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A la splendeur abandonné, suivi de : La Censure, conversation avec Marguerite Duras

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cendresCette semaine, mes lectures sont un peu confuses alors, en attendant une véritable critique, je vous laisse avec une petite réaction sur un livre très fin qui a piqué ma curiosité, pour me laisser très sceptique. Dépoussiérons donc en quelques lignes de vieilles agitations littéraire.

En 1988, une étrange affaire soulevait le monde des lettres, Julien Cendres, un auteur peu connu, s’est retrouvé en garde à vue, traité comme un criminel pour avoir écrit un poème érotique sur un jeune garçon et l’avoir envoyé à une revue belge, L’Espoir. Le texte avait été refusé et gardé dans des archives que la police a ouvertes suite à une procédure judiciaire. Le regard des enquêteurs est heurté par le texte, ils pensent tenir un dangereux pédophile, retournent à Paris pour perquisitionner son appartement. Consternés, des intellectuels français crient au scandale.

Ce petit livre a l’intérêt de rappeler une histoire étonnante et oubliée, en interrogeant, toujours, sur l’éternelle question de la liberté de l’art. Cependant, le combat enflammé des défenseurs de Julien Cendres semble très vite assez ridicule. Comme bien souvent, on a essayé de mettre de fausses problématiques sur un événement très mineur. Choquante, la réaction des forces révèle davantage le symptôme d’une vaste chasse à la sorcière. Les accusations de pédophilie pleuvent à tout va, souvent là où il n’y en a pas.

Ridicule est la réaction des intellectuels qui s’emballent dans l’espoir de vivre une grande épopée littéraire digne des guerres d’opinion du XIXe siècle. Le texte de la préface, par trop passionné, compare un écrivain plutôt secondaire, à de grandes plumes françaises. Car oui, si nous l’envoyons en prison, pourquoi ne pas en faire de même avec Lautréamont, Huysmans, Baudelaire, Rimbaud, et tant d’autres encore qui ont osé érotiser un jour de jeunes garçons. N’exagérons rien. Après ce qui n’est finalement que trois pages d’un poème très court à l’intérêt limité, et au fond dérangeant assez évident, nous pouvons lire quelques réactions des personnalités de l’époque. Elles ont au moins le mérite de montrer des avis variés. La plupart soutiennent par principe, mais certains osent préciser que le texte ne les a pas vraiment plongé en extase. Suit aussi la retranscription d’un échange avec une Marguerite Duras trop sénile pour avoir quoi que ce soit à dire.

Mais, avec le script d’une pièce de théâtre à la fin, où il s’agit de mettre très grossièrement en scène le poème, lu par un père de famille qui finit par se faire entraîner par la police, nous sombrons dans le ridicule.

Il n’y aura pas de nouveau « J’accuse », rien de plus qu’une tentative désespérée d’une partie de la gauche (sans doute) de créer un moment historique sur du presque rien. Pas sûr que tout cela ait une chance de résister au temps. En revanche, nous pouvons voir à quel point rien n’a changé en plus de vingt ans : nous aimons toujours brasser de l’air sur de faux problèmes.

Dispensable mais toujours amusant, le livre garde une certaine valeur documentaire, mais on ne peut que regretter son absence de matière face à ce qui est annoncé comme la presque « affaire du siècle » à travers de nombreuses coupures de journaux en quatrième de couverture. J’espérais en tout cas découvrir quelque chose d’un peu plus subversif. Défendre la liberté d’expression et des arts, oui. Mais, parfois, il est des petites injustices contre lesquelles il ne vaut pas tellement la peine d’insister, au risque d’en faire trop, vraiment trop. Si la raison est que notre société des arts s’ennuient, c’est même assez triste, finalement.

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Humpty Dumpty à Oakland – Philip K. Dick

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humptyJe le connaissais pour quelques adaptations cinématographiques et sa personnalité tordue mais je n’avais encore jamais eu l’occasion de lire ses livres. L’un d’eux m’est passé sous la main. Depuis le temps que je guettais l’occasion, je n’ai pas hésité une seconde. Bien sûr, je ne prends pas le meilleur chemin, je me retrouve à lire l’un des rares et méconnu roman ‘réaliste’ d’un auteur de science-fiction. Mais ça me laisse au moins une certaine primauté non ? L’essentiel, de toute façon, est que le talent de Philip K. Dick n’ait pas beaucoup souffert du passage d’un genre à l’autre.

 

Résumé : Dans les années 50, lorsque le vieux Jim Fergusson prend la décision de vendre son garage automobile pour éviter la menace d’une crise cardiaque, Al Miller s’inquiète du devenir de son petit business de voitures d’occasions. Il lui faut envisager une reconversion alors qu’il n’a jamais rien réussi dans sa vie. Le salut arrivera-t-il grâce à un riche producteur de disque dont les affaires semblent plus que suspectes ?

Critique :
Même avec un contexte des plus banales, K. Dick parvient à perdre son lecteur dans une histoire de plus en plus déroutante. Le speech de départ semblait pourtant clair : un type veut continuer à vivre, l’autre essaye de survivre. Du point de vue de Jim Fergusson, tout se passe bien. Sa retraite est assurée, et un riche producteur lui offre même l’opportunité de gérer le garage d’une zone commerciale en construction. Il hésite. Sa passion pour la mécanique le laisse très tenté malgré les mises en garde de son médecin. Après tout, il aura une équipe, ce ne sera plus à lui de mettre les mains dans le cambouis.
Pour Al Miller, les choses ne sont pas aussi simples. En fait, les choses ne sont jamais simples pour ce tout juste trentenaire qui vit avec sa femme « comme un noir », et même un moins que noir, puisque les propriétaires de son misérable appartement ne sont pas blancs. Dans une Amérique encore très marquée par la ségrégation raciale, Al ne vaut vraiment rien. En découvrant l’existence du riche producteur et en entendant quelques rumeurs à son sujet, le jeune homme est convaincu d’être en présence d’un grand manipulateur. Il se met en tête de déjouer ses plans et prouver ses mauvaises intentions même si, dans le fond, il n’a aucune idée de leur nature. Pourtant, le commercial semble des plus accorts. Serait-ce un piège ?

Humpty Dumpty à Oakland rendrait n’importe qui paranoïaque. L’auteur nous perd, nous ne savons plus très bien qui croire. Faut-il faire confiance à Jim que la maladie rend peut-être un peu sénile, ou à Al, qui a tout du parfait looser ? Comme lui, nous nous surprenons à nous méfier de tout, à entrer dans les calculs très méfiants d’un petit prolétaire qui se sent pris au piège d’une logique capitaliste et cherche désespérément à sauver son libre arbitre. Derrière tout cela, une machinerie infernale le dépasse. N’est-il pas suspect de voir le riche, le puissant, essayer d’aider un pauvre type comme lui ? Les questions tournent sans cesse, les thèses se confirment à un chapitre, sont écartées au suivant. Une seule chose est certaine, cette histoire tournera mal.
Il serait difficile d’en dire plus sans spoiler. Al est un cas désespéré à la logique défaillante mais parfois surprenante de lucidité. Son combat, qu’il soit fondé ou non, semble perdu d’avance. On ne lutte pas contre sa propre société quand on n’a aucun moyen d’exister. Quant aux conclusions à tirer de ce roman, je ne saurais me prononcer. Je ne suis pas certaine que l’auteur ait cherché à faire passer un message concret tant Al inspire peu d’empathie. Ce serait plutôt une expérience de lecture, l’histoire hallucinée d’un pauvre type qui ne fait que se couler, en détruisant des choses au passage. Un Humpty Dumpty à Oakland, tout simplement…

Hors des sentiers de la science-fiction, Philippe K. Dick est un excellent auteur, maître de l’absurde et de l’humour grinçant. Ce n’est ni drôle ni tragique, c’est quelque chose entre les deux, si cela peut exister. Tout ça pour une histoire de garage à vendre ! On referme le livre avec la sensation d’avoir fait un voyage des plus curieux, même si la fin est peut-être un peu en-dessous de ce qui pouvait être espéré. Si vous voulez découvrir l’auteur dans un autre registre, ou même le découvrir tout court pour les frileux de SF, n’hésitez pas sur ce titre. A défaut d’en tirer une leçon de philosophie, vous aurez le cerveau retourné bien comme il faut.

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Le jour où Otacilio Mendes vit le soleil – Ronaldo Correia de Brito

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le jour ouLes chroniques littéraires reprennent avec un auteur brésilien découvert grâce à une Masse Critique de Babelio. Les tirages au sort m’ont amenée une fois de plus en Amérique latine, et, pour mon plus grand plaisir, vers les contrées nébuleuses du réalisme magique.

Présentation :
Le jour où Otacilio Mendes vit le soleil est le titre d’une nouvelle à propos d’un homme qui se laisse vivre sans trouver de goût à rien. Dix autres histoires où dominent absence, doutes, regrets, attente composent un petit recueil aussi touchant que douloureux.

 

Critique :

Le réalisme magique est un genre étonnant qui porte la trace des civilisations passées, un primitivisme puissant, une force d’évocation troublante. Les amateurs de Gabriel Garcia Marques ne seront pas déçus puisque, dans les régions reculées du Brésil, la violence des traditions écartèlent hommes et destins. Vendettas, fantômes du passé, femmes brisées, nous ne sommes pas loin de la Chronique d’une mort annoncée. La mort hante les pages, elle y rôde avec son caractère obligatoire, elle devient la solution, le seul moyen de trouver un apaisement, comme une rafale sous un soleil de plomb. Tous les personnages répondent à son appel. Pire, certains l’invitent dans un hamac sur leur seuil (Inacia Leandro) ou vont jusqu’à l’incarner (Lua Cambara) sur des terres vaporeuses qui relient le monde tangible à l’au-delà. Mais le spectre n’est jamais un danger, il reste la simple manifestation d’une existence douloureuse et troublée.

Dès la première nouvelle, le ton est donné. Un homme trop généreux a fait l’erreur d’héberger un bandit de grand chemin. Sa condamnation est sans appel, les forces de l’ordre viendront le tuer. Mais les figures les plus présentes et les plus tragiques du recueil sont principalement celles des femmes, prisonnières de leurs conditions, victimes des violences conjugales et de règlement de compte dans une culture où les hommes défendent leur honneur à coup de couteaux. Le choix compte parmi les textes qui m’ont le plus marqués. Entre un homme brutal, qui a manqué de la tuer, et un mari très tendre Aldenora Novais est partagée entre le cœur et la raison. Chaque personnage a d’ailleurs pour trait cette passion très « latine », un côté entier, sauvage, sanguin et, finalement, assez morbide.

L’espace temps est assez flou. Présent et passé se rencontre, il semble difficile de situer véritablement l’époque dans laquelle se déroulent les scènes. Cette impression est favorisée par une écriture très poétique et pudique. Correia de Brito – et c’est là un petit défaut – devient parfois confus. Alors les pistes se brouillent, il faut faire le geste assez désagréable de revenir en arrière pour retrouver le fil d’une histoire, de sorte que son recueil s’adressera avant tout aux lecteurs déjà initiés à ce type de littérature. Néanmoins, la douceur des mots, la distance du ton permet une mise en relief très dure de la violence qui pèse sur tout l’ouvrage. Quelque chose de très froid traverse les paysages désertiques du sud pour venir déranger notre inconscient. Que l’on se sente touché ou non, on ne peut en sortir tout à fait intact, et les fins laissées en suspend, dans la suggestion de ce qui arrivera, y contribuent beaucoup. Comme la mort ne semble pas définitive dans cette région, les histoires se doivent de garder elles-mêmes un aspect étrangement inachevé.

Je remercie les éditions Chandeigne pour cette découverte.

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Le trône de fer 1 & 2 – G. R. R. Martin

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Je mets la couverture la plus portable. Les éditions françaises de cette saga sont de plus en plus moches… sérieusement…

Il y a quelques années, je cherchais une série de fantasy dans un genre proche d’une saga que je venais de terminer, Les monarchies divines. Le nom – alors peu connu – du Trône de fer était alors tombé. On me promettait des intrigues royales, des personnages en demi-teinte, un univers peu axé sur la magie. Vaguement intéressée, j’ai vite été découragée par le nombre de tomes déjà édités. Je ne suis vraiment pas fan des lectures interminables. Comme je préfère les films aux séries, j’aime qu’un roman se termine vite pour atteindre un but clair et précis (trop d’auteurs à découvrir pour rester bloqué sur un seul).
Puis, l’adaptation télévisée est arrivée. Tout le monde s’est pris de passion pour Game of thrones et il devenait impossible d’y échapper. J’ai tenu bon jusqu’en mars mais, à force d’entendre le sujet revenir à chaque soirée, il fallait bien que je sache…

Pour cette critique, je passerai très rapidement sur le premier volume avant de faire un commentaire plus global sur les deux. Si vous n’êtes pas aussi loin dans votre lecture, il n’y aura pas de gros spoil, mais les plus prudent peuvent s’arrêter après la « Présentation ».

Présentation (Tome 1) :

Au risque de passer encore pour quelqu’un de trop sceptique, les premiers chapitres n’ont pas eu l’effet d’une révélation sur moi. J’avais acheté la première partie en format poche l’année dernière et je l’ai lue en septembre. C’était agréable de tomber, pour une fois, dans une histoire assez prenante (j’en lis très peu) et d’entrer dans un univers imaginaire qui cherche à nous attacher aux destins de plusieurs personnages. Un bon moment de détente qui ne m’a cependant pas tenu assez en haleine pour me donner envie d’enchaîner sur la suite.
Sans parler de la traduction hasardeuse (et de ses tournures souvent peu naturelles), l’écriture reste assez simple, l’histoire est donc le principal argument. L’univers est maîtrisé, on sent que l’auteur détient un assez bon bagage historique, les descriptions très visuelles permettent une représentation rapide des paysages, et chaque personnage principal (celui à travers lequel il nous est possible de voir l’action) se démarque suffisamment pour diversifier les expériences de lecture. Les romans à focalisations internes multiples me plaisent d’ailleurs beaucoup pour cette raison, et sont idéaux dans les récits d’aventure aussi longs, au risque de finir très fâché avec un héros unique que l’on doit subir pendant des milliers de pages.
Ici, l’archétype du héros est très vite identifié. Il s’agit bien sûr d’Eddard Stark, seigneur de Winterfell. En l’entraînant au cœur des intrigues de cour, G. R. R. Martin parvient à bousculer les codes habituels de la fantasy : pas de droiture possible en politique. Après avoir lu un nombre incalculable d’histoires menées par une personnalité bornée, butée, engoncée dans des valeurs qui devraient lui coûter la vie à chaque chapitre, le virage scénaristique a de quoi, je suppose, marquer les esprits. En tout cas, l’argument m’a fait revenir à ce genre littéraire, dont les quelques explorations m’ont souvent déçue…

Remarques générales (tome 1 & 2) :

Beaucoup vantent l’ambivalence des personnages. A ce niveau, je reste cependant plus modérée dans le sens où je n’ai jamais rencontré de caractères tout blancs ou noirs dans des lectures qui ne sont pas classées « jeunesse » (ou, à la limite, les films hollywoodiens). Donc, c’est une qualité qui me semble logique venant d’un auteur qui ne s’adresse pas aux moins de quinze ans… Je ne me suis peut-être pas suffisamment acharnée dans la fantasy pour y voir là quelque chose d’exceptionnel. Cependant, les « héros » répondent tous, me semble-t-il, à des clichés de genre très connus du côté des Stark :
–          Jon : le bâtard repoussé par sa belle-mère humble, courageux, dont on peut pressentir à l’avance un destin glorieux, malgré des chemins détournés. Le héros le plus classique après Eddard.
–            Catelyn : La femme de seigneur, mère courageuse et protectrice.
–          Arya/Sansa : D’un côté le garçon manqué qui se rebelle contre sa condition (avec le capital sympathie inévitable que cela implique), de l’autre, la sœur qui se rêve princesse et dont, on s’en doute bien, les idéaux seront vite mis à mal.
L’intérêt va donc se porter plus volontiers sur Tyrion qui, malgré son nanisme, devient rapidement le plus charismatique (quoiqu’on ait le classique du “faible” sauvé par son intelligence), et Daenerys.
Les points de vue se nuanceront peut-être à l’avenir mais, de la fin du tome 2, je ne vois pas de mouvement majeur. Là est d’ailleurs un gros souci du livre. A vouloir donner trop d’histoires personnelles, Martin allonge considérablement son scénario. Un début d’action met parfois 200 pages avant de se relancer, ce qui, à la longue, peut vite venir à bout des plus patients. A cela s’ajoute, et surtout à partir du Tome 2, énormément de scènes inutiles. Sur un chapitre, il faudra rarement s’attendre à une information intéressante avant la dernière page. L’auteur se perd dans un fouillis de scènes presque capricieuses et dans ses visions kaléidoscopiques. L’enthousiasme qui nous prend parfois à la lecture est vite déçu.
Motivée à la fin du premier tome, j’ai commencé à comprendre la lourdeur que lui reprochaient beaucoup de personnes à la moitié du second. L’action patine beaucoup trop et, à moins d’être dans le fan service pour l’un des héros, on s’ennuie… La progression est pénible, on avance souvent pour revenir à la case départ sans qu’il y ait la moindre justification scénaristique. Pour exemple, les chapitres de la fuite d’Arya qui se sont avérés ne mener à rien m’ont franchement agacée. Martin nous fait tourner en rond pour faire durer un suspens assez inutile, qui marcherait tout aussi bien sur une durée plus courte, avec des effets mieux gérés et des ellipses bienvenues. J’ai de plus en plus tendance à penser qu’il fait finalement un meilleur scénariste qu’écrivain.
Il est, en tout cas certain que le Trône de fer est très à la croisé des genres. Sa structure répond à celle d’un certain nombre de romans tout en étant trop maladroite pour tenir sur le long terme. Sans la motivation de la série et la peur du spoil, je pense que je n’irai pas au bout, et, finalement, je laisse de plus en plus les gens me révéler des informations, pour la seule raison qu’à la fin du tome 2 beaucoup de choses se déduisent facilement… sauf qu’elles se passeront peut-être dans 2 000 pages, voire plus. Sans le format télévisé, je doute que beaucoup de lecteurs seraient allés si loin (et l’on me dit que les plaintes quant à l’inanité de la saison 3 commencent à gronder…)
Les amateurs de combats épiques et sanglants aux tonalités homériques peuvent rengainer. Il n’y aura pas grand-chose à se mettre sous la dent de ce côté, ce que je regrette un peu. C’est un aspect que j’avais adoré avec Les monarchies divines.

Tout en étant mitigée sur les choix d’écriture de G. R. R. Martin, j’apprécie la saga pour ce qu’elle est, une bonne lecture de distraction, et je me donne encore la lecture du tome 3 avant de faire une bonne pause sous peine d’indigestion. Un bon point du tome 2 est l’apparition de chapitres pour un personnage qui, à ce stade, me semble le meilleur de tous : Theon. Loin des archétypes, le garçon des îles-de-fer pose un véritable problème de positionnement et ses pages sont (de mon point de vue) les plus intéressantes à lire, celles qui me redonnaient le plus sûrement envie de prendre le livre. Sauvagerie perverse mêlée à la naïveté et l’inconscience enfantine sont un terrible mélange. On lui souhaite un revers de bâton pour le regretter ensuite, en découvrant ses pensées tout étonnées de mal-aimé.
Un caractère bien trouvé, bien maîtrisé par son auteur et qui vaut vraiment le coup d’être découvert sur papier (la série l’édulcore en partie pour épargner les âmes sensibles). Le bâtard Balon en focalisation interne devrait aussi épicer un peu les chapitres du tome 3 à côté des pâlots Stark et même de Daenerys qui, passionnante à suivre dans le premier, fut d’un ennui profond dans le T2. J’ai également gardé Bran parce que je le considère aussi à part à sa façon. Même s’il n’est pas très passionnant à suivre, je l’aime bien, je le trouve plus intelligent que ses frères et sœurs et je ne peux m’empêcher de me dire qu’il va se passer quelque chose avec lui. J’espère que ses jambes auront, en tout cas, été brisées à des fins scénaristiques utiles parce que, en attendant, on ne peut pas dire qu’il nous distraie beaucoup…

Je m’arrête là et reviendrais peut-être sur le fond même de l’histoire pour le tome 3, puisque je pense que mes remarques sur la forme seront toujours valables (hélas !).

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Hellraiser – Clive Barker

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hellraiserImpossible de passer à côté de ce titre sans songer à la saga d’un film d’horreur décliné à l’excès (non sans étonnement, j’ai découvert pas moins de 11 opus). Qui aurait pu dire qu’un simple texte, une longue nouvelle écrite par Clive Barker, rencontrerait un tel enthousiasme ? Suffisait-il d’un homme à tête d’épingles pour emballer les cinéphiles des années 80 ? Si l’esthétique des cénobites joue un rôle certain dans le succès de la franchise, l’histoire originelle a bien tout pour séduire l’amateur d’un fantastique où s’invite la terreur mais, plus encore, la folie des hommes.

Résumé :
Franck, un jeune vagabond insatisfait par les plaisirs trop creux de ce monde, ouvre dans la maison de sa défunte grand-mère une boîte mystérieuse qui doit lui ouvrir l’accès d’une dimension nouvelle où tout serait plus intense. Quelques années plus tard, restés sans nouvelles, son frère et sa femme Julia décident d’emménager dans la sombre demeure. La vie peut recommencer… à moins que l’étau ne se resserre autour d’un mariage raté…

Critique :
Très agréable à lire, Hellraiser parvient à intriguer et à surprendre son lecteur jusqu’à la fin. La principale originalité tient bien sûr à la création des Cénobites. Sortes d’êtres humains mutilés, ils se détachent des monstres classiques par leur absence de malveillance. Ils sont différents et vivent dans un monde où douleur devient extase. A chercher des jouissances sans cesse plus élevées, Franck se laisse entraîner dans une sorte de carnage sadomasochiste qu’il ne peut plus maîtriser, et dont il ne peut revenir. Il s’engage, il regrette.
La portée métaphorique, très forte, pourrait donner lieu à un certain nombre d’interprétations. Avant de plonger en Enfer, Franck s’est perdu, sa chair blasée de tout ne lui appartenait déjà plus. De l’autre côté, Julia, en bourgeoise très pincée qui n’ose s’émanciper d’un rôle trop cadré qui ne peut combler ses fantasmes, voit cet homme aventureux comme la clé de tous les possibles. Deux êtres s’opposent alors. Celle qui n’ose rien contemple celui qui est allé trop loin à travers le prisme de son inexpérience. Malheureusement, le caractère peu ambitieux de ce récit grossit chaque trait au lieu d’en affiner le propos sous-tendu. Les bases d’un univers très personnel sont posées, il faudra explorer plus en détail l’œuvre de Barker pour comprendre.
L’auteur tient cependant ses personnages avec beaucoup de subtilité. La psychologie de Julia, en épouse désabusée, est particulièrement réussie, parfois même étonnante de justesse. En évitant les écueils que l’on pourrait craindre, on comprend très rapidement son dégoût pour un homme qui n’a rien de mauvais, mais tout dans la lourdeur d’une âme simple. Si on ne peut cautionner ses choix, le désespoir, les rendent compréhensibles lorsqu’on intègre sa logique. Kirsty, l’amie pâle et méprisée qui vient fermer ce quatuor, assume quant à elle très bien son rôle de brave voisine ignorée, frustrée par un physique ingrat, malgré une force et une intelligence très bien gardées.
Comme je l’ai signalé précédemment, les créatures fantastiques de l’histoire n’effrayent pas. La peur primale que leur apparence éveille d’abord chez Franck fait vite place à un sentiment de pitié. La marque de leur sévices leur donne un air fragile. Que sont-ils, finalement, sinon le reflet de nos propres désordres intérieurs, à travers l’imagerie de pratiques SM poussées à l’extrême ? Invoqués, ils donnent à l’homme ce qu’il pense vouloir et se posent comme des observateurs indifférents des drames causés par un être amoral, prêt à tout pour rompre son “contrat” et d’une épouse naïve et désabusée. Comme souvent dans un bon récit fantastique, les monstres ne sont que les révélateurs du vice des personnages principaux. Mais les cénobites ne jugent rien, ils se contentent de venir et d’emporter ceux qui décryptent le secret du cube.

Malgré toutes ses qualités, Hellraiser souffre de son genre un peu bâtard. Les bonnes idées, l’étude des caractères ne pouvaient s’éployer dans le format d’une nouvelle. Cela nuit, de plus, à la tension fantastique que j’ai trouvée assez peu présente. Si l’histoire se lit d’un seul élan, elle ne fait pas spécialement trembler. L’aspect malsain, dérangeant, ressort peu, et le squelette scénaristique de l’œuvre se devine en transparence.
Un classique à connaître mais, surtout, un auteur à découvrir à travers d’autres textes (sur lesquels je me pencherai le plus vite possible).

Comparaison avec le premier film :
Sorti en 1988 et réalisé par Barker lui-même, Hellraiser : Le pacte suit d’assez près la trame de la nouvelle si l’on excepte une distribution des rôles un peu perturbée : Kirsty passe de voisine à belle-fille de Julia. Ce premier changement apparaît de suite comme assez dommageable puisqu’il ancre d’emblée le personnage dans le rôle d’héroïne classique, motivée par l’amour paternel etc… Le plus gênant est surtout de voir les cénobites perdre une partie de leur neutralité et montrer une nature impitoyable peu justifiée qui annonce déjà la ribambelle de mauvais slashers qui suivront – en plus de proposer à ce premier opus une fin qui m’a semblée assez ridicule…
Assez fidèle, l’adaptation gomme malheureusement quelques originalités intéressantes pour satisfaire la grande production américaine. Hellraiser reste néanmoins un titre à part parmi les films d’horreur des années 80 mais, pour l’avoir vu il y a quelques jours, je trouve les plans et les effets spéciaux ont assez mal vieillis. Définitivement plus fan de la nouvelle.

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Nous disparaissons – Scott Heim

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nous disparaissonsAprès Mysterious Skin – porté au cinéma par Greg Araki – Scott Heim retourne une fois de plus dans le Kansas sinistre de son enfance. Plus autobiographique, Nous disparaissons soulève de nouvelles parts d’ombre. Le passé est toujours pesant, toujours difficile à avouer, marqué par la trace floue de l’oubli.

Scott, auteur de livres pour enfance à New-York doit retourner dans sa ville natale pour accompagner une mère, Donna, en phase terminale de cancer, obsédée par les enfants kidnappés, souvent retrouvés morts sur le bord d’une route. La voici qui l’entraîne dans un jeu de dupe étrange, où il s’agit d’obtenir les confidences des victimes en prétendant écrire un livre. Les souvenirs d’enfance, d’adolescence ressurgissent, nostalgiques pour le fils, troublants pour sa mère. Aurait-elle « disparue » un jour alors qu’elle n’était qu’une fillette de six ans ? Pourquoi ne l’avoir jamais dit avant ? Que s’est-il vraiment passé ? Le roman s’articule autour de ces questions inquiétantes, tandis que Donna entremêle les histoires et s’enfonce dans un délire que seule la maladie semble expliquer. Arraché à la routine de la grande ville, Scott lutte contre un autre démon, celui de la drogue, son besoin de meth qui l’oppresse en permanence et la souffrance de ne plus avoir de dealer au coin de sa rue. Il est maigre, convulsé de spasmes, terrifiant. Le plus désespéré des deux n’est peut-être pas celle qu’il pense aider.

La réalité du fils et de sa mère se perd dans le fantasme, les hallucinations, la douleur d’une mort à venir, la dépendance et la crise d’identité. Des visages d’enfants perdus défilent, accrochés dans la cuisine, dans la voiture, dans des dossiers remplis de coupures de journaux. Ils se mêlent, se confondent, les filles ressemblent à Donna, les garçons à son fils.
On retrouve les thèmes de Mystérious Skin : l’idée d’une enfance volée, les souvenirs effacés, remplacés, le parc de jeux où les jeunes garçons attendent du sexe sur des balançoires rouillées. En hommage à sa mère récemment décédée, Scott Heim écrit une sorte d’auto-fiction très intimiste. Sa plume pénétrante essaye de retenir le temps, de repousser toujours plus loin la mort d’une mère adorée. Car, malgré tout ce sinistre, amour et complicité triomphent, non sans quelques larmes.
Lire Nous disparaissons est une sorte d’épreuve à la fois belle et pénible. Avec un style bien à lui, l’auteur sait nous piéger dans un monde froid et cotonneux, nous tirer vers des rapports à l’adolescence assez compliqués, avec, toujours ce sentiment de ne pas être à sa place, de ne pas entrer dans la vie comme on le devrait. Il n’oublie pas, par ailleurs, quelques mentions touchantes à ceux qui s’habillent de noir, se maquillent et aiment « la musique et les soirées d’automne ». Une poésie indolente, toujours piquée d’angoisse, nous berce, nous étouffe, convoque, au final, une foule d’impressions contradictoires en quelques pages. Le roman ne se dévore pas, on en sort avec autant de bonheur qu’on y entre. On appréciera la retenue très néo-romantique d’un écrivain capable d’aborder les sujets les plus sombres sans jamais tomber dans la tentation facile et vendeuse du trash.

Sans doute plus facile d’accès que Mysterious Skin, il donne une excellente « suite » à ce titre et pose Scott Heim devant le fantôme de William S. Burroughs, dans une veine plus sensible, bien sûr. Sa bibliographie est malheureusement assez limitée. Nous disparaissons est arrivé treize ans après Mystérious Skin (en 2008). Il faudra sans doute attendre encore quelques années pour avoir une nouvelle histoire, au moins dans une version anglaise. Gardons son nom à l’esprit.

Actus de l’auteur :
Loin d’être inactif, Scott Heim a affirmé récemment son amour de la musique ‘ténébreuse’ en éditant une série de livres électroniques The first Time à heard où auteurs et musiciens se retrouvent autour d’un groupe. Quatre volumes sont déjà sortis : Joy Division et New Order, Cocteau Twins, Kate Bush, David Bowie et The Smiths. Puisque je vous dis qu’il est à suivre de près !

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Les théories sauvages – Pola Oloixarac

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couv24973183Le hasard des lectures crée parfois d’agréables coïncidences. En cherchant quelques informations sur Pola Oloixarac, auteur argentin dont Les théories sauvage est le premier roman, j’ai découvert qu’elle était souvent comparée à Houellebecq. Je venais justement de lire un livre de ce dernier, Extension du domaine de la lutte. Alors ? Qu’en est-il vraiment ?

Les théories sauvages est un livre compliqué, difficile d’approche. Universitaire avant d’être écrivain, Pola Oloixarac hésite sans cesse entre le roman et l’essai philosophique. D’un côté, un couple de nerds très intelligents et très laids, une jeune fille (K.) qui se laisse emporter dans une perversion sexuelle de plus en plus glauque, un jeune homme frustré (Pabst) que la société blase terriblement, de l’autre, l’étudiante en philosophie alter-ego de l’auteur qui essaye de développer les recherches de l’un de ses enseignants sur un penseur oublié – et inventé.
Les références pleuvent à toutes les pages. Une personne qui n’a aucune base en philosophie peut d’ores et déjà passer son chemin, le titre ne s’adresse pas à elle… Avant d’entrer plus en détail dans l’œuvre, il convient d’en souligner le défaut majeur : Les théories sauvages est l’histoire d’une élite intellectuelle, écrite par une diplômée pour les esprits les plus affutés. Au moins, les choses sont claires. Oloixarac jette un véritable pavé et les neurones ont intérêt à rester bien éveillées pour le soulever.
La complexité volontaire de l’écriture est dommageable, car les idées sont intéressantes. J’ai tendance à penser qu’un roman est, justement, un lieu parfait pour offrir la réflexion au plus grand nombre. Ici, les personnages s’animent péniblement, étouffés par un assemblage de discours qu’ils tentent d’illustrer au lieu de « vivre ». Ajoutez à cela des réflexions peu attendues – on frappe tout de même la sacro-sainte démocratie ! – et vous obtenez un contenu vide de sens pour le lecteur moyen.
Une difficulté de plus s’ajoute à la compréhension d’un français : les mentions à l’Histoire argentine sont nombreuses, le roman se pose dans un contexte post-dictatorial du début des années 2000. Je ne peux que conseiller quelques séances de rattrapages pour ceux qui – comme moi – ont une connaissance assez floue des guerres politiques de l’Amérique latine du XXe siècle.

Dans une Argentine où la démocratie triomphe, où les idées libérales sont chantées, Pola Oloixarac et ses trois personnages refusent la naïveté. Derrière un style complexe, quelques mots crus, des scènes de sexe presque cliniques, l’auteur braque une arme sur les « intellectuels de gauche », qu’elle n’hésite d’ailleurs pas à passer à tabac par des laissés-pour-compte. Le passé est devenu tabou, arrêté sur une vérité absolue : les rouges sont les sauveurs du pays. C’est un Buenos Ares désorienté qui s’ouvre devant nous, composé d’imbéciles, d’aveugles utopistes et des grands perdants, les plus brillants semble-t-elle nous dire. En effet, le couple K. et Pabst font l’effet d’inadaptés. Si la fille essaye de s’intégrer, le garçon s’enferme dans le mépris.
Son exutoire ? Internet bien sûr. Là, le troll érudit est roi. Sa mise à l’écart forcée, puis volontaire, met en lumière les côtés les plus pernicieux d’une politique qui se voudrait égalitaire au point d’essayer d’effacer les différences. Les deux nerds résistent à leur façon, trop lucides sans doute pour accepter cette situation et, aussi, trop pathétiques pour inspirer la sympathie. Leur laideur physique est sans cesse rappelée pour accentuer leur frustration, pour qu’ils ne soient jamais tentés de jouer le jeu du paraître. Croyances modernes, art contemporain, idées politiques, rien n’est épargné. L’étudiante en philosophie analyse quant à elle ces comportements d’un point de vue plus ethnologique, en contredisant une tentative à la culpabilisation très en vogue. Et si, finalement, loin d’être un prédateur, l’Homme n’avait jamais été qu’une victime obligée de lutter pour survivre ?
La tentation du livre vers une sexualité malsaine entache malheureusement ces raisonnements plutôt pertinents, comme si l’auteur peinait encore à se détacher de certaines blessures personnelles. La petite Katchowski se fait passer dessus dans tous les sens, le corps de la femme devenant, peut-être, un produit de consommation comme un autre. Le totalitarisme est fini, mais la violence demeure. Dans un monde qui court vers l’abrutissement des masses, la célébration des plaisirs immédiats et la perte d’identité, les plus lucides auraient, souvent, une certaine attirance pour l’auto-destruction.

Les théories sauvages tient un discours dur, peu conventionnel, mais passé derrière le prisme d’un style très hermétique qui le rend difficile à partager. On ne peut que regretter la fermeture de l’auteur.
Si ses idées s’éclairent au fil de la lecture, un doute persiste. Le roman permet de se dissimuler derrière un personnage, de laisser une certaine liberté d’interprétation, de jouer avec le lecteur. Mal comprise – ou en tout cas peu appréciée -Pola Oloixarac a dû répondre à quelques accusations dans son pays. Sa critique va au néo-libéralisme, il n’est pourtant pas nécessaire de chercher plus loin.
Malheureusement, le public visé est trop limité pour donner un véritable impact à ce texte. La faute au « premier roman » peut-être. Même si le chaos était recherché pour ce titre, j’espère que l’auteur saura produire quelque chose de plus percutant la prochaine fois.

Philosophes, amateurs de débats politiques, sociologues, adeptes du trolling pourront en tout cas se laisser tenter. Ce fut une très bonne découverte, une lecture éprouvante mais enrichissante et plutôt encourageante (surtout après Houellebecq). Merci à Babelio pour ce partenariat, et je salue l’initiative des éditions du Seuil. Je connais encore assez peu la littérature d’Amérique latine mais il me semble de plus en plus que de très bonnes choses se passent là-bas.

Pour ceux qui hésiteraient encore, un extrait tiré des paroles de Pabst  :
« Rien n’est plus répugnant que le capitalisme scénique conçu par les forces de gauche pour commercialiser leurs produits. C’est une forme de banalité commune aux sociologies triomphantes : le syllogisme pratique selon lequel la vérité est du côté des opprimés et des pauvres, uniquement parce qu’elle flatte l’idéal démocratique en vigueur et un chapelet d’euphémismes qui ne sauraient être mis en doute. Avoir une gauche victorieuse dans le domaine de la culture entraîne non seulement la production de mauvais films, mais nous condamne, en tant que spectateurs, à n’occuper qu’un rôle d’ethnologues bourgeois ne s’intéressant qu’à notre petite personne, ce qui nous tire vers le bas. Le récit d’une victime changé en fable, le climat sinistre qui entoure les notions de hiérarchie et d’autorité – auxquelles il me semble évident de ne pas adhérer -, cache un calcul culotté : être victime nous libère de tout jugement moral ou éthique de nos actes. La violence politique vient les gommer, sanctifiant du coup l’inévitable bon, la victime. On perd donc une guerre, mais un décroche une victoire morale sur des bases philosophiques défectueuses. »

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Extension du domaine de la lutte – Michel Houellebecq

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Jcouv houellebecq’entends souvent dire de Michel Houellebecq qu’il est une sorte d’exception parmi les auteurs contemporains français populaires, le genre à plaire aux plus cultivés, à donner de la matière et à maîtriser convenablement son écriture. Au début des années 2000, il me semble qu’il était de bon ton de lire son premier roman, Extension du domaine de la lutte, un titre d’une grande lucidité sur le monde actuel, selon la rumeur. J’étais trop jeune pour être touchée par une critique censément piquante du libéralisme. Néanmoins, la taille de l’ouvrage et sa quatrième de couverture ne m’inspiraient pas confiance. Le clan Nothomb, Levy, Musso n’avait rien à leur envier. Et, au final, Houellebecq ne vise pas un lectorat très différent, le côté faussement anticonformiste un brin intello en plus. On est comme ça en France, on aime faire croire au génie dès qu’une personne crie ou pleurniche un peu plus fort que les autres.

Dire qu’un livre comme Extension du domaine de la lutte est brillant est à faire désespérer du niveau culturel actuel, à se demander très sérieusement si les gens sont encore capables d’une once d’esprit critique en dépit du matraquage médiatique et des discours politiques simplistes. Dans un tel climat, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi un personnage comme Houellebecq a pu se démarquer, il prétend donner une critique du monde capitaliste, parler de la solitude moderne etc. Peu d’auteurs français osent s’aventurer sur ce terrain. Entre les histoires vides, les pseudo autobiographies égocentriques et les discours ultra-libéraux, il n’y a pas tellement de place pour un contre-point. ça pourrait même sembler très risqué… En enfant rebelle de la littérature, Houellbecq ose courageusement se jeter dans la fosse aux lions. Le voilà, nouveau messie d’une génération perdue, prêt à étendre sur papier tous les maux de notre époque, sans compromis ni tabous ! N’est-ce pas merveilleux ? Avec un livre qui tiendrait ces promesses, peut-être. Or, dès les premières lignes, il apparaît très vite (et sans surprise) qu’il s’agit d’une nouvelle arnaque ‘contestataire’ comme on aime tant en faire pour tranquilliser le public. Le problème de cet homme n’a rien d’inhérent au monde actuel, ce n’est finalement qu’un prétexte pour rejeter sa frustration sur les autres et pleurnicher sur son triste sort. Ah… Quelle pitié.

Quand le livre s’ouvre sur un premier paragraphe à propos d’une fille ivre qui danse en sous-vêtement  dans un appartement alors que, à la grande consternation du narrateur, elle « ne couche avec personne », on est en droit de se dire que les quelques 150 prochaines pages seront diablement longues, profondément agaçantes. Cela se poursuit par une réflexion sur ces filles qui osent se mettre en mini-jupe sans vouloir faire de tournantes (absurde !) et une comparaison très vaguement philosophique avec les vaches bretonnes qui restent nerveuses jusqu’à ce qu’un taureau les engrosse. Le ton est donné, à grand coup de provocation gratuite. Le roman ne se veut pas subtile, il pourra séduire aisément ceux qui pensent que le sexe féminin est devenu complètement détraqué depuis que son destin ne se résume plus à « mère au foyer ».
Ce titre serait donc une fine analyse de notre temps, largement encensé par la critique ? Je m’inquiète. Toutes les pages donnent un nouveau motif à le fermer pour ne plus jamais le reprendre.
C’est pourtant simple, rien d’osé ni de fabuleux là dedans, nous avons le privilège de suivre les tribulations d’un grand adolescent de 30 ans, pas vraiment remis de sa dernière rupture, frustré et gravement dépressif. Avec un cynisme qui s’abstient de tout second degré, l’auteur prend ce prétexte pour faire croire que le narrateur n’est qu’un triste produit de ce monde. Il n’analyse rien, pointe des conséquences du doigt, donne des origines complètement biaisées par ses obsessions personnelles. Il est par exemple très rapidement évident que ses problèmes avec les femmes sont relatifs à une vie sentimentale douloureuse. Victime d’une manipulatrice psychotique, il se donne le droit de poser en victime tout au long d’un texte assez indigeste qui pourrait faire sourire s’il avait été écrit par un jeune garçon de seize ans. Mais, à trente ans, avoir une vision aussi étriquée, une aussi faible capacité de réflexion tout en se prétendant auteur, ne me semble pas acceptable.
La solitude moderne – semble-t-il nous dire – est exclusivement liée à la sexualité. Le fait que certaines personnes ne puissent pas vivre l’amour semble lui poser un gros problème. Pour illustrer cela, le narrateur sympathise avec un pauvre type de trente ans, laid et peu intéressant, qui n’a jamais connu de femme (ni d’hommes). Terrible victime du libéralisme social. Un problème se pose pourtant… Il suffit de lire n’importe quel auteur du début XXe, du XIXe et même de l’antiquité pour savoir que cette souffrance là s’est toujours manifestée. Elle était simplement plus taboue, soufflée à demi-mots, mais des auteurs comme Balzac ou Virginia Woolf en savaient quelques chose. Les personnages de la cousine Bette et de Miss Kilman exsudent une souffrance terrible. Mieux avant ? Que l’on regarde du côté d’Edith Wharton et Henry James pour être persuadé du contraire.
Extension du domaine de la lutte révolte autant qu’il met mal à l’aise. Tentation vers la crudité, tension d’une sexualité frustrée à toutes les pages relèvent moins du roman que d’un texte à envoyer à son psy pour une sérieuse thérapie. Définitivement, les lecteurs n’ont pas besoin de lire les pleurnicheries d’un dépressif qui a l’air de se sentir follement subversif en parlant de tuer des nègres et de se faire saigner la main en cassant des miroirs. Tout cela ne mène nulle part. On ne referme pas le livre en se disant « oh, il y a un arrière fond effrayant », on ne se dit rien, sinon que jérémiades et mauvaise foi vont prendre fin.

Houellebecq affirme beaucoup de fausses vérités sans se donner la peine du recul. Le style est péremptoire, parfait pour ranger à ses côtés toutes les ouailles – essentiellement masculines je suppose – mal remises de leurs déboires amoureux. Le monde tourne mal, certes, mais, sa critique se contente de gratter la surface du problème et en tirer des causes fantaisistes, d’où un livre qui, du coup, aurait bien du mal à dépasser les 150 pages. Notre auteur chahute un peu le libéralisme, mais, que l’on soit tranquille, ses idées sont tellement mal dégrossies que sa critique lui fait plus de bien que le mal. Avec un peu d’humour, il y avait pourtant peut-être quelque chose à faire de cette histoire, mais son narrateur n’en a pas, ou alors bien malgré lui, puisqu’il s’autorise une comparaison hasardeuse avec un Robespierre mort pour avoir dit des vérités censurées. Pas de guillotine en vue pourtant. Extension du domaine de la lutte est tout ce qu’il y a de plus conventionnel. Ah… ce pathos bien français…
Lire que Houellebecq fait une peinture subtile de la réalité m’est assez douloureux, surtout pour les discours implicitement approuvés au sujet des femmes. Le matraquage médiatique marche décidément très bien quand on peut coller l’étiquette du subversif sur un titre, cela à n’importe quel prix, pourvu que les idées de personne ne soient bousculées.

* Concernant les auteurs à contre-courant avec les discours actuels, XIXe siècle et début XXe restent des mannes très riches et toujours très lucides : Les illusions perdues de Balzac, Evelyn Waugh, Hyusmans, Villiers de l’Isle-Adam et j’en passe. Ceux-là, au moins, sont sincères, véritablement érudits, ont une bonne maîtrise de l’humour et des nuances.

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