J’ai longtemps hésité à partager ce texte qui n’aurait jamais vu le jour sans un atelier écriture en cours l’année dernière. Cependant, je l’ai un peu retouché depuis, il a même été publié le mois dernier dans un numéro de L’Effeuillé consacré à la folie. Quand je ne sais pas quelle histoire raconter, je rentre dans la tête d’un fou. Il finit toujours par en sortir des choses très étranges.

[Nouvelle parue dans L‘Effeuillé de mars 2014]

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Des lumières orangées tournaient dans la brume et il pleurait. L’humidité s’était chargée d’épines. Il revoyait le petit corps recroquevillé là-bas, sur la grève, vide, comme les coquilles oubliées par la mer. Le sable avait essayé de l’avaler mais les secours l’avaient trouvé. Ils ne comprendraient pas. Il fallait revenir en arrière, expliquer, arrêter de courir le long de la voie qui l’avait mené ici quelques heures plus tôt…
Il ne savait pas où il allait, il ne savait jamais où il allait. Ses yeux ternes attendaient l’étincelle, le murmure profond d’un écho qui l’appellerait dans les plaines les plus désertes de la région. Il n’aimait ni l’agitation, ni le bruit. Il cherchait les déserts glacés, tapissés de silence et gorgés d’eau, où la fadeur éclatait sur le blanc du ciel. Dans ces mondes, quelqu’un sommeillait toujours pour lui. Il y avait tellement longtemps qu’il ne s’était pas fait de nouvel ami.
Ses lèvres craquelées s’ouvraient et se refermaient devant le hublot. Nerveuse, sa main glissait sur la vitre en bavant de sueur. A ce moment, ses ongles, trop courts ou trop longs, étaient noirs. Maintenant, ils étaient toujours noirs, mais c’était différent. Ce n’était pas de la terre.
Il avait évité les arrêts où tous les passagers se pressaient pour quitter le long serpent motorisé. Il était descendu à celui dont personne ne voulait. Ses chaussures épuisées avaient écrasé des milliers de petits cailloux rouges, il était passé devant un guichet fermé, des wagons taggués, était monté sur le dos du monstre métallique qui avait posé ses larges pieds entre deux voies. En haut de la passerelle s’étendait l’océan d’un côté, une zone industrielle de l’autre.
Quel était le nom de son arrêt ? Dans le train, le micro avait grésillé au moment de l’annonce et les lettres s’étaient effacées sur les panneaux de la station. Il s’agissait donc d’une ville sans nom, ses préférées. Les doigts serrés sur la balustrade, il entendait la mer, le vrombissement cahotant de quelques voitures, parfois une alarme, le bruit d’une sorte de marteau, les plaintes d’une mouette et la chute paresseuse d’une larme de gouttière.
Puis, en se baissant un peu, il l’avait trouvée. Toute petite, toute chétive, contre les barreaux. Comme lui, elle aimait l’ombre, attendait et observait. En le sentant approcher, elle avait tressailli. Il lui avait murmuré des mots doux. Elle s’était détendue, l’avait acceptée à ses côtés et ils étaient restés ainsi, perdus dans une contemplation muette que rien n’aurait pu rompre. Assis à côté d’elle, il songeait au départ, à leur bonheur. Peut-être iraient-ils au soleil ensemble. Voudrait-elle seulement le suivre ? Il l’espérait. Elle était trop seule pour le laisser tomber.
Puis, Il était arrivé, l’être sans cœur qui, d’un coup, avait brisé tout leur avenir. Gigantesque à côté d’elle, il tenait un bâton qu’il s’amusait à fracasser sur les barreaux. La peur trahit la malheureuse qui se redressa et commença à courir le long du pont. Une grimace de dégoût se forma sur le visage de l’inconnu. Il la vit et, sans hésiter, leva son bâton pour l’abattre sur son petit corps.
Tout s’était passé trop vite. Elle était morte. Il n’avait pas eu le temps de la sauver. Alors, la colère était venue. Les tripes soudain arrachées par une force inconnue, il avait rugi :
–          Comment as-tu pu lui faire ça ?!
Il s’était jeté sur l’assassin qui essayait de fuir. Mais il ne courait pas assez vite. Leurs pas avaient résonné sur l’escalier de ferraille. Ils avaient quitté la gare abandonnée, rejoint la terre molle de la plaine. D’une voix haletante, le méchant implorait la vie. Personne ne l’entendit. Des mains l’attrapèrent, le griffèrent. Le sang parut. Il était chaud et brillant. Tout devint liquide et flou. Parfois, il se relevait et il reprenait sa course. Son nez brisé faisait d’étranges gargouillis. Il tenait son ventre d’une main, et une rivière rouge, puis brune, le poursuivait. Il tanguait, retombait, rampait. Sans doute qu’il s’apprêtait à jouer les morts tandis qu’il s’élançait comme un dératé vers la plage pour s’échouer entre quelques méduses desséchées.
Au bord des vagues, deux petits points, des promeneurs, jetèrent des cris, et le silence s’agita.
A genoux sur le pont, il récupéra sa pauvre amie au creux de sa paume. Ses huit pattes étaient repliées sur son ventre. Il n’y aurait pas de soleil, encore une longue solitude. Les gens passaient leur temps à l’ignorer et, pourtant, ils tuaient ses amis. Ce monde le détestait. Ce monde ne verrait rien d’autre qu’une victime en l’enfant qui avait brisé son rêve. Coupable ! Coupable ! dira-t-on s’il se retournait et racontait toute l’histoire. Ils n’auraient d’yeux que pour le vilain garçon endormi sur le sable.

Il courait le long de la voie, le cadavre de l’araignée contre lui, dans la poche de son veston sale et gris.