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Le Cueilleur des Mémoires – Charles Bottin

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book83D’un salon à l’autre, je rencontre des auteurs et, comme mon activité me pousse à faire beaucoup d’événements littéraires, je ne choisis jamais plus d’un livre. Aux Ailes du livre de Longwy, j’ai pu faire la connaissance de l’auteur Belge Charles Bottin pendant le repas du soir. Je n’avais alors pas la moindre idée de ce qu’il écrivait mais il m’a longuement parlé de son travail de recherche historique et spirituelle pour la rédaction d’un roman consacré aux peuples celtes du Nord-Est. Étant très passionnée par cette culture, je me suis très vite montrée réceptive, et la conversation m’a convaincue du sérieux de sa démarche. Alors, ne serait-ce que pour le plaisir de plonger dans un roman raconté du point de vue des celtes – une production littéraire assez rare – j’ai donné une chance au Cueilleur des Mémoires.

Résumé : Entre documentaire et roman historique, Le Cueilleur des Mémoires suit les traces d’une famille celte d’éburons sur une soixantaine d’années (de 116 à 54 avant J.C). Le lecteur est amené à suivre des personnages réels et inventés dans leur quotidien fait d’amours, de rites proches du chamanisme et de querelles internes. Les jours paisibles sont cependant menacés par l’inexorable progression des troupes romaines menées par Jules César.

Le premier contact avec Le Cueilleur des Mémoires est assez déroutant. Le roman croise plusieurs genres, l’auteur invente des personnages, des histoires, s’appuie sur ses connaissances historiques et chamaniques. Comme on ne trouvera pas non plus une intrigue très déterminée, il faut prendre le temps de se plonger dans cet univers composé de réel de d’imaginaire pour apprécier la lecture et notamment s’habituer aux nombreux sous-entendus de Charles Bottin qui ne rendent pas toujours les actions décrites évidentes. Au début, j’ai craint de passer un moment assez pénible. Mais, soit parce que l’écriture s’affirme, soit parce qu’on s’habitue à suivre les héros, j’ai fini par me laisser aller et apprécier le voyage.

Il n’est pas nécessaire d’être particulièrement féru de culture celtique pour apprécier la lecture, cependant, un minimum de repères permettra de mieux appréhender le travail de l’auteur, en démêlant la part d’interprétation, d’invention et de réalité. Les connaissances sur la religion des celtes, par exemple, ont été complétées par des rites chamaniques. Si ce côté très spirituel peut déstabiliser, il montre cependant des pratiques peu connues et permet d’adopter un point de vue assez neuf en donnant un caractère moins naïf à des traditions souvent méprisées par les textes romains. Si les rituels ne sont pas certains, les symboles et légendes auxquels se réfèrent les personnages, leur organisation, est cependant respectée. On pourra d’ailleurs apprécier les explications et les récits rapportés par les anciens, qui permettent aux non-initiés de mieux se familiariser avec les références du peuple, et aux autres d’apprécier un matériaux assez solide.

Au final, Le Cueilleur de mémoires est un livre immersif, qui invite à découvrir un peuple comme s’il était tiré de l’imaginaire de l’auteur, avant de nous amener de plus en plus dans la réalité historique, à travers l’apparition de noms bien connus, la mise en place d’une situation politique de plus en plus complexe qui va progressivement rappeler les épisodes de La Guerre des gaules. Pour avoir lu le livre de César il y a plusieurs années, mes souvenirs étaient assez lointains, et j’ai trouvé agréable de pouvoir les reconstruire du point de vue des éburons. Le suspens est bien sûr limité, puisque l’on sait dès le départ comment les choses vont se terminer : les romains vont l’emporter et forcer tous les peuples à abandonner leur culture. Mais c’est justement le principe de se retrouver pendant plus de 300 pages au contact d’un peuple voué au déclin qui est intéressant. A l’heure où l’on parle beaucoup de la notion de remplacement de population, Le Cueilleur de mémoires est un livre aussi actuel qu’inquiétant. Et, finalement, tout en nous rappelant une histoire à moitié oubliée, on ne peut le fermer sans avoir quelques réflexions sur notre rapport à notre époque, notre monde. Le parti pris permet, pour une fois, de rappeler avec quelle violence les romains ont détruit tout un univers. On nous le répète si bien depuis l’école primaire, que ce chapitre de l’Histoire est froidement relativisé. Pourtant, la finalité du roman est très dure, surtout lorsque l’on sait aujourd’hui les difficultés des archéologues et historiens pour rassembler des sources solides autour du peuple celte et, pis encore, germain.

A noter également que le livre permet de nous montrer le parcours d’un jeune homme qui deviendra un véritable héros pour son peuple et pour les belges, à l’instar de Vercingétorix pour les français. Je n’en dis pas plus parce que, à cause de mon souvenir lointain de La Guerre des Gaules, j’ai compris la référence un peu sur le tard, ce qui a pu m’éviter quelques spoil. En tout cas, je n’oublierais désormais plus son nom, et j’ai bien apprécié l’hommage ainsi que tous les autres.

Si vous voulez changer vos préjugés sur les celtes, Le Cueilleur des mémoires est une bonne lecture, avec La Guerre des Gaules à côté, que l’on pourra lire avant ou après pour faire le parallèle et recouper les sources. Et pour se faire une meilleure idée des croyances développées dans le livre, Les Mabinogon seront aussi un bon repère. D’ailleurs, le deuxième volume de Charles Bottin, La beauté de l’imperfection, se déroule dans l’une des terres où les légendes ont le mieux survécu, en Irlande. Je quitte les celtes pour d’autres lectures, mais je les retrouverai sans doute très prochainement.

Pour les curieux, le roman est publié chez Memory Press où il existe en format papier ou numérique.

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Eloge du parasite – Lucien de Samosate aux éditions Ragami

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ragamiLes articles n’en finissent plus de se faire attendre sur ce blog. Mais je reprends les commandes pour vous dire quelques mots d’un livre et d’une maison d’édition récemment apparue en France. Encore une ! Diriez-vous à juste raison, avec toutes ces marques qui poussent comme des herbes folles ces dernières années. Oui, encore, seulement, celle-là est différente, et je tenais à écrire quelques lignes pour saluer sa démarche. En effet, à travers sa collection “La toge à l’envers”, Ragami n’a pas l’ambition de nous faire découvrir de nouveaux talents. Le projet est, au contraire, né de l’idée – peut-être un peu folle – de traduire des textes humoristiques latins dans un langage accessible à tous, en les accompagnants d’illustrations amusantes. Le but ? Nous faire rire avec les Anciens, montrer une face de l’antiquité moins ennuyeuse qu’il n’y paraît.

La jeune éditrice à l’origine de tout cela est, en réalité, une étudiante de Rennes qui, avec un an de décalage, a suivi le même parcours que moi. Donc, comme les Luciférines, Ragami est une maison fondée à la suite d’un master. Le site Ulule a permis de rassembler les fonds nécessaires au lancement de deux premiers titres en septembre : Les Jumeaux de Plaute et L’éloge du parasite de Lucien de Samosate. Si les auteurs sont déjà familiers des latinistes, leurs éditions plus « savantes » n’ont presque aucune chance de rencontrer l’adhésion du grand public avec leurs couvertures très minimalistes qui ne s’adressent qu’aux fins connaisseurs. Elles intimident à tort, puisque le contenu ne manquera pas d’arracher des sourires à n’importe quel lecteur. Un bon moyen de faire acheter un texte daté de quelques 2000 ans sur un malentendu en librairie ou en salon du livre !
Je me suis donc procuré L’Eloge du parasite que j’ai eu le plaisir de recevoir et lire début octobre. L’ouvrage, en format de poche, tient dans la main et ne dépasse pas les 65 pages. En une après-midi, tout est lu mais rien ne s’oublie. Si le langage est modernisé, l’auteur n’en pastiche pas moins les philosophes de son époque, en se plaisant à écrire un échange entre un parasite – c’est-à-dire un homme qui maîtrise l’art de se faire inviter chez les autres – et un certain Tychiade, qui s’étonne à juste titre de sa désinvolture. Maître de l’art du convaincre et persuader, notre parasite se perd dans des sophismes, références détournées à Homère ou Socrate, et nombre de raisonnements biaisés pour faire avouer à son interlocuteur qu’il n’est pas de discipline plus noble que la sienne. Le plus consternant dans tout cela, est que son point de vue fonctionne, et que l’on serait presque convaincu comme Tychiade que l’art de savoir profiter des autres est le plus sain du monde.
Plus qu’un traité comique, L’Eloge du parasite s’affirme comme une véritable critique des procédés parfois malhonnêtes des philosophes, ou des bons rhéteurs qui, en sachant y mettre la forme, sauraient faire croire n’importe quoi. Et n’est-il pas utile, après tout, de se rappeler à quel point il est facile de faire dire à un exemple pris au hasard ce que l’on veut ? Le piège se referme impitoyablement sur Tychiade, et on serait parfois tenté de se mettre à sa place, d’imaginer comment l’habile escroc ayant toujours réponse à tout saurait nous faire perdre aussi la tête.
Le tout est accompagné de dessins caricaturaux auxquels je n’ai pas compris grand-chose en feuilletant le livre une première fois, mais qui prennent tout leur sens dès qu’on se lance dans la lecture et ne font qu’agréablement renforcer l’absurdité des thèses défendues par le parasite. Ils illustrent donc tout en finesse ce texte qui, avec son ton très grandiloquent, ne semblait à priori pas destiné à inspirer un artiste.

Si vous aimez l’antiquité, ou que vous êtes simplement curieux d’en apprendre davantage sur une période dont l’évocation a l’habitude de vous décourager d’avance, n’hésitez pas à donner leur chance aux ouvrages de Ragami ou à suivre en tout cas de près un éditeur qui porte un concept original en se proposant, chose toujours agréable, d’élargir le public de classiques qu’il serait dommage d’oublier. A noter que “La toge à l’envers” n’est pas le seul projet des éditions qui préparent aussi une série de nouvelles contemporaines aux effets “étranges”, si l’on en croit le descriptif du site internet.