Nord et SudAprès avoir souffert Les Hauts de Hurlevent, j’avais juré qu’on ne m’y reprendrait plus. Plus question d’ouvrir un livre des sœurs Brontë ou impliquant une héroïne victorienne que quelque sorte qu’elle soit. Mais, il arrive que les douleurs s’oublient, que l’on se sente de plonger à nouveau… J’ai faibli au début de l’été.
Certains bondissent peut-être déjà en lisant toute ma détestation des Hauts de Hurlevent. Je ne retire pas toute son importance littéraire, mais ce genre d’écriture, ce type d’histoire sentimentale ne me touchent absolument pas, j’y suis même assez allergique. Une autre chose m’a été confirmée avec Nord et Sud,  la culture de la société victorienne anglaise m’est odieuse et je n’arriverais jamais à comprendre les passions que cette époque suscite encore aujourd’hui (sans vouloir être chauvin, la France de ce temps était bien plus fun !).
Cette critique sera celle d’un de mes plus mauvais souvenirs littéraire de l’année. Il faut donc bien que je vous en parle et je vous préviens à l’avance que cela ne se fera pas sans subjectivité ni outrages.

Résumé : Margaret Hale est originaire du sud de l’Angleterre. Elle doit quitter sa vie paisible et indolente lorsque son père décide de quitter son presbytère pour le Nord, plus industrialisé. La jeune fille de bonne famille sera confrontée au monde des ouvriers, du patronat. Elle doit s’adapter à un mode de vie plus brutal, en essayant de comprendre l’attirance/répulsion qu’elle éprouve pour un riche industriel, John Thornton.

Critique :
Pour tout dire, l’histoire sentimentale que dessinait le résumé n’avait pas retenu mon attention. Je me suis laissée tenter par la promesse d’un choc de cultures, je ne m’attendais pas à recevoir quelques 800 pages d’une romance sirupeuse. Des passages plus « politiques », il y en avait, bien heureusement, c’est ce qui m’aura permis de tenir jusqu’à la moitié, puis me résoudre à finir. Malheureusement, si l’auteur parvient à montrer toutes les difficultés qu’il y a à régler les litiges entre patrons et ouvriers, je n’ai pas trouvé le ton spécialement poussé. Elle établit un simple constat, et la naïveté de Margaret empêche un réel développement. En somme, sur la question industrielle, Nord et Sud n’est pas à conseiller.

L’écriture est d’une préciosité insupportable, à un point où je me sentais presque gênée pour Gaskell. Il m’était parfois difficile de retenir des rires nerveux à la lecture de certaines phrases qui sont un condensé presque ironique de toute l’affectation excessive des femmes anglaises. En songeant à des écrivains plus critiques comme Virginia Woolf ou Edith Wharton, je me suis parfois demandée si je ne lisais pas une parodie. Hélas, non. Elizabeth Gaskell semble un pur produit de l’époque victorienne. Ce n’est pas sans intérêt, mais pas vraiment pour les bonnes raisons.
Si l’on sent une volonté de défendre un personnage féminin fort, tout est très artificiel. La critique ne se dessine qu’à moitié : la femme doit être forte, en continuant à tenir un rôle imposé par la société, perçu comme naturel. De mon point de vue, je trouve cela presque pire et Margaret préfigure en tous points la fameuse Mary Sue qui fait toujours le succès d’une littérature dite féminine. On ne cesse de nous rappeler combien elle est belle, gentille, intelligente, capable d’affronter toutes les situations, de se faire aimer de tous, etc. C’est un personnage rigide, lisse, snobe et totalement piégé par sa condition. Jusqu’à la fin, l’un de ses seuls objectifs sera de continuer à faire bonne figure, quitte à créer des problèmes, blesser son entourage, et à pleurnicher toutes les dix pages en se lamentant du sort auquel elle serait prétendument condamnée. Cela pourrait-être une critique. Mais l’auteur semble, au contraire, du côté de son héroïne et ne blâme à aucun moment le ridicule de son attitude. Il y a donc un décalage assez troublant entre ce que Gaskell veut montrer, et ce qui nous est présenté : une vierge frigide, prétentieuse, sans personnalité et secouée par une sensiblerie ridicule. Il faut ajouter à cela ses discours pleins de bons sentiments sur les ouvriers, et le résultat devient catastrophique. Je n’ai jamais autant souhaité le malheur d’un personnage ni espéré le voir périr accidentellement dans les dernières pages.

Pour ne rien arranger, les autres personnages ne valent pas beaucoup mieux et laissent à penser que, dans les hautes sphères anglaise, la vie était une sorte de jeu de rôle permanent, mais un jeu de rôle très ennuyeux, où personne n’a le droit de s’amuser, et où il faut paraître ému par tout et à toute heure. Vous vous sentez encore nostalgique de cette époque ? Moi pas. Même les romans précieux français me semblent moins exagérés (et, de fait, la société était déjà plus libre que celle-là). D’une certaine façon, Nord et Sud m’a fait assez mal au cœur. Alors, pour parler des autres personnages, presque tous passent leur temps à geindre et à pleurnicher, à tourner en rond sans trouver de solution, hommes comme femmes, c’est un véritable cauchemar.

Après tout cela, je vous laisse donc imaginer une histoire d’amour au milieu. Sachant qu’une romance serait amenée dans le scénario, j’espérais quelque chose d’un peu plus sérieux : une histoire d’amour entre deux « mondes » différents, qu’on nous montre de quelle manière un couple inattendu parviendrait à s’accorder. De cela, nous ne verrons rien. Les personnages passent les années de ce livre à se tourner autour en feignant de se détester par devant, et en se lamentant par derrière. Sur 800 pages. Parfaitement. Cela sans qu’il y ait d’évolution palpable. On pourrait difficilement imaginer concept plus ennuyeux.

Heureusement, l’auteur a essayé d’intégrer quelques éléments perturbateurs ! D’abord, un personnage meurt, on se dit que cela va peut-être changer quelque chose. Mais finalement non. Sans exagérer, je dirais que presque toutes les 100 pages, un personnage décède très opportunément pour débloquer une situation, ou affliger encore plus Magaret (le classique de l’orpheline, du malheur qui s’abat sur un pauvre être qui n’a rien demandé, etc). Ils tombent comme des mouches ! Le pire de l’affaire, est qu’ils succombent presque tous sans raison. Donc, quand un personnage est triste, méfiance, il pourrait bien y passer dans le mois…

Je rendrais cependant hommage à Gaskell sur un point. Malgré toute la subtilité de ses personnages, elle garde un certain talent pour décrire leurs désarrois et leurs sentiments. Elle sait toucher juste, et donne, dans ces moments, des passages de lecture agréables qui laissent entrevoir un potentiel. Mais l’ensemble est gâché par une absence de causticité, un scénario cousu de fils blancs, et un conditionnement qui fait d’elle le fruit parfait de son époque.

Conclusion
J’ai lu que les livres d’Elizabeth Gaskell étaient méprisés par ses contemporains qui les qualifiaient de « littérature de bonne femme ». Je ne peux pas leur donner entièrement tort. Malgré quelques qualités d’analyse, on ne peut pas dire qu’un livre comme Nord et Sud apporte un point de vue très neuf dans la littérature. Et s’il a une valeur documentaire aujourd’hui, en se posant comme le témoignage d’une femme de l’époque, j’imagine que pour ceux qui vivaient dans ce même monde, seule la romance mal amenée pouvait avoir un intérêt. Pour en revenir aux Hauts de Hurlevent, il est certain que je vois désormais le livre d’Emily Brontë avec plus de bienveillance. Mais, pendant ma lecture, mes pensées allaient surtout vers des femmes comme Edith Wharton et Virginia Woolf qui ont su se dresser contre la société de leur époque, et auraient certainement donné à Margaret Hale une place plus ingrate que celle d’héroïne.