qui peut s’apprécier indépendamment de l’œuvre de Peake.

Critique : J’ignorais l’existence de ce petit livre. Une véritable rareté. Avoir la chance de replonger pour une centaine de pages dans l’univers merveilleux de l’auteur était un véritable bonheur. On retourne dans les murs de Gormenghast avec une certaine émotion vivre un moment privilégié, faire un dernier bond dans le passé. Cependant, il ne sera pas question du château, mais de ses extérieurs, avec son lot de personnages étranges que cela implique. Si vous avez lu le dernier tome, alors vous n’ignorez pas que, derrière les murailles de l’imposante forteresse, tout devient très hostile. Le temps d’une nuit, Titus s’offre donc une ballade qui devra le marquer lourdement.
En se pliant au format du conte, l’auteur propose une aventure invraisemblable, proche du rêve, et même d’un cauchemar plutôt angoissant. Deux personnages à l’intelligence limitée croisent les pas du jeune comte : Bouc et Hyène. Animaux, humains ? Avec un talent toujours aussi remarquable, Peake profite des avantages de la plume pour brouiller les pistes. Les protagonistes prennent des allures d’hybrides… Il est difficile de les imaginer vraiment. Une bête qui parle, qui se tient debout, pourquoi pas, nous sommes dans de la fantasy après tout… Mais ce serait mal connaître le travail d’un écrivain profondément intéressé par l’humain. Non sans horreur, la vérité apparaît doucement, il s’agit bien d’hommes qui, pour une étrange raison, ont abandonné une partie de leur esprit et adopté des attributs sauvages. La tragédie intègre cependant un bel humour grotesque, propre à inspirer les sourires crispés, et, parfois, une certaine forme de pitié.
Que veulent-ils ? De nouvelles âmes pures à apporter à leur chef, l’Agneau, un despote aveugle qui se nourrit de l’adoration de tous ceux qui se soumettent à son incroyable autorité. Hélas, le souverain millénaire se porte mal. La plupart de ses créatures ont disparues après avoir été trop violemment rongées par une insupportable contradiction avec leur bestialité. Seuls Bouc et Hyène, les idiots, lui sont restés. Ils espèrent faire de Titus, qui sera toujours appelé « Le Garçon », un nouvel adepte.

L’histoire serait trop courte pour que je vous en dévoile davantage sur les motifs réels de chacun, et les conclusions précises de cette œuvre inclassable qui, par l’absurde et dans un style inimitable, dénonce le totalitarisme, toute sorte de fanatisme en défendant le libre arbitre. Mervyn Peake ne donne pas dans le grand discours. Tout est symbole, tout est sens chez lui, ce qui rend son texte très riche, très fascinant, à lire plusieurs fois pour comprendre toutes les subtilités, ses jeux de mots, d’images et de langage.
Il sera peut-être difficile d’abord pour une personne qui ne connaît pas du tout ce cher monsieur, un poète et dessinateur qui utilise la prose pour aller là où les deux premières disciplines s’arrêtent, mais vaut néanmoins un petit détour. Vous tiendrez en tout cas un petit bijou plein de sagesse entre vos mains.

[Cette lecture s’inscrit dans le Challenge United Kingdom organisé par Vashta Nerada]

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Le jour où Otacilio Mendes vit le soleil – Ronaldo Correia de Brito

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le jour ouLes chroniques littéraires reprennent avec un auteur brésilien découvert grâce à une Masse Critique de Babelio. Les tirages au sort m’ont amenée une fois de plus en Amérique latine, et, pour mon plus grand plaisir, vers les contrées nébuleuses du réalisme magique.

Présentation :
Le jour où Otacilio Mendes vit le soleil est le titre d’une nouvelle à propos d’un homme qui se laisse vivre sans trouver de goût à rien. Dix autres histoires où dominent absence, doutes, regrets, attente composent un petit recueil aussi touchant que douloureux.

 

Critique :

Le réalisme magique est un genre étonnant qui porte la trace des civilisations passées, un primitivisme puissant, une force d’évocation troublante. Les amateurs de Gabriel Garcia Marques ne seront pas déçus puisque, dans les régions reculées du Brésil, la violence des traditions écartèlent hommes et destins. Vendettas, fantômes du passé, femmes brisées, nous ne sommes pas loin de la Chronique d’une mort annoncée. La mort hante les pages, elle y rôde avec son caractère obligatoire, elle devient la solution, le seul moyen de trouver un apaisement, comme une rafale sous un soleil de plomb. Tous les personnages répondent à son appel. Pire, certains l’invitent dans un hamac sur leur seuil (Inacia Leandro) ou vont jusqu’à l’incarner (Lua Cambara) sur des terres vaporeuses qui relient le monde tangible à l’au-delà. Mais le spectre n’est jamais un danger, il reste la simple manifestation d’une existence douloureuse et troublée.

Dès la première nouvelle, le ton est donné. Un homme trop généreux a fait l’erreur d’héberger un bandit de grand chemin. Sa condamnation est sans appel, les forces de l’ordre viendront le tuer. Mais les figures les plus présentes et les plus tragiques du recueil sont principalement celles des femmes, prisonnières de leurs conditions, victimes des violences conjugales et de règlement de compte dans une culture où les hommes défendent leur honneur à coup de couteaux. Le choix compte parmi les textes qui m’ont le plus marqués. Entre un homme brutal, qui a manqué de la tuer, et un mari très tendre Aldenora Novais est partagée entre le cœur et la raison. Chaque personnage a d’ailleurs pour trait cette passion très « latine », un côté entier, sauvage, sanguin et, finalement, assez morbide.

L’espace temps est assez flou. Présent et passé se rencontre, il semble difficile de situer véritablement l’époque dans laquelle se déroulent les scènes. Cette impression est favorisée par une écriture très poétique et pudique. Correia de Brito – et c’est là un petit défaut – devient parfois confus. Alors les pistes se brouillent, il faut faire le geste assez désagréable de revenir en arrière pour retrouver le fil d’une histoire, de sorte que son recueil s’adressera avant tout aux lecteurs déjà initiés à ce type de littérature. Néanmoins, la douceur des mots, la distance du ton permet une mise en relief très dure de la violence qui pèse sur tout l’ouvrage. Quelque chose de très froid traverse les paysages désertiques du sud pour venir déranger notre inconscient. Que l’on se sente touché ou non, on ne peut en sortir tout à fait intact, et les fins laissées en suspend, dans la suggestion de ce qui arrivera, y contribuent beaucoup. Comme la mort ne semble pas définitive dans cette région, les histoires se doivent de garder elles-mêmes un aspect étrangement inachevé.

Je remercie les éditions Chandeigne pour cette découverte.

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