381-01Plus qu’une nouvelle ô douce enfance est un fragment, un bout de l’histoire et du malaise d’un personnage que j’écris en jeu de rôle depuis des années. Je pensais justement à la tristesse de son passé, j’avais la vision de ce gamin profondément seul, trop perturbé pour s’échapper à travers le jeu et avec, pourtant, un monde intérieur très riche. Certains personnages ont plus de signification que d’autres. Lilian est une sorte de moi-même au bord du gouffre et sans parachute, un concentré de démons intérieurs difficiles à définir. La nouvelle, purement introspective, ne contient aucun élément imaginaire. Elle propose d’entrer dans la psychologie perturbée d’un enfant de 9/10 ans qui subit l’âge de l’innocence comme une peine. J’ai eu beaucoup de chance d’être retenue au sommaire de l’anthologie Morts Dents Lames 2 aux éditions La Madolière, car même si rien n’est sanglant dans ce texte, le malsain est à vif et je ne voyais pas tellement où il aurait pu trouver une meilleure place.

La nouvelle passe d’une scène à l’autre, en alternant les moments où Lilian agit avec les autres, avec un sens de la manipulation et de la perversité déplacé pour un garçon de son âge, et celles où il est seul, confronté à ses propres béances. Je voulais que ce texte soit dur et j’ai dû m’y prendre à deux fois pour l’écrire, avec une pause de plusieurs mois. Quand j’écris Lilian, je dois puiser dans les parties les plus enfouies de mon inconscient. C’est un personnage fissuré de toutes parts qui tient debout en se nourrissant, pour ainsi dire, de la vie des autres. Même si je ne sais pas de quelle manière je pourrai bien l’utiliser au-delà de cette nouvelle, j’apprécie les expériences d’écriture qu’il me fait vivre.

Je voulais aussi faire de cette nouvelle une contre-célébration de l’âge béni de l’enfance. La mienne n’a pas été malheureuse, mais je ne suis pas à l’aise avec les souvenirs qui y sont liés, et l’impression d’être incomplète. Toutes les histoires qui se rapportent à la nostalgie de cette période m’ennuient d’ailleurs. Lilian pressent qu’il ne pourra être libre de s’épanouir qu’une fois adulte.
La nouvelle pose aussi en substance la question de l’héritage familial. Seul dans le manoir envahi par la mémoire de ses ancêtres, Lilian ne se retrouve pas. Il manque de guides, de repères, et souffre de ne pas pouvoir s’approprier un passé qui devrait lui appartenir.

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Retours 
” Belle écriture pour décrire le morne quotidien d’un gosse de riche surdoué, très seul, auto-centré sur lui-même, à la recherche de sensations adultes. Pas vraiment de SFFF ici, mais un portrait saisissant et profond.” Lamortcestbien

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Extraits bonus

Comme j’écris souvent Lilian par-ci par-là, dans l’attente d’en faire quelque chose, peut-être un récit qui se poursuivra dans l’introspection pure après tout, je profite de l’article pour vous laisser avec deux extraits non-publiés du personnage dans sa version adulte, en espérant que vous apprécierez le détour dans ses pensées troubles.

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Il percevait cette tension qui précédait généralement des aveux, des paroles embarrassantes que l’on se force à dire pour mettre à plat des choses encore confuses dans un couple. D’abord, ils se tenaient tranquilles, lançaient des questions innocentes, puis, leur tension déjà au maximum se resserrait soudain, et une phrase explosait pour ouvrir l’heure aux explications. Lilian détestait ces moments. Au lieu d’engager l’autre a vider son sac, il prenait un malin plaisir à les repousser, et se vengeait par anticipation en prolongeant la souffrance mentale. Ensuite, il savait très bien où la conversation le mènerait : aux reproches, aux problèmes insolubles. On voudrait savoir ce qu’il désirait vraiment, où il pensait en être, s’il se sentait prêt à faire des efforts, et tout cela ne signifierait pour lui qu’une seule chose, la fin de sa tranquillité. Alors, tout se terminerait dans les larmes. Il s’en irait la mort dans l’âme et trouverait un moyen efficace de se distraire pour oublier.
Un voile étrange passa dans le regarde de Lilian. Un mouvement d’apathie le saisissait toujours quand on lui demandait de changer son comportement, mais il se reprit. Il ne voulait pas faire la sourde oreille, laisser son compagnon parler seul, s’agacer contre son absence totale de volonté, et le chasser pendant qu’il hausserait les épaules en soupirant, s’allumerait une cigarette, s’intéresserait au calendrier accroché sur le mur et autres attitudes parfaitement inappropriées.
Quand on le mettait au pied du mur, son attitude régressait. Il avait accepté un nombre incroyable de punitions plus jeune parce qu’elles lui paraissaient moins insurmontables que l’idée de devoir exprimer clairement ses contrariétés. Ce qu’on avait souvent confondu avec de la provocation était souvent un blocage, une incapacité sincère, désespérée, à parler.
Il avait déjà vu des situations lui échapper, connu le regret, eut la vague idée d’essayer de réparer ses erreurs mais, au final, il laissait mourir l’espoir d’améliorer les choses. Il se persuadait que la décision venait inconsciemment de lui. S’il se comportait mal, n’était-ce pas pour détruire, se faire haïr et jeter ? Pourquoi le ferait-il autrement ?
Si l’on pouvait creuser plus loin dans sa psyché, on le trouverait probablement consternant mais tout le problème était là, Lilian ne manquait pas de sentiments, ils étaient nombreux, confus, sans suivi véritablement logique ni durée. Il était déjà tombé plus de fois amoureux qu’une personne mentalement équilibrée dans une vie complète, et il était incapable de dire si ces amours là étaient sincères ou s’il s’agissait plutôt, à chaque fois, d’une sorte d’idée fixe qu’il se mettait en tête.
Les « gentils », les naïfs, les êtres les plus adorables du monde étaient trop fragiles, trop insipides pour être aimés de lui. Et les aimait-il vraiment ? Ou aimait-il se voir moins vil grâce à eux ? Il n’y avait rien à sauver de celui qu’il aurait pu devenir dans un environnement favorable, la seule chose qui le retenait était la difficulté à l’admettre.

Il n’avait jamais espéré passer pour un individu normal. Au contraire, depuis des années, il s’appliquait à rendre son désordre acceptable. Les gens finissaient par lui pardonner d’être un original, puisqu’ils se sentaient désarmés par l’assurance avec laquelle il enfreignait à peu près toutes les règles. Si l’on pouvait deviner ses blessures, elles n’inquiétaient jamais vraiment, elles appartenaient au personnage, relevaient presque de la fiction. Il était une énergie vive dans un monde parfaitement lisse, une source de distractions, d’interrogations parfois, mais, surtout, un être trop attaché à ses propres règles pour le sens commun.
Il voulait pouvoir livrer le chaos de ses pensées à quelqu’un, montrer enfin tout ce qui le broyait de l’intérieur, toutes ces frustrations dont il était incapable de parler. Sans mots pour le véritable lui-même, il avait préféré enchaîner les rôles. Mais, malheureusement, quoiqu’il espérât encore qu’on lui prouvât le contraire, il ne pensait pas découvrir une personnalité structurée derrière ses créations. Que lui apporterait-on, sinon la confirmation de tout ce qu’il cherchait à dissimuler et oublier ?
Il n’avait personne à impressionner. Il n’avait jamais réellement voulu plaire à qui que ce soit, au contraire, faire regretter au monde son existence était devenu une sorte de passe temps. En vérité, il redoutait plus le rejet que n’importe qui. Il avait besoin d’être aimé malgré des dehors absolument insupportables, et il s’amusait de la consternation, du mépris, des esprits faibles trop égarés par son insolence pour en saisir la subtilité.
Il aurait pu être une bonne personne s’il le pouvait. Oui, il en était souvent convaincu. Mais toutes les choses qui filaient trop droit finissaient pas l’irriter. Devant un château de cartes, il lui semblait impossible de résister à l’envie de souffler, surtout quand la fragile construction impliquait des heures, des jours de travail. Il brisait tout avec une immense satisfaction sur l’instant puis, il s’étonnait, s’abandonnait à une tristesse romantique touchante et filait vers un autre chemin, en oubliant toutes ses contrariétés.
Il avait abusé sans retenue des bonnes âmes qui s’étaient parfois donné pour mission de le sauver. Celles-là avaient recueilli de long en large des aveux partiellement faux, cru à toutes ses promesses, ses « je vais faire des efforts », avant de se faire planter sans pitié le jour où le rôle de l’enfant blessé ne l’intéressait plus. C’était ainsi. Il avait besoin d’être écouté, dorloté, mais seulement lorsqu’il le décidait, lorsqu’il gardait une parfaite maîtrise de la situation. Il aimait recevoir des paroles et des gestes rassurants, sentir qu’on s’inquiétait pour lui, quitte à exagérer sa peine quand elle n’était que superficielle. Après tout, n’avait-il pas des raisons profondes d’être malheureux ?