On le sait bien, travailler sur un auteur apprécié est une chose assez rare dans les études de lettres. Exposés et dissertations m’ont ainsi laissé de nombreux traumatismes, je veux bien évidemment parler de l’Heptameron, Gérard de Nerval et autres Yves Bonnefoy… Et parfois, LE sujet tombe. Je n’avais encore jamais lu Francis Scott Fitzgerald avant un séminaire sur la littérature des années 20 dans le cadre de mon M1. Je l’ai découvert avec Les heureux et les damnés. Que dire ? Ce fut une histoire d’amour littéraire comme il en arrive peu, ce genre de moment où les mots de l’auteur trouvent tellement d’écho en nous que l’on se dit qu’on aurait pu les écrire (avec un moindre talent). Ah ! J’ai aimé détester cet Anthony Patch et me dire que ç’aurait pu être moi en pire comme il fut un avatar désenchanté de l’écrivain.
J’ai donc très envie de vous faire partager un exposé (quelle drôle d’idée je sais) parce que je l’ai écrit un peu comme une histoire, en me fiant à mon analyse personnelle (mais les faits historiques sont documentés je vous rassure !) et parce que, après l’avoir présenté en décembre, des étudiants que je ne connaissais pas se souvenaient encore de moi à la fin du master comme celle qui avait donné l’exposé sur Fitzgerald. Emporter des auditeurs avec un auteur qu’on a aimé lorsqu’on est un simple étudiant obligé de se prêter à l’exercice très rébarbatif des exposés est vraiment une chose gratifiante.
Enfin, place à une littérature qui me plaît tout particulièrement, celle de la Lost Generation délurée et désoeuvrées des années 20 ! Fêtes mondaines et alcool au programme !

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La fête comme indice social

Les heureux et les damnés commence à la fin de la belle époque et se poursuivent dans les années folles, périodes toutes deux marquées par une culture de la fête, qui gagne dans les années 20 toutes les couches de la société. En anglais, les années folles sont désignées par le terme « roaring twenties » (années 20 rugissantes) qui se réfère en particulier à l’effervescence des Etats-Unis. La libération des moeurs amène progressivement une nouvelle manière de faire la fête en réduisant la fracture sociale entre les classes moyennes et l’élite mondaine. Cette dernière, égarée dans un monde qui fait éclater toutes ses valeurs héritées de l’aristocratie du XIXe siècle, devient une « génération perdue », en crise dans une société où la naissance, et l’oisiveté, exprimée par la fête, ne suffisent plus à justifier sa place dans le monde. Anthony est la parfaite incarnation de cette jeunesse en mal de repères qui, à force de multiplier les réceptions sans buts, sombre dans l’alcoolisme, la bêtise et la misère. Il faut savoir que le sort dramatique de cette génération perdue, noyée dans des fêtes qu’elle ne comprend plus, et où, par conséquent, l’expression du plaisir se manifeste par des excès, a inspiré un certain nombre d’auteurs. En général, les écrivains se font les témoins d’un monde qui s’est fragmenté avec eux. Francis Scott Fitzgerald est le représentant de cette génération, aux côtés d’Hemingway et de Gertrude Stein. Dans le roman Ces corps vils, qui m’a aidé à développer ma réflexion sur les fêtes dans les années folles, Evelyn Waugh trace une satire impitoyable des Bright young people, ces jeunes aristocrates londoniens qui traversent l’Europe des années folles à la recherche de sensations de plus en plus débridées.
De la même manière, la fête est à peu près la seule action du roman de Fitzgerald. Nous découvrons les personnages à travers les lieux qu’ils fréquentent et pouvons mesurer la dégradation de leur situation, puis leur nouvelle élévation, en fonction des milieux dans lesquels ils sont acceptés ou, à l’inverse, refusés.
Le sujet de l’exposé étant assez large, j’ai essayé de montrer, bien évidemment, que les lieux où l’on se retrouve pour faire la fête déterminent le niveau social mais, plus particulièrement, de voir de quelle manière la perception de la fête évolue au fil du roman et contribue à amener un changement social, une inversion des valeurs. En effet, l’avant-guerre nous montre une société mondaine très fermée, déterminée par la naissance, et l’après-guerre s’ouvre au populaire avec des conséquences désastreuses pour ceux qui, comme Anthony, restent en partie prisonniers d’une éducation basée sur des valeurs impossibles à appliquer.
Dans un premier temps, je décrirai donc la génération de l’avant-guerre, la manière qu’ont les mondains de se montrer en société, leurs intérêts, leurs richesses puis je m’intéresserai aux codes qui définissent, à travers la fête, la place que chacun occupe dans la société. Enfin, la troisième partie ouvrira une réflexion sur ce renversement des valeurs qui entraine la fin définitive de l’aristocratie de la belle époque et l’entrée du populaire dans les nuits de la nouvelle élite sociale.

La génération d’avant-guerre

Anthony et Gloria sont des enfants de la Belle époque. Ils vivent leur première jeunesse dans des années marquées par l’optimisme, où les cabarets se multiplient, où leur classe sociale – la haute bourgeoisie – est au sommet de son triomphe. Les intérêts de cette nouvelle génération qui cherche à imiter les anciennes valeurs aristocratiques, permettent également une large expansion culturelle. Musés, galeries d’arts, salles de spectacle. Nous voyons apparaître au sein même des grandes villes une société vivant à deux vitesses, où les gens se côtoient sans se rencontrer. Ainsi, les élites partagent le même genre de vie et fondent un microcosme qui gravite autour de clubs très prisés et des salles de théâtre.
Le souci d’imiter l’ancienne noblesse inspire un idéal de vie où on ne doit bien évidemment pas travailler de ses mains.
P42 – 43 : dialogue avec La Beauté qui annonce le destin, la place de Gloria : celle d’être une fille du monde, de faire des choses de « simili aristocrate ».
Les nouvelles figures conquérantes du monde d’avant-guerre appartiennent à l’industrie, à la politique et à la médecine. Les autres cherchent à épargner du mieux qu’ils peuvent car la respectabilité se gagne au fait de ne pas imiter les classes moyennes. La volonté de paraître est très forte et nous la voyons très bien lorsque Anthony et Gloria fréquentent des cercles moins huppés où chacun veut se donner l’air d’y être pour la première fois.
P88 – 89 : Gloria et Anthony sont dans une soirée plutôt populaire et s’amusent d’une dame qui veut faire croire qu’elle appartient à une classe un peu plus élevée en « posant désespérément ». Les autres femmes de même essayent de faire croire qu’elles n’ont pas l’habitude de fréquenter ce type d’endroit. Les classes se mélangent à cause des mariages et des hommes qui d’un coup obtiennent de grandes fortunes.
En se cherchant une identité propre et qui se veut aussi digne que celle de l’aristocratie dont elles ont pris la place, les nouvelles élites accordent une grande importance aux valeurs morales. Cette obsession des bonnes manières est rappelée par le grand-père d’Anthony qui devient une figure respectable de cette ancienne société en défendant une moralité très stricte. A la fin de la belle époque cependant, période charnière où débute le roman, ces valeurs sont en train de basculer et le mépris d’Anthony vis-à-vis d’Adam Patch en est le premier signe.
Néanmoins, nous pouvons constater qu’Anthony comme Gloria sont marqués par cette éducation qui prône la bonne tenue en toutes circonstances. Lorsqu’il est en Europe, Anthony fait la fête sans excès, il dit lui-même qu’il ne se permettrait pas de séduire une fille dans un état d’ébriété avancé.
« Maury : nous ne ramenons jamais chez nous les dames que nous rencontrons lorsque nous sommes émêchés. »
Anthony : Somme toute, nos parties de plaisir se caractérisent par une certaine distinction hautaine. » P35
A ce moment déjà Dick leur fait remarquer qu’ils s’imaginent encore en plein XVIIIe siècle.
Gloria est une jeune fille qui, malgré sa nature séductrice, garde le contrôle dans toutes les relations où elle s’engage. Elle ne se laisse à aucun moment sombrer dans la débauche et, contrairement à Anthony, conservera une fierté propre à la belle époque jusqu’à la fin du roman (ce qui ne sera pas le cas de son amie Rachel qui trompe ouvertement son époux avec un officier).
La bourgeoisie s’entoure de domestiques et, alors que le couple Patch n’est plus capable d’assumer le loyer d’un quartier chic, le domestique reste jusqu’à ce que Gloria se retrouve contrainte à cuisiner pour la première fois de sa vie, ce qui est un véritable signe de déchéance.
Nous vivons dans un monde où la rupture entre les deux classes est très forte. D’un côté, ceux qui travaillent pour vivre, de l’autre ceux qui vivent pour faire la fête.

Les derniers dandys
Anthony est très attaché à sa tenue aristocratique et a, comme Maury, la volonté de garder l’image d’un homme respectable qui, par sa subtilité et sa richesse, se distingue du peuple. Il se pose en héritier du dandysme et on le comprend puisque son père cultivait cette image dans une période où elle suscitait le plus grand respect « Adam Ulysse Patch devint un pilier invétéré des clubs, arbitre du savoir-vivre et conducteur de tandems ». Pour le peuple, la figure de l’oisif distingué est un grand motif d’admiration.
Gloria admire elle-même dans un premier temps l’oisiveté d’Anthony. L’oisiveté n’est pas répréhensible tant qu’elle est vécue « avec grâce ». P82
Pour le mondain idéal l’absence de profession ne correspond pas tout à fait à l’oisiveté, au sens où elle est entendue après la première guerre mondiale. Le jeune Anthony défend une vie qui permet de ménager suffisamment de temps libre pour consacrer ses journées à l’étude, attendu que la belle époque rayonne par le prestige du monde intellectuel. On va d’ailleurs parler, pour les hommes qui ne travaillent qu’avec leur esprit « de pur labeur intellectuel ». Ainsi, les mondains ne sont pas qu’une simple bande de fêtards qui se retrouvent pour boire de tout leur saoul chaque soir – comme ils le feront plus tard. Cette époque met en avant une classe cultivée, qui intègre en son sein artistes, hommes de lettres, acteurs, et cinéastes. Les seules professions « nobles » sont celles qui doivent servir à l’élévation de l’être, aboutir à une sorte d’accomplissement personnel. Ainsi, Anthony pense tout d’abord gagner sa vie en écrivant. Il s’essaye à l’écriture d’un roman qui n’avance jamais, propose des articles de journaux et s’efforce d’écrire des nouvelles médiocres qui ne remportent aucun succès. Il correspond en cela à un cliché fréquent de ce type de littérature : le portrait d’un mondain oisif, attaché à des valeurs désuètes, qui gagne vaguement sa vie en proposant de temps en temps des articles et des nouvelles à un quotidien.
Néanmoins, Maury et Anthony se placent avant tout comme des êtres supérieurs coupés du monde, arrogants et amoureux des bons mots. Caustiques, ils se moquent de Caramel qui travaille à son roman, de cet ami grossier qui les valorise puisque sa culture « a été ingurgité sans grande subtilité ni recherche ». Ils défendent l’image vaniteuse du dandy, hors du temps, trop brillant pour se mêler de la société. L’idée d’absurdité rendant vaine toutes choses…
« Anthony se réjouit de n’être pas, lui, occupé à travailler à son livre. L’idée de s’asseoir et d’évoquer, non seulement des mots pour en revêtir ses pensées, mais des pensées dignes d’être revêtues – tout cela dépassait absurdement ses désirs. »
Pour affirmer ensuite avec affectation :
« Anthony : Si je sentais que le monde n’a pas de sens, pourquoi écrire ? La tentative même de lui en donner ce serait insensé » p36
Ils sont dans un paraître obligatoire pour rayonner dans leur société. Il semble que cette idée de belle tenue soit appliquée avec tant d’affectation, tant de jeu, qu’elle en perd toute sa subtilité. Le roman s’ouvre sur des personnages qui, d’emblée, semblent plus pédants que délicats.
Néanmoins, il s’agit peut-être de la dernière génération encore marqué par ce style de vie qui fait débat au XIXe siècle, et qui est représentative du genre d’air que l’on se donne dans les réceptions mondaines d’avant-guerre.

Où on montre ses richesses
La fête est donc bien un moyen de se montrer, de dépenser des sommes exceptionnelles dans des milieux huppés pour montrer qu’on a de l’argent. On le voit de manière très significative aux lieux que fréquente Anthony en Europe, le Ritz, des théâtres « au prix fort ». Ainsi, les endroits où l’on se montre sont les meilleurs indices sociaux, ils permettent de se retrouver entre gens du même monde sur des scènes culturelles de luxe (le théâtre), et dans des grands restaurants.
P37 description de la population du théâtre.
Les mondains ont pour seul devoir celui de se montrer dans les lieux huppés, d’être à la mode. Ils n’ont pas d’autres soucis. Ils n’existent qu’à travers le regard de leurs semblables. Ainsi, Anthony se met à sortir lorsqu’il réalise qu’il est devenu quelqu’un de respecté dans son collège. D’abord solitaire, il s’affirme grâce à l’intérêt que lui donnent les autres et joue le jeu, presque la pantomime de l’homme brillant. Le contact avec ce qui est « populaire », le reste du monde, est très limité. On ne se fréquente qu’entre gens biens, dans des clubs auxquels on accède grâce au prestige de ses ancêtres (le club dont Anthony se sépare en dernier est celui auquel sa famille lui avait directement donné l’accès) ou avec une cotisation annuelle relativement forte. Se crée ainsi une hiérarchie des clubs qui va du plus aristicratique au plus petit bourgeois.
Il faut savoir qu’à cette époque, toute personne ayant une certaine situation sociale se doit d’appartenir à un cercle qui permet de ne fréquenter que des gens de sa condition ayant, normalement, un certain niveau de conversation. Le prestige du lieu varie en fonction de la cotisation et, plus Anthony s’appauvrit, plus les lieux de cette ancienne époque disparaîtront. Cette fuite de l’argent permet d’en mesurer la hiérarchisation.
Des fêtes ont lieu tous les soirs et, Anthony sera un homme prisonnier d’un monde superficiel qui ne trouve de sens qu’à travers la fête, qui devient, pour lui qui ne fait rien, une lutte contre la solitude.
39 – 40 « Grandi dans l’isolement, il avait appris ces derniers temps à éviter la solitude. Au cours des mois passés, il s’était appliqué, lorsqu’il n’avait pas d’engagement pour la soirée, à aller dans un de ses clubs et à trouver un compagnon de fortune. Oh ! Il y avait ici une solitude… »
On remarque la fracture à travers la conversation que tient Anthony avec une jeune femme simple des classes moyennes qu’il fréquente. Géraldine s’étonne de le voir sortir aussi souvent et dit qu’il ne fait que boire. Les fêtes, l’alcool sont un luxe pour une classe qui ne vit que de plaisirs. Ce sont les autres, les pauvres, ceux qui travaillent de leurs mains, qui, à l’opposé, boivent très peu. Ils ne peuvent pas se permettre ce genre d’écart s’ils veulent tenir leur situation. Ces contacts avec les personnages de condition moindre nous font mesurer le décalage qu’il y a entre la vie d’Anthony et celle du reste de la population. A côté de cet étalage absurde de richesses, sans autre but que celui de s’affirmer oisif, les « gens simples » qu’Anthony traite avec condescendance se présentent comme des ancrages au réel.

Un monde très codifié

Des lieux où l’on se montre
Les mondains ne se retrouvent pas au hasard d’un bar de quartier. Lorsque Anthony n’a pas de soirée prévue, il retrouve ses semblables dans des clubs. Dans l’autre cas, les invitations sont nombreuses et doivent lui assurer une belle position sociale.
P44 – 45 : « chaque matin les invitations pleuvaient dans le courrier d’Anthony »
Il est important de fréquenter les meilleurs endroits et il jugera de la qualité de Gloria à cela qu’elle est invitée dans les mêmes fêtes que lui. P85
Les milieux que l’on fréquente doivent dire qui l’on est. Ainsi, les noms de lieux traversent  le roman. Même si les repères temporels ne sont pas toujours très précis, le nom des endroits où l’on se montre est toujours exprimé. Aucun lieu n’est anonyme mais le seul décor autorisé est celui de sa clientèle. Impossible de se représenter avec précision l’intérieur de salles. Cette absence d’indications met les lieux où l’on passe la nuit au coeur du roman puisque nous ne pouvons pas les distinguer autrement que par l’allure, la tenue, de ceux qui entourent les héros ou par le coût de la cotisation.
Ainsi, nous avons une idée du caractère luxueux des hôtels que fréquentent Anthony en Europe à la seule évocation du Ritz, haut lieu de la belle société, considéré comme l’un des plus luxueux du monde, et très récent à l’époque (ouvre en 1898).
Nous savons que les séances des théâtres dans lesquels il se rend sont « au prix fort ».
Pour le dîner où Bloekman apparaît pour la première fois, Gloria réserve une table dans un grand hôtel de New York : les Cascades du Biltmore P115
P147 – 148 : Anthony est gêné de rencontrer Bloeckman au Manhattan car c’est un lieu dans lequel il se rend très peu, ce qui montre que le cinéaste est d’une condition sociale plus populaire. Il fait donc sentir sa supériorité en précisant qu’il préfère le Plaza.
Le mariage du couple a d’ailleurs lieu dans ce grand hôtel New-Yorkais. P170 Nous avons bien entendu une description du mariage qui donne une idée du genre d’événement que ce sera. Une fois de plus, nous ne savons rien de précis sur la réception. Il est très difficile de se la représenter matériellement, comme si le nom du Plaza était une indication suffisante. Nous avons aussi une idée du nombre indécent d’invités puisqu’un train spécial est loué pour « mener les invités à New-York ou les amener de New-York. » Les noces sont l’occasion de réunir la belle société, d’entretenir son image, et cela passe avant même l’union des personnages. Nous avons droit à des scènes entre les invités, qui parlent d’à peu près tout sauf du mariage et à une abstraction totale de la cérémonie. Pour les personnes présentes, ce n’est finalement pas le plus important. D’ailleurs, la seule question d’Anthony à la fin n’est pas de savoir s’il pourra donner suffisamment d’amour à Gloria mais s’il pourra soutenir financièrement son rythme de vie mondain avec les quatre éléments indispensables à son existence : les bijoux, les robes qui permettent d’accéder aux soirées animées, et toutes les amitiés qui en découlent.
En effet, ces lieux exigent aussi une tenue correcte qui doit impressionner l’entourage. Ruinés, Anthony et Gloria doivent réduire leurs sorties car ils n’ont plus le moyen d’être habillés à la pointe de la mode. Gloria préfère rester chez elle plutôt que souffrir des regards critiques de ses semblables en se montrant dans un manteau passé de mode depuis la dernière saison. Histoire du manteau de petit-gris qui leur fait véritablement prendre conscience de leur misère financière, d’une manière encore plus cruelle que leur retrait dans un quartier populaire. P443 – 444
L’autre manière de montrer qu’on a de l’argent est de dépenser plus que les autres, de régler toutes les additions lorsqu’on invite et Anthony gardera ce réflexe alors qu’il n’a plus d’argent. Il continue à s’accrocher à cette valeur et refuse, au début, d’avouer que le rythme est au-dessus de ses moyens. Ils se ruinent, et ceux qui les parasitent ne se soucient pas des comptes qui se vident.
« Il se rappelait d’une époque où, lorsqu’il allait à une « party » avec ses deux meilleurs amis, lui et Maury payaient invariablement plus que leur écot. Ils achetaient les billets de théâtre et se disputaient le soin de régler l’addition du dîner. Cela leur semblait convenable »
« Anthony régalait avec modération – sauf pour des « parties » occasionnelles, frénétiques, sous le signe de Bacchus, où il semait les chèques à tous les vents. »
On se montre aussi dans un contexte plus intime en invitant les amis à la maison. Ainsi, Anthony et Gloria deviennent également populaires pour les fêtes à Marietta, dans cette maison grise qu’ils gardent plus ou moins malgré eux suite à une soirée alcoolisée où Anthony est encouragé à signer le bail.
Anthony et Gloria commencent à fréquenter des milieux moins huppés lorsqu’ils font passer l’amusement avant leur position sociale, ce qui devient de plus en plus fréquent et finit par les amener dans des tripots de quartier au milieu des miséreux.

Attitude en société
Dans le milieu mondain, l’étiquette est très importante, comme nous l’avons vu avec l’image du dandy entretenue par Anthony au début de l’histoire. La fête, de la même façon est réglementée. Nous sommes dans un monde de paraître où chacun est jugé sur son attitude, ses goûts, sa tenue. Au début du roman, l’ambiance n’est pas du tout à la bacchanale. Lorsqu’ils sont en société, les mondains boivent avec modération. Il n’y a pas d’excès et Gloria fait d’ailleurs attention à ne pas sombrer dans l’ivresse. Il est dit qu’elle ne boit pas plus de quatre cocktails et cela de manière espacée. Personne n’élève la voix, les conservations restent d’autant plus soutenues que le moindre écart sera vu d’un mauvais œil, ouvertement critiqué.
Par opposition avec les classes moyennes qui ne connaissent pas les belles manières, la classe dominante se doit de rayonner, d’inspirer à la fois l’admiration et le respect. Ainsi, plus les lieux sont prestigieux, plus le code est sévère.
Le comportement de chacun est observé d’un oeil critique et ceux qui débutent dans le milieu savent qu’ils sont étroitement surveillés (P48). Ils cherchent à faire ce qu’on attend d’eux. L’amusement n’est donc qu’une façade, tout est très calculé. Ainsi, Bloeckman, en se trompant dans ce code de conduite, s’attire le mépris des autres au restaurant, puisqu’il montre bien qu’il n’y connait rien en parlant de matchs universitaires qui n’intéressent plus personne depuis longtemps.
Si les amis d’Anthony et de Gloria cèdent aux bacchanales de la maison grise, c’est parce qu’ils sont dans un cadre privé où le paraître ne compte plus. Malgré tout, n’est pas admis qui veut au sein du foyer : « Gloria insistait pour que toute personne invitée à la maison grise fût « bien », ce qui dans le cas d’une jeune personne, signifiait qu’elle devait être simple et irréprochable, ou posséder une certaine fermeté et force de caractère. » P274
Le problème du couple Patch est qu’il tend à  faire venir ce cadre privé dans le cadre public, ce qui n’est plus acceptable. Ainsi, Anthony se fait mettre dehors pour s’être déshabillé dans un théâtre, et les fréquentations du couple commencent à voir leur attitude d’un très mauvais œil. Même si ce n’est pas leur attitude qui les met à l’écart du Monde, ils s’éloignent de ses valeurs et commencent à faire figure de marginaux.
«Ceci, parce qu’à une soirée au Boul’ Mich’, Constance Merriam l’avait vue dans un groupe de quatre personnes fortement éméchées. Constance Merriam, « en tant qu’amie et ancienne condisciple », avait pris la peine de l’inviter à déjeuner dès le lendemain pour lui dire combien ç’avait été affreux. » P266
« Muriel : partout où je vais, j’entends le récit de vos escapades. Laissez-moi vous le dire, j’ai beaucoup de mal à vous défendre. »
Lorsque Anthony et ses amis veulent être bruyants, on les retrouve dans des clubs moins prisés où personne ne fait cas de leur tenue. Où personne ne pourra leur faire une mauvaise réputation si, par malheur, ils s’éloignaient des bonnes manières exigées.
« après quoi on se rendrait en auto au Cradle Beach Country Club (auquel ils avaient adhéré en raison de la cotisation modique), club animé sinon chic qui constituait presque une nécessité en pareille circonstance. De plus, ce que l’on y faisait là ne comptait pas beaucoup, et aussi longtemps que la bande … etc » P276
« boîtes de nuit moins pointilleuses quant aux motifs d’hilarité de leurs clients. »
Au final, lorsque Anthony perd toute mesure, on ne l’accepte plus que dans des vieux tripots d’alcooliques.
Dans un premier temps, la bonne conduite est d’être un oisif, c’est même ainsi qu’ils se désignent entre eux. Lorsqu’il est précisé qu’Anthony et Gloria passent leurs vacances en Californie avec  « une classe oisive, simple et bien portante » il est sous-entendu qu’ils sont avec des gens de bonne extraction. Mais cette affectation aussi commence à changer et, un nouveau code qui veut que ceux qui ne travaillent pas soient dignes de mépris frappe insidieusement le couple Patch.

Vers un renversement de valeurs

Nous assistons à une évolution de la société et à un basculement des valeurs mondaines. L’accomplissement n’est plus dans l’oisiveté cultivée, mais dans le travail. Quelqu’un qui ne travaille pas, fût-il cultivé, se retrouve à l’écart d’une société qui, d’une certaine manière, a assimilé les valeurs de la classe moyenne. Anthony refuse ce changement et se marginalise.

Les amis d’Anthony ont vieilli et arrivent à un âge où ils réalisent que la seule attente de l’héritage ne suffit plus. Le style de vie oisif s’étouffe et nous en avons un aperçu dans d’autres romans qui critiquent les excès improductifs de ces jeunesses encore attachées aux traditions de l’ancien temps. Le héros de Ces corps vils d’Evelyn Waugh, Adam Symes, est, comme Anthony, toujours à moitié ruiné, à dépenser l’argent qu’il n’a pas et à perdre lors de soirées trop alcoolisées celui qu’il a. Nous entrons dans une société où travailler devient nécessaire. C’est un accomplissement. Plus personne ne peut se complaire dans l’idée de ne rien faire.
Ce retour à une bourgeoisie travailleuse s’opère à la suite de la guerre. Les couches sociales se sont mélangées sur le front et dans les camps de formation. A l’armée, Anthony s’étonne de se retrouver soudain au milieu de toutes ces personnes qui le servaient à New York et qu’il ne voyait qu’à travers leur fonction. Il a honte de dire qu’il ne travaille pas.  « s’il avait révélé la vérité, qu’il ne travaillait pas, ils se seraient méfié de lui comme d’un membre de la classe oisive. » .
Les mondains n’ont plus de valeurs sur lesquelles s’appuyer. La moralité de la haute bourgeoisie vole en éclats. Les fêtes, de plus en plus débridées, montrent bien que l’entourage d’Anthony n’a plus rien de distingué. Malgré leur paraître en société, les idées qu’ils défendaient autrefois à propos de la belle tenue de l’aristocrate sont tombées en lambeaux, noyées dans une ivresse de plus en plus vulgaire. Les distractions sont devenues accessibles au petit peuple. Le Monde ne se retrouve plus nécessairement au théâtre. Les nouvelles musiques qui font des ravages durant les années folles apparaissent dans les milieux populaires. Par conséquent, c’est le populaire qui vient aux mondains qui sont désormais à la recherche du plus de nouveauté possibles et se mêlent au tout-venant pour danser sans honte le jazz, le charleston. C’est pendant cette période, à Londres, que sévissent les Bright Young People dont Evelyn Waugh raconte les frasques. Tous viennent de l’aristocratie et ont fait leurs études à Eton College. Les derniers mondains vivent une période de crise identitaire. Ce sont désormais leurs scandales, plus que leurs belles réceptions, qui fascinent les journaux.
La prohibition aux Etats-Unis est aussi entraînée par la très forte consommation d’alcool au cours de ces années de libération. Les élites ne cherchent plus des plaisirs aristocrates qui se vivent sur un siège dans un théâtre et s’attachent au bon verbe, il s’agit de distractions à l’état pur.
La manière de faire la fête est en crise car elle repose sur des valeurs qui se perdent. Lorsque Anthony entre à l’armée, il ne lui reste plus que l’espoir d’accomplir un haut fait de guerre digne de sa classe puisqu’il a échoué dans l’écriture. Cependant, c’est une véritable désillusion. Nous sommes entrés dans une guerre mécanisée où personne ne peut trouver un destin glorieux sur le champ de bataille. La guerre, qui fût le fondement de la première aristocratie, s’est transformée en une sorte de boucherie où les vies se jouent au hasard d’un tir. Les valeurs n’ont définitivement plus aucune raison d’être.
Anthony, qui affirmait pouvoir être un oisif distingué se retrouve la victime de l’opprobre des autres. Soudain, ne rien faire ne suffit plus pour être respecté. Ses amis les plus proches, et surtout Muriel Kane, essayent de lui faire prendre conscience de la nécessité qu’il y a de travailler. Les mondains ne gagnent plus leur respectabilité à travers les fêtes qu’ils donnent mais grâce aux professions qu’ils occupent. Ils doivent se montrer responsables tandis qu’Anthony poursuit la fête avec d’autres personnes désormais qualifiés « d’irresponsables ». Voilà pourquoi Bloekman, qui n’était qu’un petit bourgeois méprisé, devient la figure la plus respectable du roman, celui qui renvoie d’un coup de poing un Anthony ivre dans le caniveau. Il annonce la nouvelle classe dominante de la société américaine : l’ère du cinéma qui crée une élite détachée de l’aristocratie. La chute d’Anthony peut aussi se voir comme la fin progressive d’une manière de faire la fête qui se meurt dans une société où les valeurs ne se résument plus qu’à l’argent. Ainsi en abandonnant peu à peu ses clubs, il rompt avec une tradition qui faisait de ces lieux des endroits où l’on se devait de tenir des discussions élevées. Ce n’est plus ce qui intéresse la nouvelle classe mondaine.
P267 : « Ils préféraient s’ennuyer à quelque stupide comédie musicale ou aller dîner avec les moins intéressantes de leurs connaissances, aussi longtemps qu’il y aurait assez de cocktails pour empêcher la conversation de devenir tout à fait intolérable. » De la même façon, Anthony et Gloria ne sont pas invités aux parties parce qu’ils sont intéressants mais parce qu’ils apportent de « la couleur et de l’excitation ».
Les fêtes sont de plus en plus débauchées et les personnages se mettent à faire n’importe quoi et à en rire.
Les contours de ce que doit être un aristocrate sont de plus en plus flous. Et il est aisé de voir que malgré le fait qu’il fréquente une élite, celle-ci n’a plus l’apanage de la culture. Mis à part Maury, qui peut être vu comme une sorte d’alter ego d’Anthony dans le rôle d’ex-dandy reconverti, ceux qui prétendent au titre d’aristocrate sont dénués de subtilité. La manière dont les décrit Muriel Kane est assez éloquente : « Un homme qui sort d’une bonne famille, est allé à Yale ou Harvard ou Princeton, a de l’argent et danse bien et tout le reste. » P315.  Au final, comme le dit Anthony, un aristocrate, c’est quelqu’un qui a de l’argent, rien de plus.
Et, parce qu’il n’a plus d’argent, ses « amis » se détournent de lui. Dans le roman, Anthony renonce à ses clubs parce qu’il ne peut plus payer la cotisation, mais c’est aussi une manière de montrer une tradition qui se perd. L’état de la maison de Marietta après une nuit de libation est aussi le signe de cette dégradation : P304 : « il ne manque qu’un crâne pour faire ressembler la scène à ce vénérable chromo qui jadis ornait chaque « tanière » d’étudiant et présentait les conséquences de la vie de plaisir, avec une sensibilité délicieuses et génératrice d’effroi. »
D’autres signes de cette disparition d’une société distinguée se manifestent au cours du roman. Lorsque Gloria retrouve un ancien « amoureux » pendant le service d’Anthony, Tudor Barnes, un homme qui l’emmène au théâtre plutôt que dans un club, il est vu comme : « un vestige d’une génération appelée à disparaître, vivant une illusion prude et gracieuse, et peu à peu remplacée par des imbéciles moins romanesques. » P420. Cette dernière figure d’une génération oubliée est assassinée d’une seule phrase tranchante par l’auteur : son avion s’écrase le lendemain de leur séparation.

Le dandy oisif devient le miséreux moderne
Anthony incarne la figure de l’échec. Cet oisif distingué qu’il voulait rester échoue dans une société de plus en plus portée sur la distraction. A son retour à New-York, il est happé dans une ronde de fêtes dans lesquelles subsiste seulement un code de conduite très largement dirigé par l’argent. Lui qui voulait consacrer sa vie à l’enrichissement de l’esprit s’éloigne très vite de la culture. En effet, nous ne le voyons plus fréquenter les théâtres et il constate que, bien qu’il continue à emprunter des livres à la bibliothèque par habitude, ceux-ci s’empilent et ne sont jamais ouverts. La recherche de la bonne société devient une lutte contre la solitude dans un monde où on n’existe qu’à travers le paraître. Il tombe dans ce piège et, à partir de là, son idéal de vie devient une excuse à sa paresse.
Il essaye pourtant de travailler et dénonce un monde où les gens ne sont intéressés que par l’argent et n’ont aucun autre sujet de conversation. Le travail tue la réflexion, l’individualité et crée des esprits entièrement tournés vers les choses pratiques. Ce n’est pas ce qui doit convenir à un homme brillant comme lui.
Mais les valeurs de l’aristocrate sont surtout étouffées derrière cette seule volonté de ne pas travailler. D’une certaine manière, Anthony est aussi inutile à l’art qu’à la société, puisqu’il ne se cultive plus. Par paresse, il tente même de gagner sa vie en s’efforçant d’écrire dans un style commercial proche de celui de son ami Caramel.
Après son mariage, il fait ce triste constat :
P247 : « Nous voici mariés depuis un an et nous n’avons fait que nous agiter, tourner en rond sans même parvenir à être des oisifs accomplis ».
« Nous nous ennuyons souvent sans pourtant faire le moindre effort pour connaître qui que ce soit, sauf cette éternelle bande qui suit le courant, en Californie, tout l’état, en costume de sport, et attend la mort des membres de sa famille. »
Il y a donc un véritable ennui, un désintéressement de tout qui est assez bien incarné par Gloria, figure indifférente par excellence qui ne demande rien d’autre que satisfaire ses petits plaisirs. La femme d’Anthony est d’une coquetterie affectée. Seule sa fierté arrive à la rendre intéressante, ainsi que sa beauté. Sans ces deux traits, elle est d’un caractère plutôt transparent. Elle ne s’intéresse à rien et ne se gêne pas pour le dire. Elle est véritablement ce « Bébé jazz » , cette « simili aristocrate » à laquelle se réfère La voix lorsqu’elle s’adresse à La Beauté au début du roman, une femme qui s’est mise à exister au milieu des fêtes et qui n’est rien sortie de ce contexte, d’où sa peur de vieillir.
Anthony a conscience assez tôt de tourner le dos à l’essence de cette image d’aristocrate qu’il défend. Il se laisse aller aux vagues à l’âme et se reprend, grâce à l’alcool, aux fêtes, en se persuadant qu’il est quelqu’un d’éminemment brillant :
« Après des cocktails et un déjeuner au Club universitaire, Anthony se sentit mieux. » « Ah ! il était plus que cela, (…) Il était Anthony Patch, brillant, chargé de magnétisme, héritier de beaucoup d’années et d’une longue lignée d’hommes ».
P72 : « Oh ! Il n’était qu’un sot prétentieux, il rêvait à des carrières dans les cocktails, entre temps regrettait, timidement et en secret, l’effondrement d’un idéalisme insuffisant et malheureux. »
Le rythme infernal des fêtes ne lui permet plus de se reprendre vraiment. Chaque prise de conscience est à nouveau noyée dans l’alcool.
Maury aussi se perd. Lorsqu’il raconte en amenant un homme des classes moyennes, le mystérieux Joe Hull,  Marietta, les mauvais tours qu’il a joué en étant ivre (p280), Gloria est consternée. « Etait-ce là Maury ? pensait Gloria. Venant de tout autre, l’histoire l’eût amusée, mais de la part de Maury, l’infiniment sensible, le summum du tact à des égards… »
L’attitude de cet homme qui savait autrefois parler avec une arrogance mesurée d’aristocrate est scandaleuse. Les fêtes lui ont fait perdre toute sa subtilité, et il ne reste plus qu’un bourgeois méprisable qui manifeste son mépris par de la grossièreté et un humour noir déplacé. Ainsi, lorsqu’un ancien camarade du collège d’Anthony (Paramore) explique qu’il travaille à l’oeuvre sociale P311 – 312 Maury se moque de lui en lui conseillant de brûler tous les miséreux pour régler le problème de la misère.
Si Maury renie la figure du dandy pour travailler à la fin du roman, Anthony, lui, est un dandy raté. Le premier échec vient du fait qu’il est incapable lui-même de se tenir à ses valeurs. Mais la chute est beaucoup plus significative lorsqu’il se retrouve exclu de son milieu. Anthony, le distingué, celui qui voulait consacrer sa vie à la connaissance, se retrouve entouré de pilier de comptoir, de gens aimables et rustres dont il ne peut se sentir proche qu’avec un bon niveau d’alcool dans le sang.  P472 : « Anthony, le courtois, le subtil, le perspicace, s’enivrait chaque jour chez Sammy’s avec ces hommes. ». Et, à choisir, plutôt que les classes moyennes, il préfère encore se retrouver avec les pauvres puisque, désormais, être « oisif » implique aussi être misérable. L’idéal du riche qui se laisse servir dans son palais doré, en restant pourtant admiré est devenu impossible dans la société actuelle.
Anthony se retrouve entouré de gens de faible condition, à la culture peu développée, piégé dans les sempiternelles discussions de comptoir qui n’en finissent plus de se ressembler. P473 : « Mais il détestait être sobre car il prenait alors conscience de ses entours, de cette atmosphère de lutte, d’ambition avide, d’espoir plus sordide que le désespoir, d’incessants hauts et bas, qui dans chaque métropole apparaissent le plus souvent dans l’instable classe moyenne. Incapable de vivre avec les riches, il pensait que le choix qui s’imposait eût été de vivre avec les plus pauvres. Tout valait mieux que ce calice de sueur et de larmes. »
Il en oublie que les valeurs auxquelles il se réfère devraient justement le tenir éloigné de personnes sans éducation puisque c’est le travail qui, selon lui, tue l’esprit. Il apparaît pourtant que, dans son cas et celui de ses semblables, c’est bien l’excès de fêtes qui a sappé l’esprit aristocrate du siècle dernier.
La dégradation sociale va donc de paire avec une dégradation intellectuelle. Véritable décadence de la figure du dandy qui, à force de ne rien faire, se retrouve désormais non plus au-dessus de la société, comme une figure éminemment cultivée, mais au plus bas de l’échelle. Anthony n’est qu’un déchet au milieu de la misère intellectuelle. Et l’alcool de la même façon lui fait oublier la pauvreté des discussions. On dit qu’il finit par trouver ces hommes, qui ressemblent au premier badaud croisé sur un trottoir, brillants.
En le découvrant dans cet état, Caramel s’étonne. Il est celui qui réussit dans les lettres – beaucoup de mondains se piquent d’être romancier – avec un talent critiquable. Donc, celui qui, en apparence, a su préserver l’image aristocratique. Et, ayant conscience de n’être pas aussi intelligent que ses deux compagnons, il fait cette remarque cruelle : P476 « C’est drôle j’ai toujours pensé que Maury et toi, vous écririez un jour, et voilà qu’il est devenu une sorte d’aristocrate au poing serré et toi… »
Anthony dit qu’il est « le mauvais exemple » en opposant avec Maury deux visions possibles de l’aristocrate raté, celui qui s’enfonce dans l’alcoolisme et celui qui s’adapte « Le raté et l’homme arrivé se figurent tous deux au fond de leur cœur qu’ils ont des points de vue subtils, très équilibrés, l’homme arrivé parce qu’il a réussi, et le raté parce qu’il a échoué. »
Mais ses réflexions n’intéressent plus Caramel. Désormais, le cynisme dont il se vantait est devenu « futil » et, prenant la défense de Maury qui s’est décidé à travailler, il lui signifie que cette affectation est facile puisqu’il le fait rien « alors rien ne compte ».

En conclusion :
Les Heureux et les damnés s’articule autour des soirées qui constituent la raison d’être de la société aristocratique américaine et plus particulièrement du couple Patch puisque Anthony et Gloria sont des êtres sans passions. Faire la fête est un signe de prodigalité, et les lieux que l’on fréquente déterminent la classe à laquelle on appartient. Lorsque Anthony et Gloria n’ont plus les moyens d’accéder aux clubs mondains, les invitations se raréfient, les amis se retrouvent réduit à une douzaine (ridicule lorsqu’on voit qu’un train complet a été réservé pour leur mariage) puis, finalement, Anthony ne peut s’appuyer que sur ses relations de comptoir du Sammy’s. Nous les voyons ainsi passer d’un milieu à l’autre à mesure qu’ils sombrent dans la pauvreté.
Si l’héritage d’Adam Patch leur permet de retrouver amitiés et vie d’avant, la conclusion est tragique dans le sens où les personnages n’ont rien appris, se donnent raison alors que tout dans le roman nous montre la décadence de cette vie mondaine fin XIXe et la nécessité de trouver d’autres moteurs pour vivre. La fête n’est plus la finalité de la nouvelle élite sociale, qui se réalise d’abord et avant tout dans le travail. S’opère alors un retour en arrière, une régression dans un roman qui s’est articulé sur une pente descendante sans jamais donner de leçon aux personnages. Anthony et Gloria appartiennent au passé. Le monde dans lequel ils sont finalement réintégrés grâce à leur argent n’est plus le leur. Ils n’ont pas su évoluer et sont condamnés à rester dans une sorte de passé figé dans le présent tandis qu’autour d’eux, tous les anciens oisifs s’accomplissent. Les valeurs ont changé. La naissance et la bonne éducation ne suffisent plus à donner à l’élite sa respectabilité puisque Bloekman, qui était méprisé, a, d’une certaine manière, pris la place d’Anthony et se trouve désormais dans les lieux les mieux fréquentés de New-York. La domination de l’argent est donc forte, et, comme les cultures populaires et mondaines se sont mélangées, l’argent, les beaux vêtements sont encore les seules choses qui partagent les différentes classes sociales.

Décembre 2011