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Anthologie Robots chez La Madolière

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10285785_782551021792989_6403282298771276457_oAprès une longue absence côté critique (mais enfin, les rendez-vous deviennent exceptionnels), je reprends le clavier pour un post un peu particulier. J’aimerais vous faire une vraie chronique de l’anthologie Robots, parue chez La Madolière, mais on pourrait mettre en doute mon objectivité. En effet, j’ai le plaisir d’être au sommaire avec la nouvelle De sang avide. L’autre raison est que je ne voudrais pas risquer l’incident diplomatique avec mes co-auteurs qui, je le sais, attendent tous des louanges sur leurs textes – et ont déjà préparé la hache en cas de désaccord. Que l’on se le dise cependant, je n’ai pas grand-chose à reprocher à ce livre en général. La date de la sortie permet de découvrir le travail des autres, d’avoir une idée de ce à quoi ressemble un projet auquel nous n’avons fait qu’ajouter une petite pierre, un texte noyé au milieu d’autres. Après la joie d’être retenu, l’autre bon moment est aussi celui de lire et apprécier les contributions de chacun.

Pour parler un peu de la maison d’édition, La Madolière publie une anthologie par an sur un thème spécifique depuis trois ans. Morts dents lames était consacré à la violence, Créaturedont vous pouvez trouver le billet – annonçait bien le sujet, tout comme Robots qui prend dignement la relève. Et, quoique le titre puisse laisser craindre le piétinement de sentiers rebattus par la SF populaire, les nouvelles utilisent la diversité et, surtout, loin des vieux clichés, donnent une vision très contemporaine du robot, souvent en accord avec les évolutions technologiques et questions éthiques actuelles.

Plutôt qu’une critique texte par texte, je vous propose un voyage entre les différentes histoires, même s’il est possible que je m’attarde plus sur certains écrits que d’autres. Tout commence avec Gaëlle Saint-Etienne, grande habituée des anthologies de La Madolière. Un génie récupère un robot envoyé dans l’espace bien avant de naissance et aimerait déchiffrer son langage. Plus léger, Jean-Marc Sire présente ensuite un robot qui fuit l’usine pour aller cueillir les pommes du verger et aider la femme de son maître à préparer des confitures. Une nouvelle très mignonne, pleine d’humour et au dénouement inattendu, mais heureux, chose qui risque de ne pas arriver très souvent par la suite. On reste dans la poésie avec Xavier Portebois. Un joueur de oud doit apprendre à utiliser des bras bioniques. Mais jusqu’à quel point devra-t-il sacrifié son humanité pour vivre sa passion ? Laurent Pendarias a fait dans l’original. Déjà remarqué dans l’anthologie Créature en donnant la parole au dernier représentant d’une race d’escargots géants, il présente cette fois le monologue d’une camionnette de livraison fort présomptueuse. En quelques pages, le véhicule s’appliquera à expliquer combien nous, humains, sommes prévisibles. La chute est délicieuse. Bien plus scientifique, le texte de Joël Tardivel-Lacombe s’amuse avec les lois de la robotique d’Isaac Asimov. Puis, cap au Far West en compagnie de Patrick Lorin, d’un robot sherif et d’un robot pasteur, venu dans un village de cow-boy apporter un peu de droiture et de valeurs morale. La nouvelle est assez longue mais agréable à suivre. On ne sait pas vraiment ce qu’on attend de la fin, mais je peux assurer que c’est un joli coup. En parlant de morale d’ailleurs, la suite pourrait heurter les âmes pudibondes puisque Pierre Berger s’applique à nous décrire une scène erotico-technologique teintée de mélancolie.

Sur un fond de paranoïa qui n’aurait rien à envier à Philip K. Dick, David Mons trace le portrait d’un tyran fou qui semble intouchable, avec quelques vaches-robot tueuses au passage (et oui, et pourquoi pas ?). On poursuit à couteaux tirés aussi avec Luce Basseterre et un robot capable d’imiter n’importe quel textile qui pourrait bien faire des envieux. Guillaume Lemaître, autre habitué mais aussi collaborateur de La Madolière peint un futur où les implants robotiques sont devenus une normalité, même si le coût du meilleur matériel fait que les indifférences sociales persistent. Sous m’avancer dans le scénario, qui part d’une étrange défaillante chez un cyborg de pacotille, j’ai beaucoup aimé tous les enjeux sociaux en arrière fond, et presque regretté que le format nouvelle ne permette pas d’en apprendre un peu plus sur ce monde. Plus léger, mais non moins glaçant, Alexis Potsche fait dans la simplicité apparente : un homme est très en retard à son examen, le contrôleur androïd d’un train pourrait bien tout faire rater. Court, et efficace.

Auteur que j’apprécie de suivre d’une anthologie à l’autre, Sébastien Parisot alias Herr Mad Doktor a encore réussi à sortir un texte bien loufoque de ses labos. Un savant fou a enfin mis au point un sérum, concentré de nanobots, qui doit le rendre invulnérable. Malheureusement, quand la mégalomanie touche le personnage d’une nouvelle de science-fiction, on doit toujours craindre les ennuis au tournant… Ensuite, vient donc mon texte sur lequel je m’attarde dans un autre post que celui-ci. Il est très agréablement suivi par Solveig Kulik, nouvelle débarquée qui mérite le détour avec son automate qui voulait devenir un humain. Ambiance plutôt « steampunk » cette fois, dans un XIXe siècle où pantins de bois et poupées de porcelaine n’ont rien à envier aux robots modernes. Un conte touchant, mais un peu cruel aussi. Jones Southeast est aussi un revenant, et c’est un monologue complètement délirant qui nous est servi à travers un narrateur un peu trop accro aux substances psychotropes, alcools et aux possibilités infinies de la technologie.

Retour au XIXe siècle avec Fanny Angoulevant qui nous emmène dans l’Angleterre Victorienne la plus convenue possible pour y faire atterrir une androïd perdue dans la timeline. Le ton passe progressivement de la romance à l’horreur et vu mon « amour » (très limité) pour ce qui touche au victorien, je ne peux qu’être interpellée. Je ne sais pas si c’est volontaire, mais le thème du robot créé pour incarner la femme parfaite m’a beaucoup rappelé L’Eve-Future de Villiers de l’Isle-Adam, comme la suite et les conséquences de l’expérience manquée – et déjà assez terrifiante – de ce roman. Plus sympathique, le robot de Frédéric Darriet, s’occupe de rescapés d’un univers post-apocalyptique et se prend d’amitié pour une petite fille.

Xavier-Marc Fleury propose d’une nouvelle d’anticipation sociale qui soulève aussi de nombreuses questions de fond. Nous voici dans un futur où il est possible de remplacer ses morts par des robots à leur image, en y transférant les souvenirs que gardent leurs proches d’eux. Evidemment, cette « mode » dérange et provoque de lourdes oppositions de la part de pro-humains. En fait, j’ai trouvé l’idée si passionnante que j’ai été un peu déçue du traitement très manichéen de la chose. Les pro-humains sont assimilés à des conservateurs du genre FN alors que je trouve pourtant difficile d’être du côté d’une société qui nie le deuil avec des machines. Ceci dit, ça donne à réfléchir, tout en présentant une jolie histoire et c’est bien le principal. Lilie Bagage nous montre comment un robot peut progressivement gagner une identité humaine et pour finir ce tour (plutôt long au final) Julien Chatillon-Fauchez entraîne le lecteur dans une jungle isolée où vit depuis des siècles un immense robot octopus qui a fuit les hommes pour ne pas finir démantelé. Sur ses traces, une journaliste au chômage va découvrir bien plus que sa curiosité ne l’espérait. La nouvelle clot le recueil avec quelques réflexions philosophiques et, surtout, une fin apaisée, véritable réconciliation entre l’homme et la machine, ce qui ne semblait pas toujours évident pendant ce voyage !

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Pestilence – Degüellus

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pestilence1Lancées l’année dernière, déjà riches de 9 petits romans aux couvertures tape-à-l’œil, les éditions Trash remettent la littérature populaire au goût du jour, et pas n’importe laquelle, puisque nous parlerons ici de gore. Titres, illustrations, résumés ne laissent aucune ambigüité possible. Si certains achètent des livres pour frémir devant des histoires érotiques, d’autres préfèreront peut-être un exercice d’écriture inverse, où la bonne idée de scénario devient celle qui permet d’aligner des scènes crades, sanglantes et répugnantes. Mais, comme au cinéma, le bon gore ne se satisfait pas d’une simple grandiloquence. Quand les effets sont bien dosés, que le spectateur/lecteur arrive à s’intéresser au parcours des personnages, c’est toujours mieux.
Pour ma première rencontre avec Trash, dont le concept m’a beaucoup amusée, j’ai donné une chance à Pestilence du mystérieux Degüellus (pas si secret en fait, puisqu’il s’agit de l’auteur Julien Heylbroeck) qui propose une virée dans un Moyen-âge très noir.

Résumé : Une pestilence bubonique terrible fait des ravages dans le petit village de Ragondard. La paranoïa est partout, toute personne soupçonnée d’avoir attiré la colère divine sur la communauté est brûlée. Tancrède Barbet, médecin itinérant attiré par la tragédie, décide de remonter jusqu’aux origines de l’épidémie. La vérité semble bien moins ésotérique que prévu…

Critique :

Du gore au Moyen-âge, sans aller vers la folie meurtrière de quelques psychopathes, il fallait y penser. Dès les premières pages, l’auteur nous rappelle à quel point l’époque se prête bien au genre, et l’exagération est à peine nécessaire. Esprits encore très primaires, conditions de vie déplorables font déjà une partie du travail au regard de notre civilisation très policée. Nous pataugeons dans la saleté. Le décor planté ne met pas à l’aise. Au lieu d’un univers médiéval romantique, nous recevons l’une des pires visions possible ce qui, et c’est le plus intéressant pour la construction de l’histoire, permet de lâcher le fléau de la superstition sur chaque protagoniste.
Si Tancrède Barbet échappe à la paranoïa générale, il n’en est rien de son entourage, nourri d’idées mystiques, complètement ignorant des réalités du monde. Démunis face au grand nettoyage de la peste, les villageois cherchent des coupables, des sacrifices susceptibles d’apaiser le Ciel. C’est aussi le moment de régler de vieilles querelles. D’abord, les juifs y passent, puis tous ceux qui dérangent. Et Barbet, avec ses discours novateurs, trop difficiles à comprendre pour des âmes convaincues de l’existence de la magie, n’est jamais à l’abri d’une exécution arbitraire… surtout lorsqu’un prêtre zélé se mêle de l’affaire.

Côté gore, les descriptions détaillées de la maladie donnent de quoi soulever les cœurs sans la moindre complaisance. Pas de sadisme possible dans les peintures d’excroissances purulentes et d’hommes défigurés. Il est presque heureux que Degüellus ait su modérer ses effets en créant une véritable intrigue, sinon, il n’est pas certain que les plus grands amateurs du genre aient pu aller au bout de 150 pages aussi écœurantes. Mais d’autres choses sont à noter bien sûr, des scènes d’orgie rabelaisienne, et quelques massacres « accidentels » pendant les accès de folie qui saisissent les pauvres habitants.

Victime de la défiance des autres, le docteur Barbet a besoin de trouver le nid infectieux. Le roman est suffisamment bien construit pour nous tenir en haleine, laisser grandir des soupçons, des hypothèses. Qui pourrait bien vouloir la mort d’un village tout entier ? Les révélations semblent plus délirantes les unes que les autres.
En fait, nous ne sommes pas loin d’une invasion zombie à la sauce médiévale et sans réels éléments fantastiques, puisque même l’art médical du héros est incapable de guérir les infectés. Barbet n’apparaît donc pas, comme le véritable sauveur de la situation, nous savons par avance que ce n’est pas avec ses connaissances rudimentaires et ses onguents fantaisistes qu’il parviendra à sauver qui que ce soit. Les malades sont tous condamnés. Ceci n’est pas un spoiler, la rudesse de l’époque le veut.

Pestilence est une lecture rapide, distrayante, dont l’ambiance s’imprègne durablement dans l’esprit. Si le genre vous plaît ou vous intrigue, ça se tente. Si vous êtes par avance certain de ne pas avoir le cœur bien accroché, ce sera un choix risqué mais, à défaut d’aimer les descriptions dégoûtantes vous aurez, au moins, une aventure sur laquelle vous concentrer.

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Folie(s), Collectif des Artistes Fous

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artistesfouQuand on fait connaissance avec les Artistes Fous et qu’on aime les projets éditoriaux indépendants qui n’ont pas peur de revendiquer une image délurée, à faire fuir les « gens bien » tout en disant des choses intelligentes (desfois), l’adhésion est rapide. Pour leur dernière anthologie, c’est assez naturellement que le collectif a essayé de rassembler des textes marqués par la douce vésanie. Les 18 histoires proposées vont-elles nous faire renoncer aux trois-quarts de nos neurones ? Non, car la sélection n’est finalement pas si hystérique que la tête hallucinée en couverture nous le laisse croire. Chaque auteur s’est approprié le mot « folie ». Nous n’échappons pas aux récits attendus de schizophrénie, bien sûr, mais elle peut aussi être plus implicite, s’exprimer par un renversement des valeurs, une société où tout va de travers ou une nouvelle assez délirante pour nous faire perdre nos repères. Du thriller psychologique, à la SF ou au fantastique, le lecteur part à la rencontre de personnages qui ont quelques problèmes avec le réel, leur identité, ou une quelconque créature venue du fond de l’espace. Les auteurs y ont mis tant d’imagination qu’on pourra peut-être regretter l’absence de « folies » plus cliniques, de portraits psychologiques détaillés, capables de voir au-delà du simple dédoublement de personnalité. Ce n’est cependant qu’un petit bémol, très vite oublié, puisque le contenu reste d’une grande qualité.

La variété des styles, des univers est appréciable. Le sujet laissait un espace assez libre pour la sensibilité de chaque auteur et force est de constater que tous ne voient pas la folie de la même manière. Un texte angoissant, terrifiant, peut ainsi laisser place à une poésie teintée de mélancolie. Je n’ai pas le souvenir d’avoir trouvé une nouvelle plus pénible à lire qu’une autre malgré les différences de formats (certaines histoires font quatre pages, d’autres ont plutôt la taille d’une novella). Les textes sont maîtrisés, et les structures aussi la plupart du temps.

Pour la suite de cette chronique, j’ai néanmoins dû faire une sélection honnête pour vous parler des 9 textes (la moitié donc) qui ont le plus retenu mon attention. Je ne ferai pas de classement même s’il y a de réels coups de cœur. A vous de les deviner. Je précise bien sûr qu’il y a une large part de subjectivité dans ce choix, la diversité d’auteurs faisant que certaines références toucherons plus que d’autre. Au moins, il y a de quoi satisfaire un large spectre de goûts !

Nuit Blanche, Sylvie Chaussée-Hostein
Il était très bien pensé d’ouvrir le recueil avec cette nouvelle. Même après la lecture des 17 autres textes, elle reste la plus marquante. Les ressors scénaristiques sont suffisamment bien gérés pour nous tenir en haleine jusqu’à la fin, donner de fausses pistes, faire trembler à la fois à cause d’une tension grandissante et du décor glacial d’une tempête de neige qui va piéger les personnages sur le col d’une montagne. La fin a su me surprendre et, même si nous manquons peut-être d’éléments pour l’accepter tout à fait, la licence de la folie, le prétexte de la tempête, rendent tout assez vraisemblable.

Cauchemars, Maniak
Le texte était court, il sera malheureusement difficile d’en parler sans trop le révéler, mais j’ai apprécié l’exercice auquel l’auteur s’est prêté. L’idée était tordue (il faut bien le dire !), elle demandait un effort de neutralité narrative pour fonctionner jusqu’au bout et ne pas nécessiter d’explications détaillées sur l’univers inconnu dans lequel le lecteur arrive brusquement aux dernières lignes. L’écriture très visuelle, servie par des phrases courtes, marche très bien.

Marie-Calice, Missionnaire de l’extrême, Nelly Chadour
Inspirée par les débats qui enflamment les grenouilles de bénitier chaque année quand arrive le Hell Fest, Nelly Chadour nous plonge dans les pensées paranoïaques d’une fanatique catholique bien décidée à sauver quelques pécheurs parmi les sauvages adeptes du Métal. C’est un joli pied de nez aux détracteurs du festival. La tonalité est légère, drôle, et même si j’ai été un peu moins convaincue par la conclusion, je me dois de conseiller la lecture de cette nouvelle à tous les habitués du Hell Fest.

La nuit où le sommeil s’en est allé, Cyril Amourette
Il y a, pour commencer, une plume très élégante. J’ai beaucoup aimé l’idée d’un carnet tenu au jour le jour dans un monde où le sommeil s’en est allé qui m’a à la fois rappelée les premiers chapitres de Sandman et la manière qu’a J. G. Ballard de faire basculer les repères de toute une civilisation à partir d’un dérèglement dans l’univers. (Il me semble d’ailleurs avoir lu après coup que Cyril Amourette était un amateur de l’auteur.) J’ai apprécié imaginer ce que serait une existence d’où le sommeil est banni et la destruction incroyablement rapide de la société que cela implique. Finalement, un scénario apocalyptique très simple, qui ne demande même pas de grandes catastrophes naturelles pour donner froid dans le dos.

C15 Herr Mad Doktor
Déjà remarqué dans l’anthologie Créatures, Herr Mad Doktor continue de très bien s’illustrer avec une écriture intelligente et un art de la nouvelle maîtrisée. En s’aventurant dans une histoire d’anticipation sociale qui révèle une sorte de folie collective, l’auteur crée un univers à part entière, qui invite une réflexion plus philosophique. La fin est assez habile pour échapper au côté donneur de leçon en offrant, au contraire, une chute aussi logique qu’inquiétante. Certainement l’interprétation du thème que j’ai préférée.

Le maître des belougas, Sylvie Conseil
Dans un asile, deux patients se rencontrent. L’un prétend voir un autre monde, l’autre, obsédé par le blanc, rêve d’un bélouga de compagnie. Un texte qui développe un bel univers onirique, en abordant la folie sous un regard presque tendre.

La Maman de Martin, Morgane Caussarieu
Martin est un enfant adopté. Sa grosse tête effraie sa mère et ses céphalées lui font vivre un véritable cauchemar. Pourtant, il aime sa mère, sans mesure. J’ai été assez contente de retrouver l’écriture de Morgane dans une histoire qui, pour ne pas faire exception, est aussi violente que dérangeante. Une relation complexe lie Martin et sa mère, faite de rejet et d’amour disproportionné. L’enfant nourrit des pensées très simples d’un bout à l’autre de l’histoire. Tandis que la tension monte, le style n’évolue pas, ce qui appuie le malaise du lecteur.

Les soupirs du voyeur, Corvis
Voilà une nouvelle qui traite d’un bout à l’autre de sexe, des pratiques les plus sages aux plus criminelles, sans jamais perdre une certaine élégance de langue. C’est cru, malsain, parfois choquant, jamais repoussant. J’ai beaucoup aimé le point de départ, qui ne manquait pas d’humour. La confidence d’un homme impuissant qui ne peut vivre ses désirs qu’à travers les actes d’un autre conduit à une plongée progressive dans l’horreur. L’auteur en appelle aux côtés les plus voyeuristes du lecteur, car la chute dans la perversion a toujours cette fascinante attraction.

Le Décalage, Ludovic Klein
Quelle meilleure manière de terminer un recueil sur la folie que par le témoignage fictif d’un jeune homme qui essaye de renouer avec son quotidien après des années en hôpital psychiatrique ? La première partie donne beaucoup de vérités tranchantes. Mais j’ai moins aimé la seconde moitié qui m’a donné le sentiment que l’auteur se perdait un peu en cours de route pour trouver une fin. Dommage, un monologue un peu plus creusé sur la distance qu’éprouve le narrateur vis-à-vis de ce monde « après l’hôpital » aurait suffit.

L’autre plus de ce recueil est aussi dans sa réalisation. La couverture est très belle dans ses tons rouges et bleus foncés, et chaque texte est illustré par un artiste différent, sur des pages couleurs et glacées. Toujours un plaisir pour les yeux.

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Le Chemin d’Ombres – Patrick Eris

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couv1024159Un livre, une rencontre, et maintenant, la critique. Publié en 1989 aux éditions Fleuve Noir, Le Chemin d’Ombre a trouvé une seconde vie en 2013 dans la collection poche de Lokomodo. Bien que l’action se passe en Angleterre, il n’est donc plus trop tard pour découvrir avec Patrick Eris un petit thriller d’anticipation à la française.

Histoire : Dans un futur proche, un groupe de psychologues, médecins et ingénieurs se réunissent autour d’une invention qui doit établir une connexion entre les rêves. Coupés du monde en pleine campagne anglaise, ils font passer une série de tests à trois malades à la psyché brisée. Les résultats ne sont pas très probants. Mais quelques meurtres inexpliqués sèment bientôt la confusion dans le pays.

Une vingtaine d’années après sa publication, Le Chemin d’Ombre a subi une grande réactualisation. Au lieu de revenir avec une SF un peu datée, Patrick Eris a laissé au placard les vieilles technologies de la première version pour celles qui nous entourent. Avec son écriture très moderne, le roman parvient à donner l’illusion de la nouveauté dans le catalogue des éditeurs.
La forme a l’avantage d’échapper aux modes littéraires qui ont marqué les années 80. Elle s’inscrit assez adroitement dans l’héritage fantastique laissé par le XIXe siècle puis Lovecraft en optant pour une action en huis-clos. Tous les éléments du roman d’horreur sont réunis : la grande maison perdue dans la campagne, le conciliabule des docteurs, l’étrange machine qui pourrait bien révolutionner le monde, et des cobayes perçus comme fous. Il ne reste plus qu’à laisser les personnages faire monter la tension jusqu’à l’éclatement final.

L’intemporalité du livre rend, finalement, l’intrigue assez secondaire. On apprécie l’ambiance vieillie du décor dans un univers contemporain, et les portraits des personnages clés qui sont l’un des points forts du livre. Si tout commence à travers le regard d’une psychologue (Marion), le lecteur découvrira très vite le passé déchiré des êtres sensibles qu’un groupe d’intellectuels va projeter froidement dans le monde des rêves. Vont-ils y trouver la paix ? L’incroyable invention réussira-t-elle là où les plus grands spécialistes de la psychiatrie ont baissé les armes ? Ce n’est pas l’important. L’écriture très fluide de l’auteur, la sensibilité de ses observations, permet surtout quelques grands moment de plaisir avec des passages très justes sur la souffrance des rejetés, des oubliés. Tous, piégés dans le refus de la réalité, cherchent à vivre sans parvenir à se réconcilier avec un vécu troublé. Si les caractères ne sont pas très appuyés, en tenant parfois trop de l’archétype médical, la simplicité et l’évidence des mots employés font passer de très bons moments.
Plus faible restera le thème du roman. Dans les années 2010, les rêves communs qui s’incarnent dans la réalité ont été rebattus sous toutes les formes, et Le Chemin d’Ombres, avec sont format très court, apporte peu d’idées. La quête des personnages soumis à l’expérience scientifique est très prévisible. On quittera donc l’histoire sans avoir rien appris, mais avec un souvenir assez ému pour les âmes perdues qui ont croisé notre chemin le temps d’une lecture.

Le Chemin d’Ombres
est ce genre de titre que l’on peut dévorer en une journée. Le style coule tout seul, l’ambiance est agréable, le rythme ne laisse pas un seul temps pour l’ennui. Plus proche de la novella que du roman par sa structure peu attachée aux détails, c’est aussi une très bonne entrée dans l’univers d’un auteur français familier d’une tradition fantastique qui prend ses racines en Grande-Bretagne et capable d’adopter avec naturel une narration assez anglo-saxonne. De ce point de vue, je dois dire que je n’avais pas adhéré si facilement à l’écriture d’un hexagonal depuis très longtemps. A mettre sans hésiter entre les mains d’adolescents égarés quelque part entre les rayonnages dystopies et urban fantasy des mauvaises productions young adults.

Note : Ah, et j’allais presque oublier mes remarques habituelles sur la couverture… Je tiens donc à ajouter que l’illustration est vraiment très jolie. ça fait même très pochette d’album pour un groupe abonné aux scènes obscures.

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Créatures – Collectif aux éditions de La Madolière

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creaturesQuand on achète la production d’une petite maison d’édition, on ne sait jamais très exactement à quoi s’attendre. En novembre dernier, La Madolière organisait une soirée dédicace pour la sortie de sa nouvelle anthologie. Une belle surprise.

Déjà, la couverture. La Madolière se démarque habilement de tous les petits projets éditoriaux des littératures de l’imaginaire actuelles en évitant l’écueil de l’image épique colorisée en fausse 3D. S’il y a bien des figures féminines lascives, elles s’intègrent dans un cadre couleur plus travaillé, plus sombre aussi, avec un crâne fondu en arrière-plan qui ne frappe pas le regard d’emblée. Bref, c’est un bon boulot, digne d’un album graphique. L’illustrateur vient d’ailleurs du monde des comics et m’a dessiné un chouette Wolverine sur l’une des pages, sans doute perturbé de ne l’avoir rencontré dans aucune histoire. Car, si le x-man le plus populaire de Marvel ne se mêle pas à l’intrigue des nouvelles, les mutants de tous bords y sont très présents.

Le contenu du collectif respecte parfaitement le pacte tacite instauré par l’illustration. Il ne faut pas s’attendre à rencontrer le folklore habituel de l’urban fantasy. Les fées, sirènes, loup-garous et vampires brillent par leur absence. Chaque auteur a essayé de créer autre chose. Il s’agira parfois d’une créature inventée mais aussi, très souvent, d’un jeu sur ce qu’évoque le mot même de « créatures ». Pourquoi pas un clone, un enfant, un clochard ? Toujours dans la diversité, les gens littéraires se croisent. Si les ambiances pesantes, horrifiques dominent, beaucoup de textes se limitent au fantastique et certains s’aventurent dans la science-fiction.
Malgré la qualité de la plupart des nouvelles, tout n’est évidemment pas égal mais l’essentiel de mes reproches sera plus tourné sur la structure que sur l’écriture. Nous avons de belles plumes, mises au service d’histoires dont l’impact semble parfois un peu faible. Par exemple, lorsqu’une atmosphère est bien installée, j’ai tendance à rester sur ma fin en tombant, finalement, sur une conclusion trop attendue, ou trop confuse.
Plutôt que décrire chaque texte, je vous laisserai donc avec mon Top 5 et un aperçu de ce qui vous attend.

Chrise in Chrysalide – Stéphane Croenne
L’auteur écrit le monologue très poignant d’une enfant née sans bras ni jambes. L’écriture a réussi à me garder du début à la fin en résistant aux excès pathétiques malgré la détresse de la narratrice. La fin est, quand à elle, parfaitement réussie pour un texte d’horreur. Un petit bémol cependant : l’âge très jeune de la fille (à peine dix ans) rend assez peu crédible son registre de langue, aussi plaisant soit-il.

Le Miracle de la vie – Morgane Caussarieu
La courte et efficace histoire de l’accouchement d’une adolescente de quatorze ans, dont la mère pro-vie a refusé l’avortement. Avec une précision clinique et des ajouts fantastiques, difficile d’en ressortir sans estomac retourné, ainsi qu’une brûlante envie de l’envoyer à quelques membres de civitas, histoire de les dérider un peu.

Manuel d’Observation à l’usage des amateurs de Rouge-Gorge – Marie-Anne Cleden
Je ne pensais pas que cette nouvelle serait un coup de cœur avant d’en lire la fin. Mais force est de reconnaître qu’elle est bien construite, et très drôle puisqu’elle donne une réponse à cette question loufoque : Que se passerait-il si un rouge-gorce garou rencontrait une fan de bit-lit ?

L’Organiste – Sébastien Parisot
Un jour, les organes décidèrent de prendre leur indépendance, l’ordre du Monde en fut bouleversé. Histoire étrange, volontairement absurde, je ne saurais dire si j’ai pris un réel plaisir à la lire, mais on ne peut qu’être admiratif du travail de l’auteur. Car il fallait pouvoir faire tenir cette idée d’un bout à l’autre, rendre visuellement crédible une société d’organes. Le pari est gagné, c’est original, osé, et ce n’est pas très loin du conte philosophique (sous acide).

XXL – Mathieu Fluxe
Dernière place gagnée de justesse pour trois raisons. D’abord, le ton du récit colle très bien à l’histoire. Ensuite, le thème est amusant : un homme pourvut d’un très gros membre, fait carrière dans le porno avant de se faire greffer un tentacule pour lui donner une taille encore plus démesurée et rejoindre les freaks de l’érotisme. La fin donne même une leçon au personnage comme au lecteur, avec un second degré qui évite toute maladresse moralisatrice.

Maintenant que je suis lancée, j’aimerais évoquer d’autres textes dont l’ambiance m’a retenue, comme Le Gardien de Guillaume Lemaître ou Créatures de l’Asphalte de Gaëlle Saint-Etienne. Il est impossible de ne pas être réducteur avec 20 textes dont chacun ont des qualités particulières. Pour découvrir des auteurs français appuyés par un bon concept éditorial, le mieux est donc encore de se procurer ce livre et se faire sa propre opinion en compagnie d’auteurs qui sortent des sentiers un peu trop rebattus de la production imaginaire actuelle.

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L’opéra macabre – Jeanne Faivre d’Arcier

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1307-opera_orgUne trilogie de vampires française, vraiment ? Avec un auteur souvent comparé à Anne Rice ? Pourquoi pas. J’ai laissé la curiosité me tenter avec d’autant moins de résistance que les romans ont été écrits bien avant une vague bit-lit qui me rend très méfiante vis-à-vis des femmes spécialisées dans la reprise du mythe.
Comme les deux premiers tomes, après une longue absence éditoriale, ont été rassemblés sous une seule couverture par Bragelone, j’ai pris le temps de découvrir chaque titre avant d’écrire une critique. D’ailleurs, si j’apprécie l’initiative de l’éditeur, je suis restée aux bons vieux « Pocket Terreur ». La vague des illustrations kitch pour les littératures de l’imaginaire, c’est un peu comme la bit-lit, une épidémie, un fléau, un mal que je rejette. Ce n’est pas que je ne veux pas soutenir les auteurs… Mais je me sens coupable de posséder des livres que l’on dirait destiné à 1) une adolescente de quinze ans 2) des livres érotiques bas de gamme.
Cependant, L’Opéra Macabre a de très bons arguments pour attirer les amateurs de fantastique.

Rouge Flamenco

Au début, Jeanne Faivre d’Arcier était une jeune femme passionnée par The Mascarade et fascinée par l’univers d’Anne Rice. Ces belles références donnèrent une histoire sympathique, que l’on trouvera originale aujourd’hui mais qui, pour l’époque, reste encore trop proche du récit de fan. On appréciera le caractère fort de la vampire Carmilla, la capacité de l’auteur à imposer de véritables héroïnes, dont l’intelligence n’a rien d’artificiel. Au bout de la plume, se trouve une personne cultivée. Les références historiques sont claires, maîtrisées, les points scientifiques donnent l’illusion de la vraisemblance, le style est, quand à lui, irréprochable. Il manque cependant quelque chose, un rien d’aisance dans les phrases, souvent trop ampoulées, pour nous mettre tout à fait à l’aise.

A l’instar D’Entretien avec un vampire, Jeanne Faivre d’Arcier fait le choix d’une confidence. Avant le troisième acte, Carmilla livre son passé à un ami vampire. Malheureusement, le discours direct manque de naturel. Tout est beaucoup trop rigide. J’ai lu sans prendre une seule fois goût à l’écriture. Les péripéties étaient là. La rythmique, les accroches, beaucoup moins. L’ensemble manquait de vie… Certes, quoi de plus normal pour un vampire ? (lol) Au niveau de l’intrigue, rien de très exceptionnel non plus. La dame vampire laisse défiler son histoire de manière assez linéaire. Nous n’explorons pas vraiment la profondeur des caractères de chaque protagoniste.
Ayant lu ce premier volume en novembre, mes souvenirs sont assez confus, signe que les aventures de Carmilla ne m’ont décidément pas beaucoup marquées. Si la suite n’avait pas annoncé un scénario en Inde, je ne pense pas que je serais allée plus loin.
J’ai laissé une seconde chance à Madame Faivre d’Arcier. Je ne l’ai pas regretté.

La déesse écarlate

L’avantage de La déesse écarlate est qu’il se lit très bien indépendamment de Rouge Flamenco. S’il faut n’en garder qu’un seul, préférez celui-ci, mieux écrit et, surtout, plus original. Pour ce nouvel opus, Jeanne Faivre d’Arcier opte pour une structure un peu plus fluide et ambitieuse. Exit la première personne, le point de vue unique, tout est à la troisième personne, et, bien que Jonathan reste le personnage principal, d’autres consciences sont de la partie.
Enfant maudit de l’Inde, Jonathan est à peine né que, déjà, les vampires cherchent à le tuer. Ses parents l’abandonnent à un journaliste français et sa femme indienne en donnant une consigne très claire : l’élever en France, ne jamais essayer de retrouver ses origines. Mais Jonathan est un bambin des plus curieux, hanté par les visions d’une belle dame rouge, capable de s’exprimer dans les langues primitives d’Asie avant même de savoir parler… Lorsque sa meilleure amie est kidnappée par une mystérieuse secte appelée L’Hibiscus rouge, le jeune homme renonce à sa vie tranquille et sans histoire d’enseignant pour explorer l’Inde à la recherche des criminels ou, peut-être, de Mâra, la déesse écarlate de ses nuits les plus fiévreuses…

Le voile sera levé peu à peu sur l’étrange passé qui unit la mère des vampires au jeune homme, allant jusqu’à nous révéler des origines de vampiriques qui empruntent au panthéon hindou. Je brûle de vous en dire plus, mais ce serait vous gâcher d’agréables découvertes. L’auteur joue avec les croyances en la réincarnation, perturbe totalement le mythe en plaçant les buveurs de sang dans un folklore où l’idée de vie éternelle elle-même n’a pas la même puissance : toutes les âmes finissent par renaître. En créant des vampires, Mâra perturbe le cycle de la réincarnation.
Autre point très agréable, les dieux existent, se querellent, participent à l’action. D’un chapitre à l’autre, Shiva, Khâli, Yama, et d’autres apportent au roman un second degré assez jubilatoire. Si le début en France est un peu plat, j’ai vraiment été conquise par la mise en scène de toutes ces légendes. Avant, je ne connaissais pas grand-chose à la culture hindoue. Après La déesse écarlate, tout est devenu plus limpide.

L’histoire d’un amour plus fort que les réincarnations échappe très habilement à la niaiserie, et au romantisme. Derrière un corps et un visage parfait, Mâra est l’incarnation de la bête, et c’est cette bête sanglante, dangereuse, porteuse de mort, qui attire Jonathan, un jeune homme lisse, trop pur pour ne pas dissimuler, dans le fond, un monde de perversités. C’était bien pensé. Il n’y aura donc pas de promesse de vie éternelle à deux. Le vampire a ici l’effet révélateur de tout bon démon érotique, il donne au héros une porte vers la démesure dans un voyage initiatique absolument inversé. De toute manière, on peut dire que la relation de ces deux âmes est trop tordue depuis le début, Jonathan se rêvant sous les traits d’un enfant de douze ans qui brûle de désir pour la dame vampire, alors maîtresse de son père. L’attraction irrationnelle des corps, plus que de l’esprit, est le moteur de cette possible réaction, leur drame étant de n’avoir pu consommer leur amour dans une vie antérieure…

La déesse écarlate mérite sa place dans une bonne bibliothèque consacrée aux buveurs de sang, pour ceux qui préfèrent les frissons, la perversion, aux fantasmes trop sages. Bon moment de lecture, il passera cependant à côté du roman culte à cause, toujours, d’un certain manque de profondeur de la part des personnages. Le chaste Jonathan tient bien son rôle, mais un caractère moins superficiel et attendu aurait été préféré. Le rôle de l’amie humaine qu’il veut sauver et qui, devient finalement une sorte d’entrave à l’explosion de ses pulsions sexuelles est amené de manière assez bancale. Heureusement, la fin échappera au retournement que l’on pourrait craindre. Elle est parfaite, logique, satisfaisante, et pourtant cruelle.

Note : Ce deuxième tome d’une trilogie annoncée est resté sans suite près de vingt ans. Tout semblait tombé à l’eau mais, l’année dernière Jeanne Faivre d’Arcier, a livré une « suite », Le dernier vampire. J’essayerai de le tenter un jour.

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Scream Test – Grégoire Hervier

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scream testJ’avais juré de ne rien acheter au salon du livre jeunesse de Montreuil. Je n’y allais que pour y faire du repérage, pour avoir le plaisir de dire que « j’y étais », parce que ça fait toujours bien, etc. Evidemment, comme toujours, j’ai fini par craquer sur un stand, celui du Diable Vauvert, un éditeur qui me fait de l’œil depuis de nombreuses années. Ça devient presque une habitude. Dès que je croise un auteur de cette maison en dédicaces, je cède. Il faut bien soutenir les indépendants qui nous plaisent, et, même si ce sont les auteurs américains qui m’ont amenée vers le Diable (Poppy Z. Brite, Scott Heim), j’ai beaucoup de curiosité pour les français qu’ils publient.
La découverte de Grégoire Hervier a d’abord été très humaine. Entre un slasher dans une téléréalité internet et une dystopie orwelienne, il y avait de quoi discuter des heures, partager des références, des idées, en oubliant presque de passer par la caisse. Je suis finalement repartie avec le thriller et sa couverture sanglante tout à fait indiquée pour montrer de saines lectures pendant ses pauses au travail, et, cette fois, le roman n’a pas attendu l’année suivante pour devenir autre chose qu’un titre sur une étagère. Je l’ai lu dans la semaine. Une histoire plus légère, écrite pour tenir en haleine, à côté de toutes les choses très moyennes que j’ai difficilement terminées ces derniers mois, était la bienvenue pour me sauver d’une profonde lassitude de la lecture.

Histoire : Sans être d’une originalité exceptionnelle, le speech sait retenir l’attention. L’idée d’une téléréalité où les candidats sortants sont littéralement éliminés est amusante. Forcément, nous y avons tous déjà pensés un jour. Ici, il n’y aura pas de jeu de survie cependant. Les candidats n’ont aucun contact avec l’extérieur, l’émission est aussi plate que Loft Story. Ils sont six, il n’en restera qu’un seul. Ils ont six jours pour faire leurs preuves, ou mourir si le public ne parvient pas à les sauver…

Critique :

Scream Test est une bonne lecture pour qui veut plonger dans un slasher rapide, efficace, qui emprunte au thriller sans adhérer complètement au genre. Etant une lectrice très peu portée sur tout ce qui touche au polar, ce dernier point m’allait très bien. Les amateurs de film d’horreur reconnaîtront d’ailleurs beaucoup de références et de clins d’œil aux formules classiques des scénarios, à commencer par le choix des personnages de l’émission. Tous incarnent l’archétype d’un slasher. Il n’y a donc pas de réel suspens sur le dénouement de chaque journée. Une fois les présentations faites, l’ordre d’exécution est, pour ainsi dire, déjà donné : la pimbêche et le sportif d’abord, la vierge et l’asocial en dernier. En bon spécialiste du cinéma, et plus particulièrement de celui auquel il rend hommage, l’auteur assume le pastiche en nouant une agréable connivence avec son lectorat. Nous frôlons parfois la parodie, avec les bévues ridicules du FBI ou le cliché d’un tueur fan de Marilyn Manson, mais sans tomber dans une mauvaise surenchère. L’humour est implicite, il est même dommage que l’auteur ne l’assume pas davantage.

D’ailleurs, le défaut principal du livre est bien là. Beaucoup de bonnes idées, mais une exploitation encore trop timide. Les personnages ne sortent pas de la caricature, l’enquêtrice ne parvient pas à s’affirmer, elle ne sert qu’à faire progresser l’enquête et nous suivons tout en surface. Le choix de ne presque rien dire de ce qui se passe à l’intérieur de l’émission est un parti pris défendable, mais qui semble retenir beaucoup d’analyse possible. Nous en apprenons très peu sur le quotidien des victimes, et, par conséquent, nous n’avons pas le temps de nous y attacher un minimum pour être dérangé par leur mort ou par le chagrin de leur famille. C’est ennuyeux dans la mesure où l’auteur donne très rapidement toutes les clés en main pour connaître une très large partie du dénouement.

Malgré de bons arguments, Scream Test restera donc un livre distrayant, assez dynamique pour fonctionner mais trop rapide si l’on cherche à trembler ou à réfléchir sur le phénomène de société qu’est la téléréalité. Dans sa hâte, l’auteur passe à côté d’un certain nombre d’éléments qui auraient pu donner un impact très lourd au texte. L’idée de forcer les gens à payer pour empêcher l’exécution des concurrents, avec les conséquences évidentes d’un tel plan (des parents qui se ruinent pour sauver leurs enfants) avait de quoi créer beaucoup de malaise, comme la course à la gloire désespérée, et manquée, d’adolescents dupés par leurs écrans trop colorés.
Un autre regret concerne les très nombreuses références et historiques qui viennent rompre la narration. L’auteur hésite encore entre le roman et l’essai, comme s’il nous livrait ses notes de lectures au lieu de les mettre en pratique de manière concrète, vivante, au sein même de l’action. Il est toujours possible d’y voir les maladresses d’un premier roman, une certaine difficulté à se lâcher, à trouver ses marques, alors que toutes les bases sont posées pour aller plus loin. Parfois empesée, l’écriture reste cependant agréable, et s’affine au fil des pages. C’est dynamique, la structure est maîtrisée, et le point positif est que nous n’avons pas le temps de nous ennuyer.

Ce n’est certes pas la découverte de l’année, mais j’ai passé un bon moment avec cette lecture et ne peux que la conseiller pour un bon moment de détente. En ce qui concerne l’auteur, j’attends avec intérêt de lire la suite de son travail.

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A la splendeur abandonné, suivi de : La Censure, conversation avec Marguerite Duras

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cendresCette semaine, mes lectures sont un peu confuses alors, en attendant une véritable critique, je vous laisse avec une petite réaction sur un livre très fin qui a piqué ma curiosité, pour me laisser très sceptique. Dépoussiérons donc en quelques lignes de vieilles agitations littéraire.

En 1988, une étrange affaire soulevait le monde des lettres, Julien Cendres, un auteur peu connu, s’est retrouvé en garde à vue, traité comme un criminel pour avoir écrit un poème érotique sur un jeune garçon et l’avoir envoyé à une revue belge, L’Espoir. Le texte avait été refusé et gardé dans des archives que la police a ouvertes suite à une procédure judiciaire. Le regard des enquêteurs est heurté par le texte, ils pensent tenir un dangereux pédophile, retournent à Paris pour perquisitionner son appartement. Consternés, des intellectuels français crient au scandale.

Ce petit livre a l’intérêt de rappeler une histoire étonnante et oubliée, en interrogeant, toujours, sur l’éternelle question de la liberté de l’art. Cependant, le combat enflammé des défenseurs de Julien Cendres semble très vite assez ridicule. Comme bien souvent, on a essayé de mettre de fausses problématiques sur un événement très mineur. Choquante, la réaction des forces révèle davantage le symptôme d’une vaste chasse à la sorcière. Les accusations de pédophilie pleuvent à tout va, souvent là où il n’y en a pas.

Ridicule est la réaction des intellectuels qui s’emballent dans l’espoir de vivre une grande épopée littéraire digne des guerres d’opinion du XIXe siècle. Le texte de la préface, par trop passionné, compare un écrivain plutôt secondaire, à de grandes plumes françaises. Car oui, si nous l’envoyons en prison, pourquoi ne pas en faire de même avec Lautréamont, Huysmans, Baudelaire, Rimbaud, et tant d’autres encore qui ont osé érotiser un jour de jeunes garçons. N’exagérons rien. Après ce qui n’est finalement que trois pages d’un poème très court à l’intérêt limité, et au fond dérangeant assez évident, nous pouvons lire quelques réactions des personnalités de l’époque. Elles ont au moins le mérite de montrer des avis variés. La plupart soutiennent par principe, mais certains osent préciser que le texte ne les a pas vraiment plongé en extase. Suit aussi la retranscription d’un échange avec une Marguerite Duras trop sénile pour avoir quoi que ce soit à dire.

Mais, avec le script d’une pièce de théâtre à la fin, où il s’agit de mettre très grossièrement en scène le poème, lu par un père de famille qui finit par se faire entraîner par la police, nous sombrons dans le ridicule.

Il n’y aura pas de nouveau « J’accuse », rien de plus qu’une tentative désespérée d’une partie de la gauche (sans doute) de créer un moment historique sur du presque rien. Pas sûr que tout cela ait une chance de résister au temps. En revanche, nous pouvons voir à quel point rien n’a changé en plus de vingt ans : nous aimons toujours brasser de l’air sur de faux problèmes.

Dispensable mais toujours amusant, le livre garde une certaine valeur documentaire, mais on ne peut que regretter son absence de matière face à ce qui est annoncé comme la presque « affaire du siècle » à travers de nombreuses coupures de journaux en quatrième de couverture. J’espérais en tout cas découvrir quelque chose d’un peu plus subversif. Défendre la liberté d’expression et des arts, oui. Mais, parfois, il est des petites injustices contre lesquelles il ne vaut pas tellement la peine d’insister, au risque d’en faire trop, vraiment trop. Si la raison est que notre société des arts s’ennuient, c’est même assez triste, finalement.

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Le ventre de Paris – Emile Zola

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le-ventre-de-paris-1245Parmi tous les livres que j’ai terminé ces derniers temps, le roman d’Emile Zola n’était pas censé faire l’objet d’un article. Mis au programme d’un séminaire de M1, je lisais paresseusement Le ventre de Paris depuis l’année dernière avec la vague idée de le terminer un jour (c’est dire si j’étais passionnée…). Comme j’éprouve une certaine névrose à l’idée de poser définitivement un livre sans en avoir tourné la dernière page, je me suis forcée tout le mois à avancer un petit peu chaque jour pour en venir à bout. Finalement, il faut que je vous parle de mon calvaire…

Sans jamais avoir ouvert un Zola délibérément, je n’avais pas de mauvais souvenirs avec cet auteur. A force d’entendre les adolescents dire combien son écriture était terrible, j’avais été agréablement surprise par L’Assommoir en seconde et plutôt emballée par La Curée quand, fraîchement sortie du lycée, j’entamais une première année de fac (mais après La Chartreuse de Parme, tout semblait génial). L’idée d’être un peu poussée par les études pour découvrir une nouvelle aventure des Rougon-Macquart me réjouissait assez. Est-ce à cause du titre ? A cause d’un regard plus critique depuis ? Sans avoir jamais été aux pieds du maître du naturalisme, je n’ai pas retrouvé une seule fois l’enthousiasme des débuts.

Résumé :
Entre Napoléon, Charles X, Louis XVIII, Louis-Philippe et Louis-Napoléon, la politique française post-révolution a connu une entrée dans le XIXe siècle violente, perturbée, agitée de complots et d’émeutes populaires. C’est dans ce contexte que Florent, beau-frère de Lisa Macquart s’est évadé du bagne de Cayenne. Déporté par erreur après le coup d’état du 2 décembre 1851, l’ancien instituteur s’installe chez son frère charcutier et devient inspecteur de la marée. Mais, très vite, la bourgeoisie des halles se sent menacée par l’intrusion d’un étranger si maigre dans ses vies bien rangées… Par le jeu des méfiances et jalousies, Zola développe alors le thème de la bataille des gras et des maigres, des riches et des pauvres.

Critique :
Les descriptions de Zola atteignent une virtuosité qu’on ne pourrait nier. Avalanche de goûts et d’odeurs s’écrasent dans notre esprit comme des fruits pourris sur le pavé dès le premier chapitre. La profusion d’aliments soulève le cœur, atteint une dimension pornographique écœurante mais brillante si l’on considère qu’elle se veut le reflet de la corruption de tous ces « gras » qui y vivent. Les évocations sont fortes, s’imposent avec plus de netteté qu’un tableau mais finissent par alourdir la main d’un auteur qui oublie de glisser, çà et là, une modération nécessaire à la pertinence d’une œuvre. Portrait vivant des halles, Le ventre de Paris tire de plus en plus vers la caricature au point, m’a-t-il semblé, de noyer dans les pelures de légume la sensibilité d’un lecteur qui ne sait plus très bien quel personnage soutenir. La « leçon » à tirer de la fin m’aura donc laissée de marbre, pour ne pas dire autant ennuyée que le reste du livre… Avec ses grands pas d’éléphants, Zola rappelle ses intentions toutes les cinq phrases, donc…
La caricature domine également la psychologie de chaque personnage. Pour faire tenir le système des « gras et des maigres », il fallait rester en noir et blanc, avec quelques touches de gris, bien sûr, mais trop artificielles pour délayer le ton. Bourgeois méchants, cupides, vieille fille sournoise, grosses dames près de leurs sous, révolutionnaires brailleurs, coureuses et simplets, tous les clichés du petit peuple embourgeoisé y passent. On parlera d’une synthèse, d’un moyen de montrer des caractères types, mais, devant aussi peu de nuances, je cherche encore la réalité de ces personnalités et je me demande, surtout, comment un écrivain autant bouffi de préjugé, a pu atteindre une telle notoriété auprès des classes moyennes et ouvrières. La psychologie peut fouillée des protagonistes devient particulièrement agaçante et flagrante lorsque l’auteur se sent obligé de rappeler à chacune de leurs apparitions à quel point leur nature est d’être comme ceci ou comme cela.

Et Le ventre de Paris tourne et s’enfonce sur lui-même. A peine arrivé à la moitié, le roman peine à se renouveler, se perd dans des scènes inutiles visant à rappeler encore, et encore, la saleté des lieux, des âmes, dans une contemplation complaisante d’une vérité fantasmée par les théories naturalistes. Moins déformé que les autres, Florent est une présence transparente, presque fantomatique. Par effet de contraste, il est évident que l’auteur est de son côté, que le lecteur doit l’être, mais sa langueur finit presque par donner raison à ses persécuteurs (ou je suis peut-être dans un désaccord trop profond avec Zola pour comprendre).
Les méthodes de Zola me plaisent peu, et, malgré ses efforts culinaires, je reste plus dégoûtée par la sorte de bien-pensanse inversée qui se dégage du texte, comme une impression de lavage de cerveau qui m’empêchait de lire trop de pages à la suite, avec cette petite voix qui ne cessait de me seriner « Regarde ! Regarde ! Regarde ! ». Ecran de fumée que tout cela, grotesque mise en scène qui ne se range à aucun moment du côté des « maigres » aux prétentions révolutionnaires. On en revient à ce trope désormais bien connu de l’étranger condamné à être éternellement rejeté par une société qui tient à garder son petit confort. Fait toujours tragique, évidemment, mais à par exagérer le pathos, Le ventre de Paris n’apporte pas grand-chose de plus.

A retenir pour sa description des halles imprégnées de leur époque, Le ventre de Paris est, d’un point de vue purement descriptif, une belle prouesse littéraire qui fait de Zola l’auteur rêvé des commentaires composés. Pour le reste, peu conquise, je préfère me détourner d’un encensement quasi obligatoire pour dire que je suis aussi peu partisane des structures que des idées de l’auteur. Je trouve d’ailleurs dommage cette habitude de mettre presque toujours Zola en duo avec Balzac, dont la finesse d’analyse reste troublante de nos jours, et j’aime dire à ceux que le premier a découragé de laisser une chance au second. Alors, Zola reviendra-t-il un jour dans mes lectures ? Peut-être… Mais pas tout de suite, après une année avec lui, je vais d’abord profiter d’une nouvelle année sans être narguée nuit et jour par l’un de ses livres.

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Extension du domaine de la lutte – Michel Houellebecq

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Jcouv houellebecq’entends souvent dire de Michel Houellebecq qu’il est une sorte d’exception parmi les auteurs contemporains français populaires, le genre à plaire aux plus cultivés, à donner de la matière et à maîtriser convenablement son écriture. Au début des années 2000, il me semble qu’il était de bon ton de lire son premier roman, Extension du domaine de la lutte, un titre d’une grande lucidité sur le monde actuel, selon la rumeur. J’étais trop jeune pour être touchée par une critique censément piquante du libéralisme. Néanmoins, la taille de l’ouvrage et sa quatrième de couverture ne m’inspiraient pas confiance. Le clan Nothomb, Levy, Musso n’avait rien à leur envier. Et, au final, Houellebecq ne vise pas un lectorat très différent, le côté faussement anticonformiste un brin intello en plus. On est comme ça en France, on aime faire croire au génie dès qu’une personne crie ou pleurniche un peu plus fort que les autres.

Dire qu’un livre comme Extension du domaine de la lutte est brillant est à faire désespérer du niveau culturel actuel, à se demander très sérieusement si les gens sont encore capables d’une once d’esprit critique en dépit du matraquage médiatique et des discours politiques simplistes. Dans un tel climat, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi un personnage comme Houellebecq a pu se démarquer, il prétend donner une critique du monde capitaliste, parler de la solitude moderne etc. Peu d’auteurs français osent s’aventurer sur ce terrain. Entre les histoires vides, les pseudo autobiographies égocentriques et les discours ultra-libéraux, il n’y a pas tellement de place pour un contre-point. ça pourrait même sembler très risqué… En enfant rebelle de la littérature, Houellbecq ose courageusement se jeter dans la fosse aux lions. Le voilà, nouveau messie d’une génération perdue, prêt à étendre sur papier tous les maux de notre époque, sans compromis ni tabous ! N’est-ce pas merveilleux ? Avec un livre qui tiendrait ces promesses, peut-être. Or, dès les premières lignes, il apparaît très vite (et sans surprise) qu’il s’agit d’une nouvelle arnaque ‘contestataire’ comme on aime tant en faire pour tranquilliser le public. Le problème de cet homme n’a rien d’inhérent au monde actuel, ce n’est finalement qu’un prétexte pour rejeter sa frustration sur les autres et pleurnicher sur son triste sort. Ah… Quelle pitié.

Quand le livre s’ouvre sur un premier paragraphe à propos d’une fille ivre qui danse en sous-vêtement  dans un appartement alors que, à la grande consternation du narrateur, elle « ne couche avec personne », on est en droit de se dire que les quelques 150 prochaines pages seront diablement longues, profondément agaçantes. Cela se poursuit par une réflexion sur ces filles qui osent se mettre en mini-jupe sans vouloir faire de tournantes (absurde !) et une comparaison très vaguement philosophique avec les vaches bretonnes qui restent nerveuses jusqu’à ce qu’un taureau les engrosse. Le ton est donné, à grand coup de provocation gratuite. Le roman ne se veut pas subtile, il pourra séduire aisément ceux qui pensent que le sexe féminin est devenu complètement détraqué depuis que son destin ne se résume plus à « mère au foyer ».
Ce titre serait donc une fine analyse de notre temps, largement encensé par la critique ? Je m’inquiète. Toutes les pages donnent un nouveau motif à le fermer pour ne plus jamais le reprendre.
C’est pourtant simple, rien d’osé ni de fabuleux là dedans, nous avons le privilège de suivre les tribulations d’un grand adolescent de 30 ans, pas vraiment remis de sa dernière rupture, frustré et gravement dépressif. Avec un cynisme qui s’abstient de tout second degré, l’auteur prend ce prétexte pour faire croire que le narrateur n’est qu’un triste produit de ce monde. Il n’analyse rien, pointe des conséquences du doigt, donne des origines complètement biaisées par ses obsessions personnelles. Il est par exemple très rapidement évident que ses problèmes avec les femmes sont relatifs à une vie sentimentale douloureuse. Victime d’une manipulatrice psychotique, il se donne le droit de poser en victime tout au long d’un texte assez indigeste qui pourrait faire sourire s’il avait été écrit par un jeune garçon de seize ans. Mais, à trente ans, avoir une vision aussi étriquée, une aussi faible capacité de réflexion tout en se prétendant auteur, ne me semble pas acceptable.
La solitude moderne – semble-t-il nous dire – est exclusivement liée à la sexualité. Le fait que certaines personnes ne puissent pas vivre l’amour semble lui poser un gros problème. Pour illustrer cela, le narrateur sympathise avec un pauvre type de trente ans, laid et peu intéressant, qui n’a jamais connu de femme (ni d’hommes). Terrible victime du libéralisme social. Un problème se pose pourtant… Il suffit de lire n’importe quel auteur du début XXe, du XIXe et même de l’antiquité pour savoir que cette souffrance là s’est toujours manifestée. Elle était simplement plus taboue, soufflée à demi-mots, mais des auteurs comme Balzac ou Virginia Woolf en savaient quelques chose. Les personnages de la cousine Bette et de Miss Kilman exsudent une souffrance terrible. Mieux avant ? Que l’on regarde du côté d’Edith Wharton et Henry James pour être persuadé du contraire.
Extension du domaine de la lutte révolte autant qu’il met mal à l’aise. Tentation vers la crudité, tension d’une sexualité frustrée à toutes les pages relèvent moins du roman que d’un texte à envoyer à son psy pour une sérieuse thérapie. Définitivement, les lecteurs n’ont pas besoin de lire les pleurnicheries d’un dépressif qui a l’air de se sentir follement subversif en parlant de tuer des nègres et de se faire saigner la main en cassant des miroirs. Tout cela ne mène nulle part. On ne referme pas le livre en se disant « oh, il y a un arrière fond effrayant », on ne se dit rien, sinon que jérémiades et mauvaise foi vont prendre fin.

Houellebecq affirme beaucoup de fausses vérités sans se donner la peine du recul. Le style est péremptoire, parfait pour ranger à ses côtés toutes les ouailles – essentiellement masculines je suppose – mal remises de leurs déboires amoureux. Le monde tourne mal, certes, mais, sa critique se contente de gratter la surface du problème et en tirer des causes fantaisistes, d’où un livre qui, du coup, aurait bien du mal à dépasser les 150 pages. Notre auteur chahute un peu le libéralisme, mais, que l’on soit tranquille, ses idées sont tellement mal dégrossies que sa critique lui fait plus de bien que le mal. Avec un peu d’humour, il y avait pourtant peut-être quelque chose à faire de cette histoire, mais son narrateur n’en a pas, ou alors bien malgré lui, puisqu’il s’autorise une comparaison hasardeuse avec un Robespierre mort pour avoir dit des vérités censurées. Pas de guillotine en vue pourtant. Extension du domaine de la lutte est tout ce qu’il y a de plus conventionnel. Ah… ce pathos bien français…
Lire que Houellebecq fait une peinture subtile de la réalité m’est assez douloureux, surtout pour les discours implicitement approuvés au sujet des femmes. Le matraquage médiatique marche décidément très bien quand on peut coller l’étiquette du subversif sur un titre, cela à n’importe quel prix, pourvu que les idées de personne ne soient bousculées.

* Concernant les auteurs à contre-courant avec les discours actuels, XIXe siècle et début XXe restent des mannes très riches et toujours très lucides : Les illusions perdues de Balzac, Evelyn Waugh, Hyusmans, Villiers de l’Isle-Adam et j’en passe. Ceux-là, au moins, sont sincères, véritablement érudits, ont une bonne maîtrise de l’humour et des nuances.

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