Avant-propos

Voici l’introduction d’un projet de roman qui me hante depuis un moment. J’ai improvisé un titre pour commencer à vous le présenter mais il devrait changer d’ici la fin. Avec seulement deux chapitres à son actif, je ne suis pas en mesure d’avoir quelque chose de correct.
Les amants du faucheur s’ouvre sur le monologue d’un homme qui ne sent la vie qu’à travers le crime. Il n’a aucune circonstances atténuantes à livrer, son goût lui semble inné. Juge impitoyable d’une société qui, chaque jour, lui semble un peu plus ridicule, il rencontrera le chemin de plusieurs jeunes femmes ( et peut-être garçons) qui, d’une manière ou d’une autre, n’arrivent pas à vivre. Les chapitres du tueur doivent ainsi intégrer une rencontre et s’achever dans une mort teintée de tendresse.
J’ai écrit l’introduction dans une période assez difficile, sans aucun plan en tête. Le reste est venu au fur et à mesure. Je ne connais pas tout le contenu du roman mais je tiens une série de personnages et sa fin. J’aimerais ne pas écrire un simple thriller (pas d’enquêtes ni de procédures judiciaires en vue) mais faire du tueur un prétexte à l’observation sensible de tous ces malaises qui refroidissent les corps avant l’heure.
Mais, à l’époque, j’ai préféré me laisser un certain recul. Aujourd’hui, je peine aussi à retrouver le ton très acerbe du tueur pour poursuivre cette histoire, car elle demande de se plonger dans un état particulier, et par là, d’user d’un certain nombre de ressources, de cracher du sang tout en écrivant pour ainsi dire. C’est un peu un défi personnel. J’espère aller au bout.

***

Raconter, coucher une existence sur le papier, c’est facile. Je pourrais écrire des pages entières sans atteindre l’essentiel. Mais, si je laissais la banalité de côté, que resterait-il ? Lorsque je pense à ma vie je me demande ce qui pourrait vous toucher, vous, les non-initiés. Comment décrire ce qui ne s’explique pas ? L’insoutenable, et la rage qui m’habite parfois ? Vous vous régalerez, vous tremblerez peut-être, si votre curiosité n’est pas tout à fait malsaine, mais vous ne comprendrez pas. Ma peau vous répugne, je le sais. Vous jouissez de loin. Je ne suis qu’un fantasme. Vous n’avez pas besoin de me rejoindre.
Comment en suis-je arrivé là ? Je me le demande aussi. Cette question me tourmente la nuit, quand je ne dors pas. Et je ne dors pas souvent. Je n’ai pas de temps à perdre. Pas comme vous.
Sous mes paupières brûlantes, je revois l’enfant, le démon à l’aube de la vie, envieux, égoïste, capricieux et pur. L’enfant ne fait pas de mal, il ne connait pas cette notion. Il est pur, parce que les adultes pensent le tenir. Ils ignorent tout des drames à venir. L’enfant aussi l’ignore.
Je ne savais pas, à l’époque, que mon chemin serait si tortueux. Je voulais devenir pompier, policier, héros, sauver des vies, ce genre de conneries. Le grand classique quoi. L’imagination est venue plus tard, avec ma chute. Je suis devenu un paria. Un homme de trop.
Où était la rupture ? Il parait qu’un jour tout s’effondre. C’est comme ça. On bascule de l’autre côté, celui des âmes damnées. On ne se relève jamais. J’aurais pu me tuer, devenir une épave errante sur la chaussée, finir en asile, sous calmants, me transformer en légume. J’avais le choix. Celui de me détruire, ou de détruire. Il n’y en a pas d’autre. Il n’y en a jamais eu d’autre. Le saviez-vous ? Non. La preuve, vous vivez encore. Et vous attendez la fin, la douce aliénation du temps, la dépravation à l’hôpital, ou l’arrêt brutal, en pleine fleur de l’âge, le black out définitif.
J’ai su très vite que je n’y échapperais pas. Le jour où j’ai aimé pour la première fois. Ce n’était pas une fille, ni un garçon d’ailleurs, rien de très humain à vrai dire. C’était un hamster, une boule de poils vaine et ridicule. La fille, c’était plus tard. J’y reviendrai, ne vous inquiétez pas trop vite.
Il avait un corps chaud, palpitant, grassouillet. J’ai oublié son nom, sans doute un truc passe-partout comme Biscotte. A travers sa peau brûlante, je sentais ses os fragiles, la ligne fine et bosselée de son échine. Sa fourrure blanche piquée de noir était agréable au toucher, mes doigts s’enfonçaient sur son ventre tendre et rebondi. Si j’appuyais trop fort, Biscotte couinait. Ses petits yeux n’exprimaient rien. Il pouvait mourir et garder le même regard. C’était une fatalité qui le frappait. J’avais le pouvoir d’en décider l’instant. Une vie entière battait contre ma paume. Je voulais serrer, détruire ce que je n’avais pas créé. C’était tellement facile. La vie du petit animal dépendait de la pression de ma main. Je l’ai réalisé trop tard. Mes doigts se sont ouverts, il a roulé sur la table, immobile. Il sentait toujours bon la menthe de ses copeaux parfumés. J’ai pleuré, ma mère m’a consolé. C’était un accident. Il fallait faire attention, traiter les petites choses avec délicatesse. Je crois que ces mots étaient les plus inutiles du monde. Je les entendais à peine. Je ne pleurais pas pour le hamster. Qui pleure vraiment pour un hamster ? Ces rongeurs stupides ne tiennent jamais qu’une année. Je pleurais parce que je savais que j’allais recommencer, c’était inévitable.
Personne ne m’a jamais blessé. J’ai connu la meilleure des enfances, s’il est du moins un idéal en matière d’existence. Longtemps, je n’ai plus pensé au hamster. Mais c’était là, tapi quelque part, au fond de moi. Il y a eu cette fille. J’avais dix-sept ans et je l’aimais, sans mesure, sans raison. Il parait que c’est normal à cet âge. On découvre le grand amour, le premier, pour mieux souffrir ensuite. Ne riez pas, c’était presque vrai. Elle s’appelait Laura, cheveux noirs, grands yeux verts, teint de neige, j’ai oublié le reste. Elle avait la peau douce et chaude, comme les autres. Elle sentait bon la cerise, une fragrance de gamine exquise sur sa peau. On a fait le grand saut à deux, sur le lit de ses parents. Les draps transpiraient les relents de notre virginité épuisée. Je l’ai tenue très fort, tout contre moi, parce que je l’aimais. Je l’aimais, et ce n’était pas assez. Je crois que, si elle ne s’était pas débattue, je l’aurais étouffée elle aussi. J’en avais très envie. Nos débuts maladroits nous avaient fait passer à côté de la jouissance, et elle pointait enfin, le secret était là, au bout de son souffle.
Mais en écrasant sa gorge, j’ai pris peur. C’était grave, terrible. Je pouvais, et je n’y arrivais pas. Elle résistait, j’avais l’impression de la voler. Laura et moi nous nous sommes disputés, puis quittés. Je n’ai pas pleuré. Je pensais aux remords de la nuit. J’avais laissé la vie à Laura, refusé de la lui prendre. Tout le monde, en général, la plupart du temps, se retient, n’ose même pas y songer. La morale l’interdit. Mais le désir et le besoin sont là. Alors les Hommes se défoulent autrement, regardent des films violents, lisent des textes sanglants, écrivent les meurtres qu’ils ne commettront jamais. Je m’y suis essayé un temps. Mes tueurs erraient le long des rues poisseuses. Ils cherchaient le modèle idéal, la poupée de son à mettre à sang, ma dernière découverte de la journée, la bouche pulpeuse derrière la vitre du bus, les yeux de feu égarés sur un trottoir, les jambes adustes croisées dans une salle d’attente. Tout tombait en lambeaux. Ils aimaient ça, les cris, la détresse, le goût du sang, l’odeur de la peur, les caresses d’un corps en décomposition, le bris des os, les râles cassés, la bave brunâtre au coin des lèvres. J’ai vu les pires sévices. Poussé la limite des thrillers au-delà du soutenable, écrit des pages et des pages de torture, trouvé mes lecteurs sur internet, des petits branleurs adeptes du trash.
J’ai essayé. J’ai essayé, et ça ne m’apaisait pas. Les pages se noircissaient, mais tout était rouge. J’étais nerveux, fébrile. La mine de la plume perçait ma peau, la leur, par extension. Ma chair mutilée s’en souvient. Je voulais l’extase.
Certaines personnes se demandent comment l’on peut mourir sans avoir connu l’amour, celui qui se susurre avec un S. Ils se trompent s’ils y voient là une initiation à la vie. C’est un plaisir facile, ridicule, commun. Des gens meurent sans tuer, sans savoir ce que cela fait d’enfoncer une lame d’acier bien aiguisée dans un ventre souple, de remonter, de trancher les tissus sous une nappe de sang bouillant, d’assassiner le cœur.
Je suis né tout à l’heure, au creux de cette intense douleur. Le rouge est partout, sur le papier, sur moi, par terre, en elle. Je ne veux pas m’éloigner. Je ne veux pas laver. Je suis bien. J’aime ce parfum. Je veux profiter de cette sensation nouvelle, grisante, savourer chaque goutte de vie enfuie. J’ai commis mon premier crime. J’en écrirai d’autres.
Ecrire oui. Car c’est un exercice de l’horreur. Je ne cherche pas à me donner la signature d’un tueur, je veux simplement vous toucher. Mes mots y parviendront. Sur le sol, le mort est fade. Il attend le linceul sous un manteau de pourpre. Il n’a rien à raconter, aucune touche artistique à révéler, juste des vers pour le ronger. C’est un crime, ce pourrait être un accident, un suicide, le passage d’un train, une rupture d’anévrisme, une chute dans l’escalier. Les membres tranchés, la chair broyée, la peau défraîchie, rouges, noirs ou blancs, puants la bile, la maladie, les déjections, le sang pourri, les morts se ressemblent tous. C’est terminé. Ils sont laids.
Je ne suis aucune logique. J’aimerais changer. Une petite, une grande, une fine, une grosse, rousse, brune, blonde, vulgaire, distinguée, étudiante, prostituée, féminine, garçon manqué, intelligente, limitée, un homme, pour essayer, mais le plaisir ne sera pas le même. J’écoute mes impressions. Il me faut une femme inspirante, une femme avec laquelle je puisse faire quelque chose.
Cette première œuvre est assez hasardeuse. L’expérience manque, les descriptions trébuchent, la jouissance a aveuglé mes sens. Depuis Laura, l’abstinence était profonde. J’ai terminé le lycée seul. Il y avait un monstre en moi, un truc troublant, qui se réveillerait à chaque amour, je le savais, on ne peut pas s’opposer à ces choses là, à cette douceur là. L’érotisme charnel, celui des corps soupirants, était bien peu. Je devais pénétrer la réalité, décortiquer l’humanité, goûter la vie au début et à la fin de la source, provoquer l’excitation, l’émoi, les vibrations, le sursaut intense du coït, avant d’en finir avec cette comédie. Que le rideau tombe, que la fête commence enfin.
Je sais, c’est une passion dangereuse. Un jour je serai condamné, piégé à jamais derrière des barreaux, parce que vous ne voudrez pas comprendre. On m’attrapera, ça vous rassurera. Si quelqu’un doit interrompre le cours de votre existence, ça ne sera pas moi. Des flics, des juges seront heureux, ils rempliront leur fonction, ils gagneront de l’argent, ils se croiront utiles, respectables. On parlera. Il y aura peut-être des reportages sur moi que vous suivrez entre deux jours de boulot. Ça vous fera bander quelques heures, et vous zapperez, sans une pensée pour mes cadavres, pour le pauvre type qui moisi en taule. Un dingue. Ouais. C’est vrai, il l’a mérité. Tout ça, c’est pas grave. Moi aussi je m’en fous.
Aujourd’hui, je peux mourir. Je me suis vu dans la glace, nu, barbouillé de sang. Je touchais l’Essence. J’étais le Monde, irrévocablement, indéniablement, un nouvel Adam. J’ai connu les feux de la passion avec sa fin. Elle aurait aimé je pense. Ce corps là était destiné à l’amour. Mais, il avait un problème, un gros, fatal, il vivait.