Présentation : En 2013, un des projets de mon Master 2 consistait à l’écriture d’un petit livre biographique autour d’une personnalité oubliée de l’Histoire. Mon choix s’est porté sur l’auteur décadent et populaire Fabrice Delphi, un homme qui aura côtoyé les grands auteurs de son temps (Jean Lorrain en tête de liste), publié plus d’une centaine de livre, avant de sombrer dans l’oubli le plus complet.
Très vite, je me suis rendue compte que mon choix était un peu trop ambitieux étant donné le temps qui nous était imparti pour la composition d’un tel travail. Malheureusement, trouver des traces de ce pauvre Fabrice sans aller éplucher des archives s’est avéré très difficile. Je me suis débrouillée de mon mieux en récupérant des témoignages laissés par-ci par-là à son sujet, et les titres les plus marquants de sa bibliographie heureusement disponibles sur Gallica.
Il faudra excuser les imprécisions mais, cependant, j’ai envie de laisser ce texte à disposition puisque sa rédaction m’a permis de plonger avec plaisir en pleine fin de XIXe siècle, au cœur de la décadence, et c’est cette ambiance très particulière là que je me suis amusée à décrire grâce à la figure d’un homme assez effacé. Mon écriture n’est pas toujours à son meilleur, mais j’espère que vous apprécierez le voyage, la découverte.

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Toutes les fins ne sont pas remarquables. Il en est qui ne font couler aucunes larmes, qui ne réveillent aucun souvenir. Sur la tombe, un nom, Gaston-Henri-Adhémar Risselin, décédé à Paris le 22 mars 1937. Personne n’est là le jour de son enterrement. Misérable et seul, un vieil auteur déjà oublié signe la fin d’un roman que personne n’a jamais rouvert. Il a bien laissé un fils, paraît-il, mais le jeune homme s’est perdu quelque part. Il ne vient pas. A quoi bon ? Son père croulait sous les dettes. La succession est déclarée vacante en 1938. Une sombre histoire comme une autre, loin des scandales qui agitèrent les bonnes mœurs de la capitale quelques trente ans plus tôt. Nul doute qu’elle aurait transporté l’imagination de monsieur Risselin, toujours prêt à s’entretenir sur les cas désespérés et au laisser aller d’une mélancolie toute Nervalienne. Nerval ! Ce nom lui évoquait les sentiers d’ailleurs. Les vers du poète dansent, presque ironiques, autour de la tombe, et s’enfoncent dans la terre meuble en se teintant du romantisme noir de Baudelaire pour accompagner leur successeur manqué dans son dernier voyage.
Laissons-là Risselin, ce n’est pas un nom d’écrivain, mais celui d’un garçon du Paris populaire. 1877 est l’année de sa naissance, quelque part dans le 18e tandis que, de l’autre côté de la Seine, s’agitent dans le quartier Latin Georges Berry et ses complices. Le Parnasse s’élevait sur les cendres du romantisme. Notre auteur a suivi leur héritage.
Voici Fabrice Delphi, personnage sorti de nulle part. D’un rêve artificiel peut-être ? Ce pourrait-être un autre Fabrice Del Dongo, héros tragique de Stendhal. Mais que faire de ce Delphi ? Serait-ce l’invitation à un voyage sur l’île d’Apollon où, de temps à autre, se déchaînent les passions dionysiennes ? Pour un homme qui a consacré son existence à l’art et aux plaisirs facétieux, Delphes semble toute indiquée. Son histoire pourrait bien nous mener là-bas mais, sur ses pas, les images se brouillent, tout se noie dans l’incertitude. Dur exercice, en vérité, que celui de rattraper le fil d’un défunt dont personne n’a su préserver la mémoire, et cela, malgré les 117 titres d’ouvrages recensés à la Bibliothèque Nationale de France !

L’ère Décadente

1877, Paris bouillonne d’une jeunesse révoltée. Les publications littéraires connaissent un essor incroyable, on s’enflamme dans les cafés, dans les salons, Guy de Maupassant offre ses premiers textes sous le nom de Valmont, c’était la bohème, écrira Emile Goudeau, fondateur de la société des Hydropathes : « On criait à la mort de l’opérette, au renouveau du drame, à la renaissance d’une poésie, d’une poésie plus vivante, moins renfermée en des tabernacles par les mains pieuses des servants de la rime riche ; on voulait ranimer l’impassible muse, lui rendre les muscles et les nerfs, et la voir marcher, moins divine, plus humaine, parmi les foules devenues souveraines. » Victor Hugo couvait de ses rayons un troupeau d’artistes insolents, ivres de vie par-dessus tout.
Delphi guette son heure. Fils d’une famille modeste, enfant de la capitale, il se constitue très tôt une culture solide, se passionne pour l’Antiquité, les romantiques, autant pour leur célébration du Beau que pour leur esprit torturé. Il s’engouffre, fasciné, dans les cauchemars sublimes de Nerval, étudie les peintres, s’abandonne à la contemplation des clairs-obscurs saisissants de Rembrandt. Très vite, son univers se tisse autour d’un contraste. D’un côté, l’amour de la nature, presque toujours fictive pour un citadin comme lui, cette nature d’Ailleurs que l’on contemple sur les toiles des impressionnistes, de l’autre, une curiosité pour tout ce qui touche à l’horreur, au danger, au Paris populaire dans lequel il semble si excitant d’aller s’encanailler.
L’esprit décadent prend doucement racine en lui tandis que le Chat Noir, son décor Louis XIII et ses crânes véritables au coin de la cheminée, ouvre ses portes à Montmartre en décembre 1881. C’est là-bas désormais, dans le 18e, que l’avenir artistique va se jouer. Voici venu le temps de Mallarmé, de Verlaine, du verbe symbole ! Peindre la réalité ? Quelle drôle d’idée ! Le naturalisme à la Zola s’étouffe dans ses contraintes narratives. Les descriptions s’écourtent les images fortes, tracées à la plume comme au pinceau s’imposent. Il n’y a pas de chef-de-fil, personne pour mener la danse. Le besoin de renouveler l’art et d’exprimer, sans doute, un certain désarroi face à une société qui connaît une évolution de plus en plus rapide sont représentatifs de l’esprit fin de siècle. Le mal du siècle qui torturait les romantiques, qui faisait dire à Alfred de Musset « Ils avaient dans la tête tout un monde ; ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins ; tout cela était vide, et les cloches de leurs paroisses résonnaient seules dans le lointain. », ce mal du siècle revenait, plus violent, plus radical. Point de nostalgie dans le décadentisme, l’avant-Révolution est trop loin. Née dans la république, la génération des années 1880 n’a rien à regretter et, surtout, elle ne sait plus où aller.
Fabrice Delphi est encore trop jeune pour refaire le monde au Chat Noir et les salons où l’absinthe verte coule à flots. 1884, alors qu’il épuise ses culottes courtes sur bancs de l’école, un petit fonctionnaire du ministère, Joris-Karl Huyssmans publie une œuvre remarquable, un grand chambardement dans le monde des lettres. A rebours rejette toutes les traditions du roman. Non seulement le héros, le sombre Des Esseintes, n’en est pas un, mais l’intrigue tient à un fil minuscule, un homme cherche à réenchanter son quotidien par la lecture, en fuyant un monde devenu trop vulgaire. Poe, Baudelaire et, surtout, Villiers de L’Isle-Adam, sont portés au pavois. Le classicisme est définitivement dépassé, plus personne ne croit en ses idéaux esthétiques. Plus question de perfection ! Les décadentistes rêvent d’autres paysages. Baudelaire l’avait bien compris, le meilleur moyen de critiquer son malaise face à la modernité n’est pas de la fuir pour célébrer la nature, mais de se l’approprier. Citadins terribles, les nouveaux auteurs se créent des paradis artificiels dans les nuits chaotiques de la capitale. Ils ont l’alcool noir, l’esprit désabusé et, au bout des lèvres les mots tragiques d’une héroïne de L’Isle-Adam : « Au fond rêver, c’est mourir ; mais c’est mourir, au moins, en silence et avec un peu de ciel dans les yeux. »
La jeune génération s’abandonne à une existence de plaisirs, de fêtes arrosées au contact des milieux interlopes, et des femmes de petite vertu. L’excès est une norme. Éther et morphine se consomment à outrance. Les intellectuels s’abîment dans l’ennui, se tuent lentement. Chez l’écrivain Charles Bluet, un incroyable duo se crée. L’extravagant, l’impertinent Jean Lorrain rencontre Joris-Karl Huysmans. Il l’entraîne dans ses balades à la foire, sur les berges de Billancourt, dans des tripots mal famés… Pendant un temps, les deux hommes sont inséparables. Jean Lorrain fait connaître ses frasques dans tout Paris. Ses yeux sont, dit-on, d’un bleu sublime, mais trop globuleux, encastrés dans un visage taurin. Avec sa stature imposante, sa moustache rousse, ses gilets bariolés et ses cannes à pommeaux, l’homme ne laisse personne indifférent. Il aime les histoires immondes, le langage de charretier, et se veut l’inventeur d’un dandysme nouveau. Son homosexualité est éhontée. Provocateur jusqu’au bout, rien ne l’arrête, pas même la perspective de se présenter dans un salon avec un maillot rose et un caleçon léopard.

Lorrain et Delphi

Le Chat Noir existe depuis quinze ans, la vie artistique continue de s’y jouer, les plaisanteries de mauvais goût aussi. Rien d’étonnant, en effet, à faire croire à la mort de quelqu’un et mettre en scène très sérieusement sa veillée funèbre en riant sous cape lorsqu’on cherche à distraire son mal du siècle. A dix-neuf ans, le jeune Fabrice Delphi franchit le seuil d’un monde des plus curieux. Il y jette ses premiers textes, deux courts monologues burlesques, intitulés Loupeur et L’Ouvrier. Son entrée reste très discrète. En 1898, il s’improvise critique d’art, en montrant de très bonnes connaissances sur la peinture impressionniste. Il collabore aussi à des revues comiques, comme La Caricature, pour lesquelles il écrit de petites histoires et pièces de théâtre. Tout est bon pour se faire un peu d’argent et percer à cette époque où tout le monde se prévaut d’un grand talent littéraire.
Au retour du printemps, loin des galeries d’art huppées, le jeune homme a l’habitude d’errer dans les fêtes foraines. A la foire du trône, aux Invalides et à Montmartre-la-Chapelle, la citée se transforme. Les dimanches, le petit peuple accourt pour oublier ses dures journées de labeur. La campagne s’invite dans la ville, autour des chapiteaux colorés où sont les funambules, les clowns, les cabots, les diseuses de bonne aventure, … Dans le zèle populaire, toute une foule de personnages apparaissent et, parmi eux, un auteur fasciné. Une pipe en terre cuite rouge au coin des lèvres, Fabrice Delphi savoure les situations cocasses, le parler grossier. Il n’est qu’un voyageur en rupture avec une société faite de gens simples, passés au crible de son regard affûté. Ah ! Comme ils ont l’air heureux ces êtres qui ne savent pas penser compliqué ! Un rien les amuse. Ils paradent, fiers, dans leurs plus beaux vêtements, persuadés de ressembler à leurs patrons. Le temps se fige pour une après-midi, car c’est assez de travailler, il faut bien rire un peu.
Le jeune homme ne se lasse d’observer cette foule enfiévrée, les ouvriers débarrassés de la suie, les saltimbanques, les filles de joie, et, lorsqu’un gars du cirque qui célèbre le muscle vient faire son numéro, un intérêt tout autre lui pique l’œil. Le spectacle des biceps contractés lui donnent un air de môme. L’inverti ne cache pas ses goûts équivoques, ils apparaissent dans ses manières et les touches d’originalités savamment apportées à ses costumes. Comment Jean Lorrain pouvait-il l’ignorer ? Les deux auteurs se croisent à plusieurs reprises. Ils se reconnaissent, se découvrent et s’apprécient très vite. C’est un véritable honneur pour Fabrice Delphi que de gagner l’amitié d’un tel homme. En effet, avec sa langue piquante et sa culture insolente, Lorrain n’est pas facile d’approche. S’il aime la naïveté ouvrière, il a en horreur le bourgeois pauvre d’esprit et les faux intellectuels confis de prétention. Son mépris assumé lui valait quelques ennemis. N’était-ce pas lui qui disait d’une voix flûtée : « Je dis du mal des gens, soit. D’abord : Primo, c’est un honneur pour eux ; secundo, si je fais de la peine à une personne, par la même occasion, je fais plaisir à cent cinquante autres ! » ? Ce caractère sélectif plaît à Delphi qui n’a pas son pareil pour critiquer les commerçants incultes, suiveurs et les tableaux de « genre », trop stylisés et sans âme.
Pour retrouver un peu de sa jeunesse épuisée, Lorrain a rencontré le compagnon parfait. Huysmans et lui ne s’entendent plus. Vers 1888, son vieux compère chasse ses idées noires par une conversion au christianisme. C’est l’incompréhension. D’une nature plus joyeuse, Lorrain poursuit la décadence seul, puis avec Delphi qu’il va former à son image, même s’ils ont déjà de nombreux traits communs : l’amour de la peinture, des lettres et du théâtre, bien sûr, mais surtout, leur tendance à la provocation, l’humour noir, la tentation vers tout ce qui dérange et les charmes aguicheurs des garçons de cirque bien bâtis. Sous son influence, Fabrice Delphi devient un sacré trublion.
Les hommes se retrouvent aux foires, à Billancourt, au contact du peuple. Ils se présentent leurs amitiés respectives. Le monde des lettrés et des femmes de théâtre gravitent autour d’eux. Souvent, les discussions s’emballent. Dans la fleur de l’âge, Delphi a l’imagination intarissable. Il inspire les œuvres de Jean Lorrain et signe en 1903 sa première collaboration, une pièce de théâtre intitulée Clair de Lune. D’autres suivront, mais, hélas, aucune ne sera officiellement reconnue. La représentation a lieu dans la salle circulaire du Concert de l’Époque, qui était réputé pour son ambiance familiale où l’on ne se refusait pas les huées. Heureusement, le spectacle plaît. Il en sera tout autre pour la première pièce signée par Delphi lui-même…

La scandaleuse araignée rouge

Une petite araignée vermillon court sur les pages des deux auteurs. Muse étrange et maléfique, sinistre comme une goutte de sang, elle inspire un récit fantaisiste à Jean Lorrain. Ce dernier qui, contrairement à ses pairs, n’a pas le souci de vanter les charmes féminins, imagine une anecdote où une comtesse, Madame de Trémères, aurait eu raison de la santé de son amant à force de solliciter ses caresses. Décédée elle-même à la suite d’un mauvais dosage de chloroforme, la jeune femme est peinte sur son lit de mort par son dernier compagnon. Dans un esprit tout symboliste, l’artiste glisse dans les plis de sa robe blanche une grosse araignée, « une espèce de crabe monstrueux, sanguinolent et gluant, cela a l’air de la suivre et en même temps de participer à sa vie. »
Fabrice Delphi s’amuse de ce récit aux ombres inquiétantes. Pour les deux compères, les relations homme/femme invitent souvent le rire, les contes grotesques et même une certaine noirceur. On ne peut pas dire que le jeune homme éprouve de la culpabilité vis-à-vis d’une sexualité considérée comme anormale. A l’école de Jean Lorrain, il est bon, au contraire, de l’exalter et se donner un air supérieur en répétant à qui veut l’entendre que tous les grands esprits sont de « sacrés bougres ». Socrate, Platon, Alcibiade, Alexandre le Grand, Michel Ange, Shakespeare, Baudelaire, Verlaine, … les exemples ne manquent pas lorsqu’il s’agit de défendre son style de vie. Dans les cercles mondains, personne n’en fait un mystère, et, dans ses mémoires, Pierre Girieud note que ce garçon était une « tapette notoire ». C’est un temps particulier où, à l’instar de Lorrain qui se souligne les yeux et se couvre de pierres précieuses, les homosexuels cherchent à se démarquer pour mieux se rencontrer. Dans les salons, Fabrice Delphi aime s’approcher des jeunes gens aux attitudes équivoques. Il garde dans ses tiroirs des bas-noirs et autres fantaisies vestimentaires propres à faire fuir un visiteur mal informé.
Rien d’étonnant à ce qu’il se pique d’écrire une farce en deux actes intitulée L’Araignée rouge ou scènes de la vie des courtisanes. Dans cette vaste blague, quelques courtisanes s’interrogent à propos d’un visiteur cynique qui paye les filles tout en refusant leurs services. Ça ne l’intéresse pas. Une sorte de tension s’installe alors jusqu’à ce que, lassé des avances de sa victime, il pose une araignée rouge sur sa gorge et se délecte de sa terreur puis de son agonie.
La pièce n’a d’autre but que celui de prendre le spectateur à contre pied. Elle y parvient merveilleusement puisqu’elle est censurée dès sa première représentation. Dans le théâtre de La Bodinière, la belle société du 9e arrondissement est scandalisée. Les huées pleuvent devant une telle insulte aux bonnes mœurs. Sur l’affiche, les noms avaient pourtant de quoi séduire. Mademoiselle Polaire, l’actrice à la taille la plus fine du monde, interprétait le premier rôle. Elle venait de se démarquer grâce à Claudine à Paris, la pièce adaptée du roman à succès de Colette. Par amitié pour Delphi et Jean Lorrain, elle monte sur les planches. L’échec est cuisant. Si bien que le rôle de Nini d’Amour de L’Araignée est effacé de son palmarès.
C’est un coup dur. « La faute à monsieur Roujon qui, d’un trait de crayon bleu la raya du monde ! », s’écriait l’auteur avec colère. Ses mots sont forts, cet homme avait tué sa pièce sans lui laisser la moindre chance. Le cœur brisé, Delphi se bat alors pour la sauver. Il fait appel à un ami député, cherche des arguments pour faire revenir le cruel censeur sur sa décision. Hélas, l’ami député a le sang chaud. Voilà qu’à peine entré dans le bureau du directeur des beaux-arts il s’écrit, véhément : « Citoyen Roujon, il faut être une tourte pour interdire la pièce de Delphi Fabrice ! ». Monsieur Roujon se ferme d’un coup à la discussion. Il renvoie l’impertinent qui, emporté dans son élan contestataire, entame une tirade sur la nécessité d’une révolution sociale. Le jeune auteur ne dit mot. Sous le soleil d’été, sa mine est sombre. Il remet son chapeau blanc, garde la tête baissé, fait le deuil de sa pièce et peut-être celui d’une carrière pleine de succès. « Et ma pièce fut enterrée », écrit-il à Jean Lorrain. Bien sûr, le député lui promet d’en parler au ministre. Du vent… « Ah mon cher Jean, ajoute-t-il, si vous avez jamais des difficultés avec la censure, croyez-moi, ne vous embarrassez pas d’un représentant du peuple ! »
La mésaventure le marque. Touché par la plus dure des injustices, il en grossit les faits, les répète avec tristesse et incompréhension. L’araignée rouge le poursuit et tisse une toile solide dans son imaginaire.

En 1907, elle revient sous la forme d’un roman éponyme. Le temps du rire est révolu. Après les folles années 1903, la santé de Jean Lorrain commence à décliner sérieusement. Il reste chez lui, à Nice, la plupart du temps. Lorsque Delphi lui envoie son texte dans l’espoir de lui arracher quelques sourire, la fin n’est plus très loin. Les irrémédiables lésions de l’éther et la syphilis l’emportent à Paris le 30 juin 1906. Samuel Pozzi, meilleur chirurgien de la capitale, est incapable de sauver cet homme trop marqué par la vie. Il ne verra pas la sortie du livre le plus brillant de la carrière de son jeune élève. Le roman de L’Araignée rouge fait la synthèse d’une décadence sur la fin.
Sans révolutionner la forme littéraire, Fabrice Delphi écrit le journal d’un fou, d’un éthéromane qui sombre chaque jour plus en avant dans son addiction. Les errances mentales d’Andhré Mordann, ses délires à propos d’une araignée rouge, d’un fantôme qui le poursuit, le poussent à commettre un crime atroce. La tension monte au fil des pages, l’esprit saute d’un mot à l’autre, les images s’enchaînent, et enchaînent le lecteur pour un voyage psychédélique avant l’heure. « Un récit noir, noir, noir, … » annonçait le jeune auteur à Jean Lorrain. En donnant la parole à un narrateur dont la mélancolie prédisposait aux paradis artificiels, Delphi met en relief une bien sombre époque, celle des âmes en crise.

Le Paris des fortifs, des éthéromanes, des opiomanes

Une autre rencontre détermine la production littéraire de Fabrice Delphi. Vers 1897, il se lie d’une amitié forte avec le dramaturge Oscar Méténier. A près de quarante ans, l’homme se distingue par une moustache impériale, et une allure très digne qui venait toujours rappeler un ancien passé militaire. Fils commissaire de police, Méténier se destinait à suivre la voie de son père. Un premier travail au secrétariat du commissariat lui permet d’observer les mœurs des bas-fonds parisiens, de nouer des contacts solides avec le monde de la pègre qui, étrangement, apprécie sa droiture. A force d’entendre des histoires sordides, il se pique de littérature. Le naturalisme de Zola le tente. En 1887, il fait jouer sa première pièce. De nombreuses suivront, dont une collaboration en 1893 avec Jean Lorrain. Lorsque Fabrice Delphi fait sa connaissance, Oscar Méténier vient d’acheter un théâtre dans le Ixe arrondissement, Le théâtre du Grand-Guignol. Les pièces les plus originales de la capitale se produisent sur ses planches. La volonté première du dramaturge était d’y représenter ses pièces refusées. Il permet de cette manière l’émergence d’un genre nouveau, où scènes macabres et sanguinolentes sont mises à l’honneur. Lorsque Delphi écrit son Araignée rouge, il garde cet esprit en tête et sait qu’il existe un public formé à son art.
Entre l’amour pour le macabre et le Paris populaire, les deux hommes ne pouvaient que s’entendre. Moins réclamé que le grand Jean Lorrain, Oscar Méténier devient en fait le principal collaborateur de Fabrice Delphi. En 1902, ils signent une première pièce par leurs deux noms, Casque d’Or, au théâtre de La Robinière. La trame s’inspire d’un fait divers qui a fait beaucoup de bruit dans la presse. Le public suit attentif, fasciné, l’histoire de la vengeance d’une prostituée. Au Petit Journal, le ton est indigné, « Ce sont là des mœurs d’Apaches, du Far West, indignes de notre civilisation. Pendant une demi-heure, en plein Paris, en plein après-midi, deux bandes rivales se sont battues pour une fille des fortifs, une blonde au haut chignon, coiffée à la chien ! », mais, pour des auteurs, quel fabuleux sujet ! La même année, Les mémoires de Casque d’or paraissent en feuilleton dans le quotidien Le fait divers.
D’autres pièces, d’autres romans suivront mais, surtout, sa proximité avec l’ex sous-officier lui permet d’avancer dans les sombres milieux de la capitale, en particulier celui des consommateurs et trafiquants d’opium. Au contact de Jean Lorrain, Fabrice Delphi connaît l’éther, sans doute qu’il en a déjà consommé, mais il ne tombe pas dans la dépendance. La génération des premiers décadents est ravagée par cet alcool. La sienne, est quand à elle rongée par l’opium, sorte de fée brune à côté de la fée verte qu’est l’absinthe. Peut-être parce qu’il en voit les maux chez son ami, Fabrice Delphi est très tôt sensibilisé au problème de la drogue. Il connaît par cœur le profil de ceux qui commencent à y toucher dans les milieux huppés, des mélancoliques, un peu comme lui, qui gaspillent leur intelligence faute de savoir où aller. Grand lecteur de Baudelaire et de Poe, il a pour eux une pensée émue. Ce sont un peu ses semblables après tout, des âmes dévastés par un monde incompréhensible qui cherchent le bonheur ailleurs. L’Araignée rouge décrit ce besoin de se construire un monde de rêve grâce au mode très introspectif du journal. Le portrait est fin, c’est celui d’un jeune homme de son temps, du décadent que rien ne console, qui, écœuré par l’échec romantique, se fiche de la campagne, a l’amour cynique, une passion pour la saleté des fortifs. Un alter-ego de l’auteur ? Peut-être l’est-il dans ce qu’il y a de pire, de plus sombre. « Anéanti devant mon impuissance, j’étais sans courage pour échafauder une illusion de travail. Non, je n’avais même pas le peu de volonté nécessaire pour m’employer à quelque œuvre utile et banale dont la réalisation ne laisserait pas en moi une place pour l’inquiétude. Et des cours, et des nuits, je m’hébétais dans la monotonie d’une existence à la dérive qu’une angoisse aiguë torturait par crises. C’est alors que je connus mon ami, mon confident, mon consolateur, celui qui est toujours là, l’éther… », dit un narrateur que rien ne semble pouvoir sauver.
Cependant, n’oublions pas une chose, Fabrice Delphi est un observateur et, tout à l’écriture de son roman, il mène une grande enquête sur les opiomanes. Le projet est né très simplement. Lors d’une discussion avec Oscar Méténier, le jeune homme s’étonne : « On parle beaucoup de l’opium à Paris mais, pour ma part, je n’ai jamais eu la preuve qu’on en fumait. » Son ami lui propose aussitôt de le détromper en lui faisant visiter de vraies fumeries comme on en trouve en Inde et en Chine. L’opium, qui vient des colonies orientales, a été apporté par les marins et a envahi les ports que sont Marseille ou Brest. Entré clandestinement dans la capitale depuis quelques années, ce poison d’un nouveau genre fait couler beaucoup d’encre dans les journaux. Pendant que la Chine essaye de se débarrasser du mal, l’auteur est troublé par une Europe qui vante les mérites d’une « drogue qui donne la mort ». Les relations de Méténier lui permettent d’enquêter sur ce qu’il considère comme un véritable danger national.
Son contact est un lieutenant de vaisseau de retour de Chine, ancien thériaki et en congé depuis trois mois à Paris. De suite, l’homme lui donne le ton. Les visites se feront sous le sceau du secret. Les règles sont claires, et tiennent à ces quelques mots : « Aucun carnet, aucun crayon, et d’ailleurs dans tout notre périple, qui durera quelques semaines, n’ayez point l’air d’un homme de lettres et encore moins bien d’un journaliste. » En toute clandestinité, Fabrice Delphi découvre pendant trois mois un monde sous-terrain. Pendant quelques semaines riches en émotions, il visite fumeries d’artistes, salons huppés, milieux intellectuels ésotériques, et tripots populaires où l’on consomme un opium bas de gamme. Ses notes sont prises sur le vif, dans l’urgence. A peine a-t-il quitté les personnages qui jalonnent son parcours qu’il se précipite à son bureau pour revivre au détail près les scènes que sa mémoire a bien voulu sauver.

Les salles enfumées, noires, lui font vivre un véritable cauchemar qui soulève en lui quelques images fantastiques, au croisement de l’Araignée rouge. Ces tableaux le révoltent, cette destruction volontaire l’indigne. Pourquoi ? se dit-il romantiquement, alors qu’il y a la nature, le soleil et la Beauté ? Que ce soit l’éther ou l’opium, Delphi rappelle que les premières envolées ne durent jamais, et que si ces produits semblent stimuler l’inspiration du poète au début, ils finissent par l’alourdir. A travers une étude minutieuse, toutes les pratiques et habitudes des fumeurs sont décodées, afin d’écrire un livre-reportage « L’Opium à Paris » qui constitue l’un des plus précieux documentaire sur les habitudes de ce temps-là. Un peu sentencieux, le jeune auteur espère que sa publication pourra sauver quelques esprits. Il semble que, malgré les tentations de la vie parisienne, le sien soit toujours resté assez sain. Bien que décadent, Fabrice Delphi garde un lien très fort avec le romantisme. Ce n’est pas un terre-à-terre et, ainsi qu’il le confie à des intellectuels versés dans l’ésotérisme au cours de son périple : « Le mystère m’est familier et le rêve consolation ». Avant Jean Lorrain, le jeune homme avait compris que les séjours en province étaient le meilleur remède aux tourments de la vie citadine.

La Bretagne

Fabrice Delphi apprécie les émois populaires, l’ambiance très campagnarde des faubourgs et des fêtes foraines. Citadin avant tout, il garde cependant un mépris pour la bourgeoisie parisienne qui cherche de l’exotisme confortablement installée dans les salons du Quartier Latin. Si le 18e l’a vu naître, ses racines sont en Bretagne et il y fait de fréquents voyages. Il apprécie la « poésie toute spéciale » de ses paysages, la grisaille, les embruns de l’océan, et la mélancolie vaporeuse d’un peuple de pêcheurs, qui se considère toujours plus celte que français.
Jeune homme de vingt ans, il renoue l’été avec ses ancêtres sur l’île-de-Batz. C’est un curieux personnage qui avance dans la brume, une pipe de terre cuite à la main, avec ses airs distingués, et son langage châtié. On voit bien qu’il n’est pas d’ici.
Pendant ces belles journées, si loin de l’activité de la capitale, Jean-Marie Le Gardec, un pêcheur breton, le mène à la pêche à la sardine sur un petit canot. Et, tout en tenant la barre, Fabrice Delphi aime discourir sur la tristesse sublime de la Bretagne, celle que les peintres parisiens ont tant de mal à saisir. Le vieil homme approuve sans tout comprendre. « Tu as des tas de mots des villes pour dire ce que tu penses », lui confie-t-il, obligé de se reporter au dictionnaire pour suivre la conversation.
Ses rêveries à propos des landes désertes lui donnent un drôle d’air. Au bourg, tout le monde le trouve étrange, un peu dépressif, un peu maladif. Les poètes sont choses rares en ses terres hostiles, et Le Gardec doit expliquer à son entourage la nature particulière de son protégé ; c’est un écrivain. Il est pourtant difficile de comprendre que l’on puisse vivre de sa plume. De l’avis général, il aurait mieux faire de prendre un travail plus simple, plus nourrissant, celui de pêcheur par exemple, comme le fut son grand-père.
L’esprit rustique du vieil homme est sans doute réaliste. Ce Paris qui le retient pourrait bien finir par avoir sa peau… Mais, en été 1897, les rêves de gloire sont encore permis. Bras dessous, bras dessus, les deux compères vont sur le sentier chanter les balades du pays dans la plus parfaite insouciance.
Delphi garde des attaches profondes avec sa région. La lecture de la Beatrix de Balzac le transporte et c’est dans la presqu’île guérandaise qu’il prétend rencontrer Andhré Mordann dans L’Araignée rouge. A Paris, alors que la mode est aux peintures bretonnes, les traits trop grossiers, trop artificiels lui inspirent le plus grand dédain. Voilà que des parisiens sans art, maîtres d’une technique d’école, se prétendent spécialistes du grand Ouest ! Et, bien sûr, le bourgeois à l’âme grossière s’y laisse prendre, soudain piqué par l’exotisme d’une contrée sauvage, où vit un peuple de marins bourrus avec quelques siècles de retard.
Lors de ses promenades, le jeune homme admire l’art barbare des habitants, le souvenir mystérieux des bardes, le souffle des légendes, un style à la fois rustre et harmonieux sur lequel la révolution classique du XVIIe siècle n’a pas eu la moindre emprise. De la peinture ? Il n’y en a pas. Trop rustre, les bretons préfèrent ce qui est tangible. « Les fils de ceux qui ont eu besoin des menhirs, des dolmens pour affirmer leurs croyances au surnaturel n’ont pas pu avoir un art de pure représentation, de pure illusion des choses. », écrit-il. Ce sont les visiteurs, les peintres en visite, qui ont été les premiers touchés par cette atmosphère sortie d’un autre temps. Delphi partage leurs impressions. Avant l’influence de Jean Lorrain, son premier livre s’écrit au souvenir des rêveries et réflexions de ses paisibles vacances d’été. La décadence est encore discrète. Avec son romantisme latent, le jeune homme s’improvise critique d’art. Il fait publier un petit livre au titre évocateur, Les peintres de Bretagne, où, grâce à ses connaissances très pointues, il fait l’éloge des meilleurs représentants de la peinture bretonne et se montre des plus sévères vis-à-vis de ceux qui passent à côté de toute la souffrance poétique de ses terres. « Quand je rencontre un peintre que rien ne passionne, que rien n’émeut, qui peint sans fougue ou sans grande réflexion, qui n’a pas le sens de la passion ou du calme, qui n’est pas tout joyeux ou tout triste, qui reste froid devant la mer ou devant la montagne ou même devant la vie qui passe sous ses yeux, qui artiste qui ne nourrit ni l’amour du plastique, ni celui de l’idée pure, je le tiens pour un ouvrier, un simple ouvrier d’art, quelque fois très habile – mais c’est tout. »
C’est à tort que l’on voudrait rendre cette région sentimentaliste, songe-t-il. Qu’en est-il de la couleur, de la sensibilité très pieuse de l’antique Armorique ? A vingt-ans, le jeune Delphi est encore tout imprégné des vieilles passions celtiques. Elles lui font voir la Beauté, à des lieux de la crasse des faubourgs, lui épargnent les dérives de la vie intellectuelle trop alcoolisée et droguée des salons parisiens. Cependant, vaincu par la réalité urbaine et le romantisme noir de Baudelaire, le monde des lettres n’a plus de place pour les soliloques dédiés à Dame Nature. Paris le tient, Paris l’entraîne à Asnières, à Joinville, sur les rives de Billancourt, où règne la criminalité. Il s’engouffre dans l’industrie poisseuse des abords de la capitale, les inquiétants tuyaux d’usine, les arbres tués par la pollution, l’eau verte où s’étouffent les poissons. En 1904, Fabrice Delphi dédie un petit recueil de poèmes à moitié argotique pour livrer ses impressions, les Outre-fortifs. La banlieue le garde captif. « Je me suis laissé prendre par son charme toujours malsain, toujours équivoque », confie-t-il à son ami Méténier. Le jeune homme exalté par les paysages breton s’éteint peu à peu. Il ne lui reste bientôt plus que la ville.

Sinistre fin

30 juin 1906, Jean Lorrain décède et la longue fête parisienne arrive à l’heure du déclin. Malgré quelques pièces de théâtre, un roman, une réputation dans les cercles mondains, le jeune Fabrice Delphi n’appartient pas aux grands auteurs de son temps. Il reste, comme l’avait dit quelques mois plus tôt son ami défunt, un « arpenteur du terrain vague » aux côtés des noms plus illustres. Sans renoncer, il reste très lié à Oscar Méténier. Des pièces, des idées de roman voient encore le jour mais sont, pour la plupart, signés du nom de l’ex sous-officier. Lorsque ce dernier trouve la mort sept ans plus tard, le choc est terrible.
Dès 1910, Delphi voit les dettes s’accumuler. La misère dans laquelle il se trouve met un terme définitif à ses prétentions littéraires. Pourtant, quand on ne sait rien faire d’autre qu’écrire, il faut bien continuer. Il commence à adapter des saynètes de la comtesse de Ségur au théâtre, vend une partie de sa correspondance avec Lorrain à des particuliers et à des journaux. Les lettres s’éparpillent, il n’en reste presque plus rien. La fin de Méténier signe l’adieu définitif à tous ses rêves de jeunesse. Il se bat pour faire reconnaître ses droits sur les pièces de son ami, en vain. Fabrice Delphi est, semble-t-il, déjà mis en terre, au cimetière des artistes oubliés.
Les pages se noircissent dans son petit appartement. L’homme use sa plume sur des romans populaires et quelques œuvres militaires que l’on offrait aux poilus pendant la guerre, car la première guerre mondiale a éclaté, et rien ne sera plus jamais comme avant. Finie la Belle Époque, s’adapter ou mourir est la règle dans la société d’après 14-18. Au lendemain de la guerre, le monde est bouleversé, l’esprit décadent n’intéresse plus personne et, comme le déplore Colette, même Jean Lorrain semble effacé des mémoires. Il n’y a plus personne pour dépoussiérer les œuvres de jeunesses de Delphi. Son nom est associé à celui des romanciers à succès dont on fait peu de cas. A cheval sur deux époques, l’auteur doit accepter un rôle ingrat, déshonorant, celui du raté. Trop jeune pour défrayer la chronique avec ces fauteurs de trouble qu’étaient Lorrain et Méténier, il est déjà trop vieux pour l’émergence du dadaïsme et la clique d’André Breton. La révolution littéraire se porte très bien sans lui.
Les documents précieux que sont Les peintres de Bretagne et L’Opium à Paris ne trouveront jamais plus d’éditeur. A propos de L’Araignée rouge, il faudra attendre l’initiative d’un indépendant, Terres de Brume, en 2007. Mais qui, à propos du décadentisme, pourrait encore citer cet ouvrage ? L’Histoire ne garde pas la moindre trace de ses souffrances, preuve en est de son décès, au milieu des années folles, dans l’indifférence la plus complète. Le pauvre homme n’a que soixante et un an, ce n’est pourtant pas l’âge de l’abandon en hospice. Mais qui est-il donc ? s’interroge-t-on en le découvrant. Un solitaire, un corps que personne ne vient réclamer, un cadavre sans héritage qui aurait fini à la fosse commune si l’époque n’avait pas, depuis la fin du XIXe siècle, le souci d’un enterrement plus digne.
Sang et encre ont coulé d’un même trait sur des milliers de pages. 117 titres, cela parait énorme, et ce n’était pourtant pas assez. La littérature ne récompense pas tous ses adeptes. Elle leur réserve parfois un sort des plus cruels, un décès prématuré, des pages à l’état de cendres qui, contrairement à celles d’un Pessoa ou d’un Baudelaire, ne trouvent aucune justice tardive. Fabrice Delphi demeure l’éternel inconnu dont le nom est parfois cité dans les biographies – déjà rares ! – de Jean Lorrain ou d’Oscar Méténier, un homme aux contours vagues, qui n’a laissé aucune photographie. Il faut se reporter au témoignage d’un vieux pêcheur breton pour entrevoir, quelque part à travers la brume du Croisic, un jeune homme famélique fumant une pipe rouge en terre cuite.