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Fusées, Mon coeur mis à nu et autres fragments posthumes – Baudelaire

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couv25039808Ah Baudelaire ! C’est tout un monde qui nous semble assez net au début, quand on retient l’image du poète maudit à l’adolescence, puis qui se trouble, se gâte même, dès que l’on creuse un peu. Ma vie actuelle me tient de plus en plus loin des auteurs qui ont accompagné mes études de lettres. J’ai voulu profiter d’une proposition de partenariat des éditions Folio pour me plonger à nouveau dans un univers complexe, qui a été un matériel important pour mon mémoire et l’étude de l’émergence d’un romantisme noir.

Contenu : «Je veux faire sentir sans cesse que je me sens comme étranger au monde et à ses cultes», écrit Baudelaire à sa mère, le 5 juin 1863, dans une lettre où il explique le projet de Mon cœur mis à nu. En effet, le «cœur» qu’il met à nu n’est pas un cœur qui s’épanche en émois ou qui révèle ses secrets. C’est un cœur qui se gonfle de ressentiments. Seules quelques notes ont été conservées de ce livre «rêvé». On y trouve la trace d’une pensée provocatrice et paradoxale, dans une forme concentrée. Ces fragments n’en sont pas moins, comme l’écrivait leur premier éditeur, Eugène Crépet, en 1887, «le résumé de la vie intellectuelle et morale du poète». S’ouvre avec eux une seconde vie de l’œuvre de Baudelaire, plus fantasmée qu’accomplie, traversant ces années au cours desquelles le poète se recrée dans ce qui le détruit.

Objet particulier, ce livre n’est pas une œuvre complète, et on ne pourrait même pas dire qu’il contient une œuvre partielle. Ce sont plutôt des fragments de projets, de réflexions, d’idées éclatés et annotés. Sans connaître au minimum Les Fleurs du Mal, l’expérience serait donc assez aventureuse. Le lecteur est cependant plutôt bien guidé. Nous avons d’abord une introduction d’une quarantaine de pages, puis l’ensemble des feuillets de Baudelaire richement annotés. Là, il va falloir se préparer à jongler toutes les lignes entre le début et la fin de l’ouvrage pour saisir toutes les références, le corps analytique faisant le même nombre de pages. Baudelaire mentionne un certain nombre d’auteurs, de textes qui l’obsèdent les dernières années de sa vie, et il est agréable de retrouver également une sélection d’extraits pour les moins connus qui l’ont inspirés, ainsi qu’une chronologie biographique basée sur sa correspondance.

Beaucoup de maximes, de déclarations de l’auteur sont assez connues – familières des sites et recueils de citations – pour qu’on ne fasse pas d’immenses découvertes. Un certain nombre d’éléments se répètent aussi, en soulignant ses obsessions. Pour aborder Fusées, Mon coeur mis à nu et autres fragments posthumes, il faut donc s’intéresser à l’homme derrière le poète, à ses idées et engagements. Ce n’est pas toujours très beau à lire. Baudelaire est un auteur brillant, et un personnage qui va de l’ambivalent au détestable, parfois même au risible. Tous ses projets inachevés auraient-ils mérités d’aboutir ? Avec ce livre, je me suis souvent fait la réflexion que ce manque à sa bibliographie, quoique navrant pour lui, n’est peut-être pas une grande absence dans la littérature. C’est un homme centré sur lui-même que l’on découvre, raillant Rousseau tout en rêvant d’écrire à son tour ses Confessions, en mieux bien sûr, pour se venger de ses détracteurs, apaiser son orgueil blessé, prouver au monde à quel point il est Différent. J’ai toujours quelque sourire pour les personnes qui se représentent en grands sensibles, exceptionnels devant l’éternel. Et souvent, leur problème est le même que celui de Baudelaire : les jugements illogiques, contradictoires, basés sur un ressenti qui se veut absolu et devient assez pénible quand il y mêle ses réflexions misogynes ou son tempérament profondément catholique. Mais nous le lui accorderons, puisqu’il assume un plaisir de se contredire. (Postulat bien pratique diront certains !)

Et, après tout, n’est-ce pas son côté sanguin qui a permis à nombre de citations de ses œuvres inachevées de circuler malgré tout ? Baudelaire a la critique, la rébellion facile ; ce qui transforme plusieurs de ses déclarations en saillies délicieuses pour passer outre nos contrariétés. Alors j’ai goûté à ce plaisir coupable aussi, celui d’être parfois en profond désaccord avec lui, en déplorant sa paresse intellectuelle sur certains sujets et, en applaudissant les affirmations cyniques tout aussi catégoriques sur lesquelles nous tombions d’accord.

Ce n’est pas le livre qui fera aimer Baudelaire. Pour apprécier ses qualités littéraires, des œuvres complètes sont plus adaptées, et pour apprécier l’homme, il faudrait une biographie plus compatissante. Je pense d’ailleurs en avoir eu une meilleure impression à la lecture du chapitre que Georges Bataille lui consacre dans La Littérature et le Mal. Ici, le rapport est plus intime, plus neutre, c’est ce que j’ai apprécié. L’auteur s’exprime, les notes permettent de situer. Cela demande une certaine motivation mais j’ai aimé le sentiment d’être confrontée au poète d’une manière assez brute, ce qui m’a permis de me faire des avis assez libres, et souvent de m’interrompre pour y méditer seule. Je remercie les éditions Folio pour ce travail de recherche et cette lecture enrichissante.

Un extrait pour le plaisir :
J’ai un de ces heureux caractères qui tirent une jouissance de la haine et qui se glorifient dans le mépris. Mon goût diaboliquement passionné de la bêtise me fait trouver des plaisirs particuliers dans les travestissements de la calomnie. Chaste comme le papier, sobre comme l’eau, porté à la dévotion comme une communiante, inoffensif comme une victime, il ne me déplairait pas de passer pour un débauché, un ivrogne, un impie et un assassin.
Mon éditeur prétend qu’il y aurait quelque utilité, pour moi comme pour lui, à expliquer pourquoi et comment j’ai fait ce livre [Les Fleurs du mal], quels ont été mon but et mes moyens, mon dessein et ma méthode. Un tel travail de critique aurait sans doute quelques chances d’amuser les esprits amoureux de la rhétorique profonde. Pour ceux-là, peut-être, l’écrirai-je plus tard et le ferai-je tirer à une dizaine d’exemplaires. Mais, à un meilleur examen, ne paraît-il pas évident que ce serait là une besogne tout à fait superflue, pour les uns comme pour les autres, puisque les uns savent ou devinent, et que les autres ne comprendront jamais ? Pour insuffler au peuple l’intelligence d’un objet d’art, j’ai une trop grande peur du ridicule, et je craindrais, en cette matière, d’égaler ces utopistes qui veulent par un décret, rendre tous les Français riches et vertueux d’un seul coup.

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Séraphîta – Honoré de Balzac

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seraphita-honore-de-balzac-precedee-de-la-philosophie-de-balzacPour certains, le souvenir de la découverte de Balzac évoque un traumatisme littéraire, une lecture forcée du lycée. Mon premier contact avec l’auteur a été légèrement plus tardif. Pendant ma première année universitaire, j’ai dû lire Le Médecin de campagne. Le titre ne me disait trop rien, et ce fut une petite claque. Je me souviens encore du nombre de passages notés à la hâte dans les transports, ou des pages que je cornais pour y revenir plus tard. Balzac a souvent des mots justes pour parler des gens, des formules brillantes qui, d’un coup, éclairent toute une réalité. J’y suis retournée quelques années plus tard, toujours pour les études, avec Le Cousin Pons, puis je me suis attaquée au monument que sont Les Illusions perdues et là, on peut dire que j’ai tenu entre les mains le roman qui restera à vie l’un de mes préférés. D’autres œuvres de Balzac patientent tristement dans ma bibliothèque mais voilà des années que je ne trouve pas l’élan ou le temps pour m’y mettre. Alors, quand on partenariat pour un texte peu connu de l’auteur a été proposé sur Livraddict, je me suis dit que ce serait l’occasion de m’y remettre, avec l’espoir d’avoir une nouvelle bonne surprise. Malheureusement, je crains que la lecture de Séraphîta n’ait cet arrière-goût désagréable que garde Le Père Goriot pour plusieurs personnes.

Résumé : Dans l’histoire de la littérature français, La Comédie humaine est sans doute la démonstration en acte la plus monumentale et la plus aboutie d’un système de pensée. Conçue comme la couronnement des « Études philosophiques », Séraphîta constitue le point culminant de l’œuvre de Balzac. C’est dans ce récit que se dévoile la vision balzacienne de l’homme et du monde, et que se trouve assurée la cohérence (quasi parfaite) de La Comédie humaine tout entière. Symbole mythique de l’androgyne, le personnage de Séraphîta représenta le diversité dans l’Unité, incarne l’idée de l’Absolu et du rappor entre le corps et l’esprit, le matériel et le spirituel, le fini et l’infini, l’homme et Dieu. D’inspiration mystique, s’appuyant sur les travaux et la pensée de Swedenborg, Séraphîta vise une explication totale du monde et de l’homme, où l’Amour constitue le point central.

Sans être une grande lectrice de philosophie, j’y ai fait d’assez nombreuses incursions. Mais il faut dire qu’à part Nietzsche, Bataille et, dans une moindre mesure, Sade, peu d’auteurs m’ont réellement passionnée. J’ai sans doute pour cette matière un point de vue trop rationnel et scientifique. Peu de choses me semble du coup plus inutile qu’une vision purement mystique du monde, ou ayant en tout cas la volonté de rester sur des idées abstraites.

Je pensais avoir de l’intérêt pour Séraphîta étant justement fascinée par l’aisance avec laquelle Balzac arrive à se glisser dans l’intérieur de personnages très différents, en sortir toute la complexité, et garder à chaque fois de l’ambivalence pour dépeindre un monde où personne n’est jamais strictement mauvais ou absolument bon. J’ai aimé le fait de travailler sur un personnage androgyne, tour à tour perçu comme un homme et une femme selon les attirances des êtres qui le désirent. C’est un bel exercice de style et, d’ailleurs, les moments de narration purs sont un plaisir pour qui aime la plume de l’auteur. Mais, au-delà de ça, Séraphîta est un texte très rébarbatif. Au final, j’ai eu ce sentiment désagréable et fréquent à ma lecture d’essais philosophiques que, sous le coup d’une révélation, l’auteur développait de long en large un concept évident qui ne me semble pas mériter tant d’explications. Notre perception d’homme est limitée, c’est un fait. Ces 200 pages ne disent pas grand-chose de plus. Je n’ai pas non plus saisi pourquoi l’auteur prenait tant de temps à paraphraser Swedenborg. Pourquoi ne pas simplement renvoyer les lecteurs à ses textes ? Ça m’a laissée assez perplexe et c’est à ce moment que j’ai vraiment commencé à décrocher. L’une des grandes raisons aussi est que je n’ai pas été convaincue du tout par la dimension du propos. Les envolées Romantiques ne sont pas du tout une chose à laquelle je suis sensible, surtout quand elles s’enfoncent de plus en plus lourdement dans une dimension religieuse. L’avant-propos a beau proposer aux lecteurs modernes de voir cela comme une métaphore, je ne suis pas persuadée que toutes ces histoires de cieux, anges et visions christiques puissent nous éloigner d’un point de vue profondément chrétien.

Au final, j’ai trouvé le texte d’introduction plus intéressant et instructif. Il résume assez bien le contenu de l’œuvre à suivre. Je n’en ai pas découvert davantage ensuite. Ça ne me fera pas aimer moins Balzac, mais je sais en tout cas désormais que tout n’est pas destiné à trouver une grande admiratrice en moi dans sa vaste bibliographie. Je dirais que c’est un bon complément pour les personnes qui souhaitent tout connaître de l’auteur, et certainement une lecture pleine d’une belle sagesse que pourront apprécier des férus de philosophie héritière de Platon, ou des personnes touchée par une pensée religieuse. L’esprit cynique en moi n’aura fait qu’hausser les sourcils sans tirer beaucoup de plaisir du voyage.

C’est un beau projet d’édition, avec un accompagnement critique solide. Merci aux éditions Sur le fil pour le partage. Je regrette d’être passée à côté et de ne pas pouvoir faire une critique qui rendra hommage à ce travail éditorial qui trouvera certainement un public plus réceptif que moi.

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Nord et Sud – Elizabeth Gaskell

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Nord et SudAprès avoir souffert Les Hauts de Hurlevent, j’avais juré qu’on ne m’y reprendrait plus. Plus question d’ouvrir un livre des sœurs Brontë ou impliquant une héroïne victorienne que quelque sorte qu’elle soit. Mais, il arrive que les douleurs s’oublient, que l’on se sente de plonger à nouveau… J’ai faibli au début de l’été.
Certains bondissent peut-être déjà en lisant toute ma détestation des Hauts de Hurlevent. Je ne retire pas toute son importance littéraire, mais ce genre d’écriture, ce type d’histoire sentimentale ne me touchent absolument pas, j’y suis même assez allergique. Une autre chose m’a été confirmée avec Nord et Sud,  la culture de la société victorienne anglaise m’est odieuse et je n’arriverais jamais à comprendre les passions que cette époque suscite encore aujourd’hui (sans vouloir être chauvin, la France de ce temps était bien plus fun !).
Cette critique sera celle d’un de mes plus mauvais souvenirs littéraire de l’année. Il faut donc bien que je vous en parle et je vous préviens à l’avance que cela ne se fera pas sans subjectivité ni outrages.

Résumé : Margaret Hale est originaire du sud de l’Angleterre. Elle doit quitter sa vie paisible et indolente lorsque son père décide de quitter son presbytère pour le Nord, plus industrialisé. La jeune fille de bonne famille sera confrontée au monde des ouvriers, du patronat. Elle doit s’adapter à un mode de vie plus brutal, en essayant de comprendre l’attirance/répulsion qu’elle éprouve pour un riche industriel, John Thornton.

Critique :
Pour tout dire, l’histoire sentimentale que dessinait le résumé n’avait pas retenu mon attention. Je me suis laissée tenter par la promesse d’un choc de cultures, je ne m’attendais pas à recevoir quelques 800 pages d’une romance sirupeuse. Des passages plus « politiques », il y en avait, bien heureusement, c’est ce qui m’aura permis de tenir jusqu’à la moitié, puis me résoudre à finir. Malheureusement, si l’auteur parvient à montrer toutes les difficultés qu’il y a à régler les litiges entre patrons et ouvriers, je n’ai pas trouvé le ton spécialement poussé. Elle établit un simple constat, et la naïveté de Margaret empêche un réel développement. En somme, sur la question industrielle, Nord et Sud n’est pas à conseiller.

L’écriture est d’une préciosité insupportable, à un point où je me sentais presque gênée pour Gaskell. Il m’était parfois difficile de retenir des rires nerveux à la lecture de certaines phrases qui sont un condensé presque ironique de toute l’affectation excessive des femmes anglaises. En songeant à des écrivains plus critiques comme Virginia Woolf ou Edith Wharton, je me suis parfois demandée si je ne lisais pas une parodie. Hélas, non. Elizabeth Gaskell semble un pur produit de l’époque victorienne. Ce n’est pas sans intérêt, mais pas vraiment pour les bonnes raisons.
Si l’on sent une volonté de défendre un personnage féminin fort, tout est très artificiel. La critique ne se dessine qu’à moitié : la femme doit être forte, en continuant à tenir un rôle imposé par la société, perçu comme naturel. De mon point de vue, je trouve cela presque pire et Margaret préfigure en tous points la fameuse Mary Sue qui fait toujours le succès d’une littérature dite féminine. On ne cesse de nous rappeler combien elle est belle, gentille, intelligente, capable d’affronter toutes les situations, de se faire aimer de tous, etc. C’est un personnage rigide, lisse, snobe et totalement piégé par sa condition. Jusqu’à la fin, l’un de ses seuls objectifs sera de continuer à faire bonne figure, quitte à créer des problèmes, blesser son entourage, et à pleurnicher toutes les dix pages en se lamentant du sort auquel elle serait prétendument condamnée. Cela pourrait-être une critique. Mais l’auteur semble, au contraire, du côté de son héroïne et ne blâme à aucun moment le ridicule de son attitude. Il y a donc un décalage assez troublant entre ce que Gaskell veut montrer, et ce qui nous est présenté : une vierge frigide, prétentieuse, sans personnalité et secouée par une sensiblerie ridicule. Il faut ajouter à cela ses discours pleins de bons sentiments sur les ouvriers, et le résultat devient catastrophique. Je n’ai jamais autant souhaité le malheur d’un personnage ni espéré le voir périr accidentellement dans les dernières pages.

Pour ne rien arranger, les autres personnages ne valent pas beaucoup mieux et laissent à penser que, dans les hautes sphères anglaise, la vie était une sorte de jeu de rôle permanent, mais un jeu de rôle très ennuyeux, où personne n’a le droit de s’amuser, et où il faut paraître ému par tout et à toute heure. Vous vous sentez encore nostalgique de cette époque ? Moi pas. Même les romans précieux français me semblent moins exagérés (et, de fait, la société était déjà plus libre que celle-là). D’une certaine façon, Nord et Sud m’a fait assez mal au cœur. Alors, pour parler des autres personnages, presque tous passent leur temps à geindre et à pleurnicher, à tourner en rond sans trouver de solution, hommes comme femmes, c’est un véritable cauchemar.

Après tout cela, je vous laisse donc imaginer une histoire d’amour au milieu. Sachant qu’une romance serait amenée dans le scénario, j’espérais quelque chose d’un peu plus sérieux : une histoire d’amour entre deux « mondes » différents, qu’on nous montre de quelle manière un couple inattendu parviendrait à s’accorder. De cela, nous ne verrons rien. Les personnages passent les années de ce livre à se tourner autour en feignant de se détester par devant, et en se lamentant par derrière. Sur 800 pages. Parfaitement. Cela sans qu’il y ait d’évolution palpable. On pourrait difficilement imaginer concept plus ennuyeux.

Heureusement, l’auteur a essayé d’intégrer quelques éléments perturbateurs ! D’abord, un personnage meurt, on se dit que cela va peut-être changer quelque chose. Mais finalement non. Sans exagérer, je dirais que presque toutes les 100 pages, un personnage décède très opportunément pour débloquer une situation, ou affliger encore plus Magaret (le classique de l’orpheline, du malheur qui s’abat sur un pauvre être qui n’a rien demandé, etc). Ils tombent comme des mouches ! Le pire de l’affaire, est qu’ils succombent presque tous sans raison. Donc, quand un personnage est triste, méfiance, il pourrait bien y passer dans le mois…

Je rendrais cependant hommage à Gaskell sur un point. Malgré toute la subtilité de ses personnages, elle garde un certain talent pour décrire leurs désarrois et leurs sentiments. Elle sait toucher juste, et donne, dans ces moments, des passages de lecture agréables qui laissent entrevoir un potentiel. Mais l’ensemble est gâché par une absence de causticité, un scénario cousu de fils blancs, et un conditionnement qui fait d’elle le fruit parfait de son époque.

Conclusion
J’ai lu que les livres d’Elizabeth Gaskell étaient méprisés par ses contemporains qui les qualifiaient de « littérature de bonne femme ». Je ne peux pas leur donner entièrement tort. Malgré quelques qualités d’analyse, on ne peut pas dire qu’un livre comme Nord et Sud apporte un point de vue très neuf dans la littérature. Et s’il a une valeur documentaire aujourd’hui, en se posant comme le témoignage d’une femme de l’époque, j’imagine que pour ceux qui vivaient dans ce même monde, seule la romance mal amenée pouvait avoir un intérêt. Pour en revenir aux Hauts de Hurlevent, il est certain que je vois désormais le livre d’Emily Brontë avec plus de bienveillance. Mais, pendant ma lecture, mes pensées allaient surtout vers des femmes comme Edith Wharton et Virginia Woolf qui ont su se dresser contre la société de leur époque, et auraient certainement donné à Margaret Hale une place plus ingrate que celle d’héroïne.

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Anno Dracula – Kim Newman

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annodraculaIntrouvable au moment où j’ai découvert son existence, Anno Dracula semblait trop en avance sur les modes littéraires françaises pour réussir son entrée en librairie au début des années 90. Quand Bragelonne a finalement réédité le premier volume, je n’ai pas hésité très longtemps avant de me le procurer. Puis, comme très souvent quand une lecture ne me semble pas très urgente, le temps a passé. Je me suis finalement lancée le mois dernier. Une bonne découverte dans l’ensemble.

Résumé : La dynamique de l’histoire est la suivante : Et si le Dracula de Bram Stoker avait gagné ? En 1888, le comte vampire a épousé la reine Victoria, les vampires se sont intégrés à la société humaine. Mais l’équilibre fragile de cette nouvelle société est perturbé par une série de crimes perpétués contre des femmes vampires. Le coupable ? Un certain Jack L’Eventreur…

Critique :

Beaucoup de bonnes choses sont à relever dans Anno Dracula. Il est d’abord très agréable de croiser une série de personnages aux noms familiers qui appartiennent aussi bien à l’Histoire qu’à la fiction. Certains ne feront que passer, d’autres auront un rôle plus important.  Nous rencontrons Jekyll, Oscar Wilde, Bernard Shaw sera parfois cité, plusieurs scènes se passent au Diogene’s Club… Chaque référence est un hommage à la littérature britannique du XIXe siècle dont les livre est un héritier direct. Nous sommes invités à un jeu de metalecture qui donne souvent à l’avance les clés du récit. Mais la plupart des noms ne servent qu’au clin d’œil pour construire un monde où les œuvres majeures de l’époque victorienne sont réelles. L’auteur se concentre en particulier sur les protagonistes secondaires de Dracula. Newman interroge une victime directe du comte, le Docteur Seward, courtisan désabusé de Lucy.
Distrayante, l’intrigue du tueur de Whitechapel est un bon moyen de révéler les problèmes que peut rencontrer une civilisation dominée par une créature tyrannique venu d’un autre temps. Vlad Tepes veut modeler le monde à sa vision de fanatique religieux tout juste sorti du Moyen-âge, ce qui implique beaucoup d’exécutions arbitraires et une ingérence totale de la capitale. Dans ce joyeux chaos, les vampires ne sont pas plus chanceux que les humains. Comme l’auteur le souligne avec un certain cynisme, la plupart des « ressuscités » meurent bien avant d’avoir dépassé un siècle, tués par leurs semblables, affaiblis par un appétit difficile à sustenter. En effet, le sang humain est une denrée rare pour les pauvres qui n’ont pas les moyens de s’en faire livrer, quand une milice vampirique n’hésite pas à condamner les meurtres de leurs pairs. Plus que les emprunts au thriller, j’ai surtout été séduite par l’intelligence avec laquelle était dépeintes les créatures. A la fois figures pathétiques et tumeurs malgré-elles de Londres, on ne peut pas dire qu’elles inspirent l’admiration.

Le duo vampire/humain (Genevieve et Charles) qui domine le récit entretient à ce titre des rapports très intéressants, un amour passion impossible qui n’a rien de romantique. Immortelle depuis cinq siècles, Geneviève est désespérément réaliste sur l’avenir de ses sentiments. L’homme qu’elle aime finira par vieillir. Elle pourrait le transformer, mais le temps finirait par les séparer. Le vampire reste condamné à sa nature d’être solitaire.
Un autre aspect abordé est la ligne fragile entre animalité et humanité au moment de la transformation. Le basculement est d’autant plus rapide avec une personne qui s’est imposé trop de limites, un véritable fléau pour les dames guindées de la société victorienne.
En bref, de nombreux petits détails en amont de l’histoire principale ajoutent beaucoup de réalisme à l’univers, et montrent une réflexion très poussée de la part d’un auteur qui maîtrise parfaitement son sujet.
Si le fin mot de la série de meurtre est annoncée très rapidement, l’idée de base est amusante et une série de rebondissements parvient à nous tenir en haleine jusqu’au bout, même si l’action piétine parfois. Le tout n’est pas de trouver le tueur, mais de voir comment cette catastrophe annoncée pourra bien se terminer. Certes, le final a un côté un peu brouillon, mais je n’ai pas trouvé qu’il gâche l’ensemble. Il permet simplement de refermer une chronique avant de nous plonger quelques 50 ans plus tard, dans une autre époque, pour Le Baron Rouge.

Pour conclure, je ne parlerai pas d’une révélation littéraire (le style manque de rythme) mais assez de bonnes idées pour mériter la lecture des amateurs d’uchronies et de réinterprétation des mythes. La période historique dépeinte ne souffre pas de l’idéalisation un peu trop fréquente du XIXe siècle dans les roman fantasy contemporains qui s’y intéressent, une bonne nouvelle pour les blasés du steampunk. L’écriture rappelle même celle du feuilleton populaire. J’espère avoir le temps de lire la suite dans les prochains mois.

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Le ventre de Paris – Emile Zola

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le-ventre-de-paris-1245Parmi tous les livres que j’ai terminé ces derniers temps, le roman d’Emile Zola n’était pas censé faire l’objet d’un article. Mis au programme d’un séminaire de M1, je lisais paresseusement Le ventre de Paris depuis l’année dernière avec la vague idée de le terminer un jour (c’est dire si j’étais passionnée…). Comme j’éprouve une certaine névrose à l’idée de poser définitivement un livre sans en avoir tourné la dernière page, je me suis forcée tout le mois à avancer un petit peu chaque jour pour en venir à bout. Finalement, il faut que je vous parle de mon calvaire…

Sans jamais avoir ouvert un Zola délibérément, je n’avais pas de mauvais souvenirs avec cet auteur. A force d’entendre les adolescents dire combien son écriture était terrible, j’avais été agréablement surprise par L’Assommoir en seconde et plutôt emballée par La Curée quand, fraîchement sortie du lycée, j’entamais une première année de fac (mais après La Chartreuse de Parme, tout semblait génial). L’idée d’être un peu poussée par les études pour découvrir une nouvelle aventure des Rougon-Macquart me réjouissait assez. Est-ce à cause du titre ? A cause d’un regard plus critique depuis ? Sans avoir jamais été aux pieds du maître du naturalisme, je n’ai pas retrouvé une seule fois l’enthousiasme des débuts.

Résumé :
Entre Napoléon, Charles X, Louis XVIII, Louis-Philippe et Louis-Napoléon, la politique française post-révolution a connu une entrée dans le XIXe siècle violente, perturbée, agitée de complots et d’émeutes populaires. C’est dans ce contexte que Florent, beau-frère de Lisa Macquart s’est évadé du bagne de Cayenne. Déporté par erreur après le coup d’état du 2 décembre 1851, l’ancien instituteur s’installe chez son frère charcutier et devient inspecteur de la marée. Mais, très vite, la bourgeoisie des halles se sent menacée par l’intrusion d’un étranger si maigre dans ses vies bien rangées… Par le jeu des méfiances et jalousies, Zola développe alors le thème de la bataille des gras et des maigres, des riches et des pauvres.

Critique :
Les descriptions de Zola atteignent une virtuosité qu’on ne pourrait nier. Avalanche de goûts et d’odeurs s’écrasent dans notre esprit comme des fruits pourris sur le pavé dès le premier chapitre. La profusion d’aliments soulève le cœur, atteint une dimension pornographique écœurante mais brillante si l’on considère qu’elle se veut le reflet de la corruption de tous ces « gras » qui y vivent. Les évocations sont fortes, s’imposent avec plus de netteté qu’un tableau mais finissent par alourdir la main d’un auteur qui oublie de glisser, çà et là, une modération nécessaire à la pertinence d’une œuvre. Portrait vivant des halles, Le ventre de Paris tire de plus en plus vers la caricature au point, m’a-t-il semblé, de noyer dans les pelures de légume la sensibilité d’un lecteur qui ne sait plus très bien quel personnage soutenir. La « leçon » à tirer de la fin m’aura donc laissée de marbre, pour ne pas dire autant ennuyée que le reste du livre… Avec ses grands pas d’éléphants, Zola rappelle ses intentions toutes les cinq phrases, donc…
La caricature domine également la psychologie de chaque personnage. Pour faire tenir le système des « gras et des maigres », il fallait rester en noir et blanc, avec quelques touches de gris, bien sûr, mais trop artificielles pour délayer le ton. Bourgeois méchants, cupides, vieille fille sournoise, grosses dames près de leurs sous, révolutionnaires brailleurs, coureuses et simplets, tous les clichés du petit peuple embourgeoisé y passent. On parlera d’une synthèse, d’un moyen de montrer des caractères types, mais, devant aussi peu de nuances, je cherche encore la réalité de ces personnalités et je me demande, surtout, comment un écrivain autant bouffi de préjugé, a pu atteindre une telle notoriété auprès des classes moyennes et ouvrières. La psychologie peut fouillée des protagonistes devient particulièrement agaçante et flagrante lorsque l’auteur se sent obligé de rappeler à chacune de leurs apparitions à quel point leur nature est d’être comme ceci ou comme cela.

Et Le ventre de Paris tourne et s’enfonce sur lui-même. A peine arrivé à la moitié, le roman peine à se renouveler, se perd dans des scènes inutiles visant à rappeler encore, et encore, la saleté des lieux, des âmes, dans une contemplation complaisante d’une vérité fantasmée par les théories naturalistes. Moins déformé que les autres, Florent est une présence transparente, presque fantomatique. Par effet de contraste, il est évident que l’auteur est de son côté, que le lecteur doit l’être, mais sa langueur finit presque par donner raison à ses persécuteurs (ou je suis peut-être dans un désaccord trop profond avec Zola pour comprendre).
Les méthodes de Zola me plaisent peu, et, malgré ses efforts culinaires, je reste plus dégoûtée par la sorte de bien-pensanse inversée qui se dégage du texte, comme une impression de lavage de cerveau qui m’empêchait de lire trop de pages à la suite, avec cette petite voix qui ne cessait de me seriner « Regarde ! Regarde ! Regarde ! ». Ecran de fumée que tout cela, grotesque mise en scène qui ne se range à aucun moment du côté des « maigres » aux prétentions révolutionnaires. On en revient à ce trope désormais bien connu de l’étranger condamné à être éternellement rejeté par une société qui tient à garder son petit confort. Fait toujours tragique, évidemment, mais à par exagérer le pathos, Le ventre de Paris n’apporte pas grand-chose de plus.

A retenir pour sa description des halles imprégnées de leur époque, Le ventre de Paris est, d’un point de vue purement descriptif, une belle prouesse littéraire qui fait de Zola l’auteur rêvé des commentaires composés. Pour le reste, peu conquise, je préfère me détourner d’un encensement quasi obligatoire pour dire que je suis aussi peu partisane des structures que des idées de l’auteur. Je trouve d’ailleurs dommage cette habitude de mettre presque toujours Zola en duo avec Balzac, dont la finesse d’analyse reste troublante de nos jours, et j’aime dire à ceux que le premier a découragé de laisser une chance au second. Alors, Zola reviendra-t-il un jour dans mes lectures ? Peut-être… Mais pas tout de suite, après une année avec lui, je vais d’abord profiter d’une nouvelle année sans être narguée nuit et jour par l’un de ses livres.

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Les Nouvelles de Huysmans

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huysmansTerrible est la plume d’Huysmans, car elle donne à sourire du pire quand les histoires invitent les larmes. Nul besoin de faire dans la satire pour souligner le ridicule d’une situation, d’une pensée, on le retrouve dans la réalité même. Admirateur de Zola, celui qui mit des mots sur l’humour noir échappe toujours à la tentation du pathétique. Le sentiment de l’absurde l’emporte. Sa plume est fine et parfois égrillarde, l’humour grince à toutes les phrases et interroge, toujours, sur la difficulté de trouver sa place dans la vie, d’être vraiment heureux. Les 4 nouvelles rassemblées dans ce recueil sobrement appelé Nouvelles montrent tous le talent de l’auteur d’A rebours. Que raconte-t-il ? Rien, des histoires banales, à propos de personnes quelconques, déjà perdus pour le Futur. Pourtant, on ne s’ennuie pas, et son écriture toute visuelle, étrangement colorée au milieu d’un Paris fort gris n’y est pas étrangère.

Sac-au-dos
La première nouvelle est une sorte de farce burlesque en large partie autobiographique. Elle raconte comment un jeune homme envoyé à la guerre ne voit rien du front et passe ses journées à se morfondre d’ennui dans un hôpital à cause d’une maladie moitié réelle moitié fictive. Huysmans était en partie cet homme-là, partagé entre le bonheur de ne pas avoir à se battre (il affirme dans ce texte un caractère très antimilitariste) et l’envie de fuir un lieu de déprime où l’on doit toujours garder le lit, où l’on se retrouve piégé au milieu d’un peuple vulgaire, quand on est un jeune homme bien élevé qui ne pense encore qu’à s’amuser.

« A vrai dire, je ne compris pas les motifs qui rendaient nécessaires ces boucheries d’armées. Je n’éprouvais ni le besoin de tuer les autres, ni celui de me faire tuer par eux. »

A Vau-l’eau
« Il n’y a plus qu’à se foutre à l’eau après la lecture de ce livre. » disait-il à propos de l’histoire qui créa l’expression « humour noir ». Il n’a pas tort. Monsieur Folantin, petit fonctionnaire dont la vie devient sordide à force d’être banale, pourrait-être en chacun d’entre nous. Il est aussi une part d’Huysmans, que le métier de fonctionnaire n’a cessé d’ennuyer. A vau-l’eau suit un homme très humble dont le métier permet la survie mais jamais l’aisance. Ses journées se ressemblent, rien ne lui permet de gravir les échelons de la société. Ses amis sont partis en se mariant, il est resté célibataire et essaye désespérément de se trouver une passion, de reprendre goût à la vie en essayant divers restaurants. Or, rien n’est jamais assez bien, il semble que chaque plat soit condamné à le décevoir malgré les promesses de leurs fumets. Huysmans peint cruellement la vanité de l’existence et, surtout, celle du raté, du misérable à qui rien ne sourit : « Allons ; décidément, le mieux n’existe pas pour les gens sans le sou ; seul, le pire arrive. »

Un dilemme
Moins personnel, plus naturaliste, Un dilemme est une critique sans surprises du bourgeois provincial. Par bourgeois, il faut bien sûr entendre un mot à la signification proche de « beauf », des personnages qui se sont établis une belle position malgré un esprit grossier, lourd et purement vénal. Cependant, loin des moralistes, Huysmans ne se range pas plus du côté des victimes, que la simplicité rendrait presque consentante. Pour l’histoire, un notable apprend la mort soudaine de son jeune fils qui étudiait à Paris. Il découvre aussi, à son grand déplaisir, que ce dernier vivait en concubinage avec une pauvre fille enceinte de quatre mois. Sans testament, cette dernière ne peut prétendre à l’héritage. Le dilemme se présente alors de cette façon : affirmer son rôle de compagne et ne rien toucher, ou se déclarer bonne pour obtenir le salaire d’un mois ; de quoi accoucher, tout au plus. La nouvelle est une triste descente aux enfers pour une jeune femme naïve que l’on devine dès le début trop faible pour lutter contre l’implacable cruauté du notable. Un Dilemme donne par la même occasion une réflexion sur la condition de la femme au XIXe qui, sans la sécurité du mariage, pouvait se retrouver à la rue avec ses enfants si son compagnon venait à décéder sans avoir eu le temps d’écrire leurs dernières volontées.

« La province avait façonné ses goûts à son image ; ses aspirations vers l’élégance étaient celles d’un homme éloigné de Paris, d’un paysan riche, d’un parvenu qui achète du toc, veut du clinquant, s’éblouit devant les velours voyants et les gros ors. »

La retraite de Monsieur Bougran
Du jour au lendemain, un fonctionnaire confortablement installé dans la routine de l’administration est remercié. Un peu comme Monsieur Folantin, Monsieur Bougran s’est laissé aliéner par un quotidien trop réglé pour donner le goût des activités extérieures. Le voilà qui n’a plus rien à faire de ses journées. Avoir du temps libre est une chose, mais le vieil homme ne connaissait que son travail. A force d’ennui et par manque d’imagination, Monsieur Bougran sombre alors doucement dans la folie en répétant les gestes du bureau chez lui pour que sa vie continue à avoir un sens. Le recueil se clos ainsi sur la nouvelle la plus navrante et sans doute la plus dure de toutes.

« Arraché à ses habitudes, transporté dans une atmosphère d’oisiveté lourde, le corps fonctionnait mal ; l’appétit était perdu ; les nuits jadis si bonnes sous les couvertures s’agitèrent et s’assombrirent, alors que, dans le silence noir, tombaient, au loin, les heures. »

En conclusion :
Pour décrire ses œuvres, Huysmans parle d’une recette qui requiert « une pincée d’humour noir et de comique rêche anglais ». Il impose un style original, drôle à sa façon, au milieu d’une tragédie, des mises en scènes comiques à force d’être lamentables. Tout l’inverse du romantique pourrait-on dire ! Mais, au fond, peut-on s’apitoyer sur des personnages qui souffrent avant toute chose de n’être rien ? Il est certain que 100 ans plus tard, ses Nouvelles continuent de contrarier les chemins ordinaires de notre pensée.

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L’Araignée rouge – Fabrice Delphi

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Toujours à la recherche d’une littérature étrange et oubliée, j’ai profité d’une réédition de L’Araignée rouge pour découvrir l’un des plus curieux romans de l’époque décadente. Son auteur, Delphi Fabrice, n’évoquera probablement rien à personne. Il fait parti de ces écrivains plutôt talentueux auxquels l’Histoire littéraire n’a pas laissé de chances. Trop proche de personnalités comme Jean Lorrain pour se faire une place, Delphi s’est effacé derrière des collaborations et l’écriture facile de romans de gare.

Delphi Fabrice Pourtant, la lecture de L’Araignée rouge marque l’esprit et méritait, en cela, de sortir de l’ombre. Nous sommes aux frontières du fantastique, emportés tout entier dans le délire frénétique d’un fou drogué à l’éther. Le roman fit un petit scandale à sa sortie, et l’on comprend vite pourquoi.
L’histoire s’ouvre sur le témoignage inquiétant de l’auteur. Un personnage singulier rencontré dix ans plus tôt, Andhré Mordann, lui a fait parvenir un journal avant d’être arrêté par la police couvert de sang et serré contre des pierres tombales. Ainsi, commence une plongée sombre et délirante dans les jours d’Andhré. Le jeune homme n’est pas fou, mais la vie le fait souffrir. Eternel inadapté, il ne se fait pas à l’hypocrisie familiale, déteste la campagne, trouve sa contemplation vaine. L’idée du couple bourgeois l’ennuie et « le fantôme de son enfance » le poursuit. On voudrait le marier à une fille de bonne famille dont l’âme trop lisse ne l’attire pas. Lui, au contraire, cherche des personnes aussi brisées que lui. Si elles ne le sont pas, il tourmente leur sensibilité pour leur léguer un peu de sa souffrance. Ses satisfactions sont cruelles. Andhré incarne, sans compromis, la figure d’un être en rupture avec la société. Il est cynique, car il sait son mal incurable. Intelligent et cultivé, il préfère les bouges à son milieu. La salubrité du Paris populaire lui est une sorte de consolation. La misère ne ment pas. Elle le laisse s’avilir tout entier, et s’émerveiller dans l’horreur.

Mais, la mélancolie seule n’explique pas l’attitude d’Andhré. Elle n’est que le point de départ de son malheur. Son impossibilité à donner un sens à son existence a fait de lui un éthéromane. En bon observateur, Delphi esquisse le portrait d’un drogué qui ne pouvait ressentir la vie autrement qu’en s’empoisonnant l’âme.
« Anéanti devant mon impuissance, j’étais sans courage pour échafauder une illusion de travail. Non, je n’avais même pas le peu de volonté nécessaire pour m’employer à quelque oeuvre utile et banale dont la réalisation ne laisserait pas en moi une place pour l’inquiétude. Et des cours, et des nuits, je m’hébétais dans la monotonie d’une existence à la dérive qu’une angoisse aiguë torturait par crises. C’est alors que je connus mon ami, mon confident, mon consolateur, celui qui est toujours là, l’éther… »
D’abord envoutant, l’éther inspire les pires cauchemars après quelques prises et, bien que l’enchantement soit à jamais perdu, le consommateur continue d’en boire avec l’espoir de retrouver la volupté des premiers jours. Le journal s’enlise dans les ténèbres d’une ivresse noire, marquée de cadavres, de noyés, de fantômes et d’araignées.

Des dizaines d’araignées rouges courent le long des pages. Le plus souvent, il s’agit de mains nerveuses et agitées, parfois cerclées de bagues, qui, sous le regard du narrateur, se détachent des corps, semblent exister indépendamment de celui-ci. Elles sortent aussi des fleurs, rouges, leurs pattes s’éployant comme des pétales. Au fil des jours, la tension monte. Le personnage glisse vers un point de non retour complètement désespéré. Gogol fait pâle figure à côté de ce journal d’un fou qui impose un fantastique dérangeant, martèle l’esprit et nous rend presque suffocants.
Impossible de lâcher le livre avant la fin. L’auteur nous piège dans un vortex infernal, en arrivant presque à nous faire ressentir les effets de l’éther à coup de symboles sanglants, et de créatures rampantes qui, irrésistiblement, conduisent à la mort, aux passions assassines.
Tous les clichés du fantastique fin du siècle répondent présents. Delphi les enchaîne de manière excessivement tactile et visuelle. La lecture est brillamment indigeste et l’auteur ne s’en cache pas en annonçant, dans une lettre à Jean Lorrain (qui était éthéromane), un « récit noir, noir, noir… ».
L’Araignée rouge
est une épreuve mentale. On en sort comme d’un mauvais rêve, à bout de souffle, étourdi, l’esprit en feu et balloté. Delphi signe un livre d’une rare violence, et sans doute l’un des premiers textes psychédéliques. Les effets de l’éther sont palpables, et, je dirais même qu’il n’est plus besoin d’en consommer pour goûter ses désordres cauchemardesques.  Une expérience littéraire des plus troublantes.

Une illustration de l'Araignée rouge par Delphi Fabrice.

Une illustration de l’Araignée rouge par Delphi Fabrice.

Extrait :
« – Enfin, monsieur Mordann, quelles joies pouvez-vous trouver à gâcher ainsi votre existence ?
Et les yeux clairs s’attachaient sur moi, interrogateurs, si sympathiquement interrogateurs, qu’un sanglot soulevait ma poitrine et que, tout d’un trait, je criais mes secrètes tortures, la maladie du doute qui était en moi, cette maladie de la sensation à outrance, quand même et toujours, qui s’était attachée à mon âme comme une rouille, stridait à mes oreilles comme un essaim de guêpes obstinées… Oh ! mes luttes d’agonie, mon besoin de respirer, de vivre la vie de tout le monde, d’aimer et de haïr – les clamais-je assez ; disais-je assez mes souffrances, mon âme se débattant dans les mailles du réseau aranéeux ; sans cesse rompues, sans cesse resserrées, tissé par l’idée infatigable, tel un brouillard sur ma pensée ! Oh ! oui, l’expliquais-je assez ma peine, l’enlisement de tout mon être à la recherche de l’absolu dans la sensation, ma descente vers les assises immuables de la volupté, et la catastrophe certaine qui m’attendait, le jour où mon cerveau pris de vertiges allait osciller comme le plancher d’une barque sur le dos liquide de je ne savais quel chimérique océan… »

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Dix ans de bohème, Emile Goudeau : Des hydropathes au Chat Noir

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Dix ans de bohème

Dix ans de bohème

Le nom d’Hydropathe vous dit-il quelque chose ? Il fut à l’origine d’une fabuleuse aventure littéraire et artistique à laquelle se joignirent les grands noms de Maupassant, Sarah Bernhardt ou encore Villiers de L’Isle-Adam. A leur tête, un personnage moins connu, Emile Goudeau, jeune poète Périgourdin lancé à la conquête de Paris.

Si vous aimez les ambiances fin XIXe, sa jeunesse rebelle et scandaleuse, nul doute que vous vous régalerez de ce témoignage riche en anecdotes et teinté d’humour. Si, à l’inverse, le XIXe ne vous évoque plus qu’un long et pesant cours de français sur l’Assommoir, jetez-y un coup d’œil sans hésiter car on savait s’amuser à l’époque (oui oui !). Goudeau nous raconte avec un large sourire les vils coups montés de leur charmante société. Chez les hydropathes, les farces ne sont pas tendres : feindre une dispute et un duel à mort ? Faire croire au décès de son compagnon à la presse, l’insulter durant la veillée funèbre au mépris de toutes conventions ? Aucun souci ! Il y a là de quoi faire passer pour de petits joueurs les adeptes de l’humour noir contemporain.

Après la Commune, la nouvelle génération se sent d’humeur révolutionnaire : « On criait à la mort de l’opérette, au renouveau du drame, à la renaissance d’une poésie, d’une poésie plus vivante, moins renfermée en des tabernacles par les mains pieuses des servants de la rime riche ; on voulait ranimer l’impassible muse, lui rendre les muscles et les nerfs, et la voir marcher, moins divine, plus humaine, parmi les foules devenues souveraines. ». Dix ans de bohème nous plonge dans la frénésie d’une jeunesse conquérante, en rupture avec les ancêtres. Chaque chapitre apporte de nouvelles aventures, de la création des hydropathes à des soirées de plus en plus peuplées, de plus en plus folles. On y déclamait des vers, on y buvait allègrement de l’absinthe en poussant la chansonnette. Bref, on riait bien. On s’amusait pour ignorer le malheur d’une « génération qui avait tant raison d’être pessimiste luttait par la gaieté contre les ennuis et les jaunisses. » Revenant sur les romantiques, Goudeau l’affirme encore : « mieux vaut être demeuré vivant grâce à l’insouciance, que d’être mort stoïquement de misère, en se drapant du manteau de héros byronnien. »
Au travers de ces pages, nous découvrons en même temps l’incroyable activité de la presse, les journaux littéraires qui, sur cette courte période, naissaient pour mourir en quelques numéros. D’autres anecdotes délicieuses font effet de véritables témoignages socio-historiques. Goudeau raconte ainsi comment la présence des femmes a pu être imposée aux réunions, alors que les lois voulaient les exclure. Nul doute que les choses changent profondément à la fin des années 1870. Hommes et femmes ne veulent plus rester à la place imposée par un monde trop cadré auquel ils ne croient plus.

On se réunissait parfois chez Nina de Villard (ici peinte par Manet)

On se réunissait parfois chez Nina de Villard (ici peinte par Manet)

 

Puis, vient la création du célèbre Chat Noir, un petit bar à l’origine, un simple couloir qui ne pouvait contenir qu’une vingtaine de personnes. Hélas, ils étaient bien une centaine à se presser à l’intérieur, au point de briser le mur de l’horloger d”à côté pour investir les lieux !
Et que de beau monde verra-t-on naître autour de ce bar ! Décadents, symbolistes, parnassiens s’accordent avec le Chat noir –  dit cabaret Louis XIII – et sa décoration quelque peu morbide (on y trouvait de vrais crânes). Verlaine et Mallarmée entrent en scène, place à une nouvelle génération. La folle aventure des hydropathes rejoint les souvenirs. Emile Goudeau en tire ce constat qui a la nostalgie est bons moments finis :
« Il faut que les bohèmes se succèdent et ne se ressemblent pas ; une génération a la bohème joviale, la suivante l’a triste ; j’ai comme une idée que les jeunes bohèmes futurs seront de plus en plus tristes : ils ont peut-être raison. Mais nous avons bien ri, je vous jure. »

Après avoir pénétré avec un réel enthousiasme dans le petit monde des années 1870/80, rencontré une foule de personnages aujourd’hui oubliés, ri de leurs facéties, on se sent un peu nostalgique aussi parce que cette mémoire est véritablement belle et vivante.
Bonne nouvelle pour ceux qui pourraient se laisser tenter (je vous assure que cela se dévore et c’est une manière très amusante de réviser ses mouvements littéraires), l’intégral se trouve sur gallica.
Les éditions du Champ Vallon ont quand à elles eu à cœur de réhabiliter ce texte en le complétant d’annexe, ce que je ne peux que saluer en passant pour un ouvrage curieusement inédit depuis 1888.

chat noir