Remise à zéro

Avant-propos

Nouvelle écrite dans l’urgence entre mes projets universitaires. Un concours sur le thème de Babel m’avait donné une idée que je tenais absolument à mettre en forme. Remise à zéro est une dystopie dans un monde que l’on voudrait utopique. Je m’essaye pour la première fois à un genre de critique sociale, en posant sur quatre pages les idées d’un projet plus grand. Pour ce sujet, la science-fiction ne semblait idéale, elle force le détachement, pour entrer dans un monde revenu à la Babylone originelle.
Je ne vous cache pas que Le meilleur des mondes est, dans ce registre, ma référence principale.
Un groupe m’a également accompagné tout au long de l’écriture. Il s’agit de
Der Blaue Reiter, dont les notes neoclassiques/martiales étaient parfaites, en particulier celles de l’album Le Paradis Funèbre. Si vous voulez écouter…

Paru dans le webzine n°23 de l’Altaride en avril 2014.

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On ne peut pas vivre ici. La tour de Babel n’est pas notre rêve, Ils vous ont menti. Mais il est trop tard pour faire éclater la vérité, je crois que nous sommes tous fichus depuis longtemps. Ils prétendent que nous vivons la plus belle des époques, l’apogée de l’Humanité. Peut-on dire le contraire ? Il ne reste plus rien des Anciens depuis le Grand Cataclysme, juste la parole du dernier prophète qui, selon les légendes officielles, nous a délivrés du Malheur, invention d’une civilisation trop immature pour survivre.
Mon ventre se soulève encore à l’idée de ces comprimés dont on m’a gavé toute mon adolescence pour supprimer les mauvaises pensées de mon esprit. J’ai du sang sur les mains, mais c’est mon œsophage qui se serre. Je les vomirais par centaine si je pouvais. « Tout est une question de fluide, m’expliquait le médecin, les désordres de l’âme se soignent, il suffit de rétablir l’équilibre et tout ira mieux. ». J’étais malade, dépressive, comme on aimait le dire avec une profonde pitié. Les jouissances de Babel n’étaient pas pour moi, j’étais le problème, une herbe folle entre deux tranches de béton, une petite fille en larmes devant l’école. J’ai un souvenir très net du jour de ma première rébellion, ce fut un élan de l’âme comme on en a peu, une oppression soudaine, des oreilles qui bourdonnent, un souci d’adéquation entre soi-même et le réel.
Ah, le réel ! Il n’en finissait jamais de s’étendre sur les bancs d’acier. Je voulais apprendre, les autres m’en empêchaient. Nous progressions doucement, au rythme de tout le monde, et surtout de ceux qui, par paresse, s’efforçaient de ne rien comprendre.
Parfois, le soir, les sanglots éclataient, et je plongeais dans une douloureuse perplexité. Quelque chose ne tournait pas rond en moi, une inquiétude fébrile grandissait un peu plus chaque jour. Je revoyais les grilles toutes les nuits. Je m’éveillais anéantie.
La réponse à laquelle je me refusais m’est apparue un matin, avec une cruelle lucidité.
–          Je ne veux pas y aller, ai-je dit à ma mère. Je m’ennuie, il ne se passe rien là-bas, ce sont les autres qui progressent, pas moi.
Ma mère était une femme naïve, gentille, pareille à mes camarades en plus âgée.
–          Si tu ne te sens pas bien en classe, parles-en à la maîtresse Ylza.
Je l’ai écoutée. La maîtresse m’a rassurée, j’avais une chance immense, j’étais sa meilleure élève, même si, normalement, elle n’avait pas le droit de dire cela.
–          Tu iras plus loin qu’eux, tu le sais, mais l’heure des sélections n’est pas arrivée. Même si tu as le niveau d’aller chez les années supérieures, ce ne serait pas bien. Les autres élèves se sentiraient rabaissés, ils t’en voudront, ils ne seront plus motivés à travailler si tes capacités faisaient déjà de toi une privilégiée. Sois patiente, les choses se feront naturellement, et Ils te choisiront.
Ils ce sont les enseignants des grandes écoles, celles auxquelles tout le monde a accès mais où peu d’élus demeurent parce que la plus grande sélection ne se fait pas sur la notation. Les étudiants s’éparpillent peu à peu, victimes de soirées, de divertissements, d’argent gagné aussi facilement qu’il sera perdu. Vous savez tout cela, il y a tellement mieux à faire qu’étudier. Obtenir un diplôme est long, une dizaine d’années, souvent plus. Que voulez-vous, depuis que la robotique s’est mêlée à nos chairs, nous vivons trop longtemps pour céder la place aux plus jeunes. C’est un vrai mal du siècle, mais qui s’en préoccupe ? Babel chante tous les jours, on rit dans les bars, les cœurs s’échauffent en discothèque, et on ne dort jamais.
L’avenir est toujours flou, toujours lointain. Même ma mère n’y a jamais pensé. Elle fait partie de cette classe dont on déplore la rareté des naissances. En bas de la tour, ce n’est pas un problème, ça grouille, ça pullule d’êtres dont personne ne se soucie vraiment. Normalement, on ne s’y aventure pas. Les échos nous viennent de ceux qui ont obtenu un transfert d’école. Ils sont rares, souvent terrifiants. Il n’y a pas plus dangereux qu’un « élu d’en bas », comme on les appelle. Ils ont la rage de vivre, de réussir, souvent aucune pitié ni empathie, parce que rien ne survit dans le monde qu’ils ont connu. Ils émergent de la tourbe comme des poissons bouffis de pétrole.
Là où j’ai vécu subsiste une certaine douceur, une enfance perpétuelle. Ma mère n’a jamais pu expliquer les raisons de mon arrivée. Dans ces moments-là, on parle d’une envie soudaine, d’une idée obsédante. Une certaine logique mentale se forge autour de quelques impressions physiques, et vous agissez. Ça ne vous a jamais semblé étrange ?
Je viens de me blesser à la main avec un couteau chirurgical. Je visais les veines, je le sais. Je pourrais vous parler de la noirceur contre laquelle je lutte ces dernières heures, de cette impression de vide et la certitude de l’inutilité de tout, de l’impossibilité à trouver l’illusion du bonheur ici, mais j’ai toujours vécu avec. Il n’y a aucune raison pour que je cherche à en finir maintenant, pour que j’étouffe en moi au point de briser l’étau de la chair. Le couteau m’a raté et je sais qu’il reviendra. On ne me laissera pas courir encore longtemps. Je suis un danger, un être mal conformé.

–          Bien sûr, j’aime lire, ce n’est pas le problème.
Je me revois à dix-huit ans, assise à la véranda d’un café encore à la mode. Un ciel doré, plus vif que d’habitude, obscurcirait la peau de ma meilleure amie. Mes doigts tournaient nerveusement le pied de mon verre contre le chrome de la table. J’avais arrêté le traitement depuis peu, sans le dire à personne.
–          De quel problème veux-tu parler ? me demanda-t-elle.
Ses grands yeux fixaient, ébahis, la liqueur verte devant sa bouche. Elle se retenait de soupirer, comme souvent lorsque j’essayais de mettre des mots sur le chaos de mes pensées.
–          ça m’a l’air… je ne sais pas… un peu vide. Ne devrait-on pas, par exemple, dire autre chose que des évidences ? C’est comme si tout le monde pensait de la même façon. Mais ce n’est pas aussi simple… non ?
–          Je ne vois vraiment pas de quoi tu veux parler. Je m’y retrouve très bien dans ces histoires. Tu devrais arrêter de voir le mal partout Ylza.
Je savais que je devais me taire, qu’il n’était pas utile d’en dire plus. Je me heurtais à des sourds depuis que j’essayais de réfléchir. C’était le plus grand drame de mon existence. Personne ne voulait voir ces vérités qui me transperçaient les yeux à force de me narguer. Aucune création n’était faite pour durer. Les gens s’emballaient un jour pour une chose qu’il vénérait entre toutes les autres, puis, une fois que plus rien n’alimentait le phénomène, ils se découvraient une violente passion pour un autre sujet. Rien ne les touchait. Ils s’amusaient, disaient-ils. Que désirer de plus ? Je voyais déjà un dérèglement plus profond, une volonté sans cesse détournée de s’attacher réellement à quelque chose et se l’approprier pour revêtir, enfin, le visage d’un être différent.
Babel a détruit les plaisirs à force de les exalter. On ne peut se satisfaire de rien ici, il y a toujours un ailleurs à atteindre. Ils vous diront que leur rêve est de travailler au niveau supérieur de la ville, parce que les gens d’en haut semblent plus heureux. C’est faux. Ils sont semblables. Plus riches, certes, mais tout aussi dévastés par leur impossibilité à éprouver de vraies passions, devenues, d’une certaine manière, aussi fictives que la magie à force de n’exister que dans les livres.
–          J’ai l’impression que tout le monde ici se retrouve dans les mêmes choses. N’avons-nous donc aucune identité propre ? Ai-je dit.
–          Les histoires sont faites pour parler à tout le monde. Je ne vois pas de quoi tu te plains. Nous sommes des privilégiés. Avant, les hommes étaient condamnés à obéir à des règles qui les empêchaient de vivre selon leurs envies. N’as-tu donc pas écouté les cours sur la dictature de la morale ? Alors que nous sommes tous libres, tu prétends que nous n’avons pas d’identité ?
–          Es-tu seulement capable de répéter autre chose que le discours qu’on nous sert à longueur de journée ? Et puis, n’est-ce pas curieux qu’on ne puisse pas vérifier par nous-mêmes ces dit-on sur le « avant » ? Nous étions Sept milliards de personnes avant le grand cataclysme. Sept milliards, ça laisse forcément des traces. On ne me fera pas croire que tout a disparu d’un coup. En haut, Ils savent, ils ont les preuves. Pourquoi ne nous montrent-ils rien, si l’autre monde était si atroce ?
Elle se contenta de me considérer avec une certaine pitié, comme les autres, en posant une main bienveillante sur la mienne.
–          Ne le prend pas mal Ylza, mais, le directeur du lycée nous a dit que tu étais malade. Les âmes dépressives voient toujours le mal partout, tu dois reprendre ton traitement, je sais que tu l’as arrêté.
–          Non, ai-je répondu fermement.
–          Oh, je tiens beaucoup à toi, si tu ne fais rien ça empirera et personne ne pourra plus te sauver. Mon oncle était comme ça, il refusait de se soigner, et il a déliré de plus en plus, jusqu’à ce qu’il se… Enfin… Tu sais. Les inadaptés meurent vite. Les pilules te soigneront.
–          Certes, avec une prise quotidienne, un cerveau en compote avant ma vingt-cinquième année, je n’en doute pas.
–          Ylza, notre époque a fait la synthèse des erreurs du passé. Te rends-tu comptes qu’avant, il existait un millier de langues et de cultures différentes ? Nous ne faisions que nous disputer. Depuis que tout s’est mélangé, nous vivons tous dans la plus parfaite harmonie.
–          Non, vous ne vivez pas. Ai-je dit en renonçant définitivement à la discussion.

Il fallait des êtres intelligents, mais ces derniers n’avaient pas le droit de mettre leurs facultés au service de la réflexion. J’avais posé trop de questions. Les idées, ce poison de l’âme, grandissaient en moi, toujours plus vives et douloureuses. J’ai mis du temps avant de comprendre l’origine de mes larmes, des crises, des bouts de peau sous mes ongles. Au début, le traitement était fantastique. Je m’ouvrais au silence. Un millier de voix se taisaient pour n’en laisser qu’une seule, celle de la pilule. Ça ne me rendait pas plus heureuse, tout devenait juste très secondaire. Je m’ennuyais d’une autre manière, avec la certitude que ne rien faire était, précisément, la meilleure chose à faire.
Un jour, j’ai repensé à la souffrance d’avant. Elle ne me tuait pas, elle vibrait, broyait ma chair, martelait mes tempes, et tout en moi débordait. Je vivais à l’étroit dans un monde trop petit. Je vivais. En interrogeant mon cœur, j’ai cherché les sanglots. Mes yeux restaient secs. Je m’éteignais peu à peu. J’avais pourtant l’idée d’une horreur qui dépassait ma compréhension physiologique. Elle est revenue, heureusement.
Deux semaines après l’arrêt des pilules, je tremblais à nouveau. Je m’enfonçais dans les abysses, j’avais repris le pouvoir, l’angoisse étreignait ma chair. Ce n’était pas la plus agréable des sensations, mais, c’était, au moins, quelque chose de palpable, un peu froid, certes, mais capable de violentes bouffées de chaleur dans ses plus fortes manifestations.
Si je n’avais pas fuit, ils m’auraient sans doute reprise. Je suis restée calme, aussi apathique que possible en société. Le désir de comprendre m’aidait à tenir. Je suis devenue stupide. J’ai échoué mes études pour chercher un travail en bas, sur les fondations de la ville, et les vestiges de l’Ancien Monde.
Les « on dit » n’ont pas menti n’est-ce pas ? Personne ne voudrait être muté ici. Les habitants ont un physique incroyable, pas qu’ils soient difformes, mais une certaine lourdeur afflige leurs traits. Les yeux tombent, la lèvre pend. Ils parlent une forme très bâtarde de notre langue, un dialecte très instinctif, idiot d’un point de vue humain, mais différent, comme si une autre culture émergeait de leur incapacité à suivre l’idéal de notre société. Peu de choses avaient de réelle emprise sur eux. La vie n’est pas compliquée, en apparence, sur les fondations. On touche les aides plus qu’on ne travaille, faute d’aptitudes utiles à la société. Les gens se sentent libres, mais ils boivent, ils se battent, et l’insécurité s’aggrave tous les ans. Babel ne cesse de s’élever, les meilleurs suivent, les autres restent, on les oublie à moitié. Quelques policiers sont envoyés en bas parfois, mais il est difficile de faire croire à un engagement volontaire quand tout le monde redoute la mutation. Alors, ils se sont raréfiés. La situation devenait très instable à mon arrivée. J’avais pris mes fonctions dans le poste de police d’un quartier dit « en zone rouge ». Mon supérieur et mes collègues étaient des imbéciles alcooliques, comme à peu près tout le monde ici, des incompétents qu’on laissait porter l’uniforme pour sauver les apparences. En fait, je n’avais rien d’autre à faire que recevoir des plaintes, tous les jours.
Le soir, j’explorais les vestiges par-dessus lesquels on avait dressé des blocs de verre et de fer. Il m’a fallu deux ans avant de mettre la main sur une preuve, un livre jauni écrit dans une autre langue. Une autre langue, oui, vous m’avez bien entendu. Certains mots ressemblaient aux nôtres mais je n’y comprenais rien. Les échos sur l’Ancien Monde, aujourd’hui assimilés à la Légende, sont bien réels. Babel n’a pas toujours été unie. La persévérance m’a permis de déterrer une bibliothèque posée stratégiquement à un endroit à la fois évident et compliqué. Il n’y avait pas qu’une seule langue dans ces livres. Les unes chantaient, les autres avaient la dureté du roc. Au contact de ces ouvrages, j’ai découvert, enfin, un sentiment proche de la passion.
Je m’y consacre entièrement depuis cinq ans, ils sont mon unique consolation lorsque je dois écouter les bégaiements abstraits des plaignants. J’ai mis au point un programme pour m’aider à décoder les langages. Je n’en maîtrise qu’un, il m’a permis de comprendre deux livres, des histoires sur le monde d’avant, des pages piquées d’odeurs, d’images et d’impressions comme nous n’en éprouvons plus ici. Ce n’était pas barbare, c’était beau. Je ne peux croire qu’un Grand Cataclysme a tout ravagé. Pourquoi nous imposer cette ignorance et cette existence là ? Nous avons perdu le bonheur à force d’avoir accès à tous ses ersatz. J’aimerais vous donner les réponses, elles sont peut-être quelque part dans les autres textes, écrites dans une autre langue.
Ils m’ont retrouvée avant la fin de mes recherches. J’écris à la hâte, car mon programme a été identifié et détruit. Ma main saigne, ils finiront par me contraindre au suicide. J’irai au devant, comme le philosophe qui écrivit les lignes d’un de ces ouvrages.
Mon travail est sous clé. Je l’abandonne dans cette bibliothèque que personne, en cinq-cents ans n’a pu trouver. Je vous laisse le soin de poursuivre mon travail. Ne vous dressez pas contre le pouvoir, mais répandez les mots anciens, enseignez ces langues exhumées, lisez les témoignages du passé, détruisez la tour de Babel.

2 Responses to Remise à zéro

  1. Marie-Eve

    J’ai beaucoup aimé cette première lecture.
    Ton écriture est très fluide et te lire est agréable.
    Moi qui n’aime pas spécialement le genre fantastique, je trouve qu’il est très bien mesuré.
    Tu décris très bien la psychologie de ton personnage. Chapeau!

    • UnityEiden Post author

      Merci ! Je suis rassurée : )
      Les effets fantastiques restent assez limités ici, nous sommes plus dans l’anticipation. Contente que la lecture t’ait été agréable.

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