[Nouvelle éditée dans L’Effeuillé n°13 de Septembre 2013]

Une petite histoire directement inspirée d’un fait réel. C’était dans un bar à Strasbourg, tard, le week-end de Pâques. A cette époque, je découvrais juste la ville et ses quelques lieux incontournables. Une scène m’a donné envie de composer une nouvelle, je l’ai gardée dans un coin de ma mémoire pour en tirer un texte quelques mois plus tard. Je ne saurais dire pourquoi, mais il me semblait important de capturer cet instant.
Nous restons cependant dans une certaine forme de fantastique puisque le point de vue est celui d’un lapin en chocolat, une manière de garder un point de vue à la fois neutre et touchant. Le reste n’a pratiquement pas été modifié par rapport à la réalité. Bonne lecture !

***

La femme du chocolatier me posa dans sa vitrine aux premiers rayons de l’aube. La nuit m’avait complètement refroidi et ma coque de chocolat luisait sous un voile de plastique. Près de moi, mes frères jumeaux dormaient sur une dentelle verte où fleurissaient des œufs dorés. Des poules noires et blanches couvaient leur future portée et nous, lapins de lait, gardions jalousement deux dragées sucrées dans notre panier.
Cette semaine, la boutique était à la fête. Des guirlandes colorées, chargées de cloches en papier, glissaient d’un bout à l’autre du plafond. Les assortiments de chocolats étaient d’une beauté criminelle, une douceur pour les yeux, un délice pour les papilles. Semblables aux poupées russes, les gros œufs contenaient des petits œufs, et les petits étaient garnis de crème fondante, d’éclats de noisette, de petits grains de sels ou de liqueurs moelleuses.
« Joyeuses Pâques ! » pouvait-on lire sur les vitres perlées de rosée. Dehors, l’air était encore brumeux. Les badauds passaient sans nous voir, le pas pressé, le regard fatigué. Nous guettions tous les premiers acheteurs, impatients de découvrir l’enfant dont nous ferions le bonheur. J’imaginais une petite fille blonde, un garçon aux joues roses, une rangée de dents blanches, un ventre chaud pour seul tombeau.
Une vieille dame est entrée. Nous avons tous dressé les oreilles mais une poule dodue a eu sa préférence. L’homme qui la suivit portait un costume noir et des chaussures cirées. Il a demandé un panier rempli d’œufs dorés. Je savais que la journée serait longue. Des lapins partaient, mais moi, je restais, sur une prairie artificielle de plus en plus désolée.
Dimanche, la veille du lundi de Pâques, la chocolaterie ne désemplissait pas. Mais personne ne me choisissait.
A onze heures, un homme au teint cireux se présenta. Je l’avais vu hésiter dans la rue cinq minutes plus tôt. Tout d’abord, il avait marché au ralenti, comme une personne vaguement intéressée par les mises en scènes chatoyantes de la vitrine. Puis, il avait finalement reculé. Son visage aux traits grossiers, affaissés, comme du cuir usé, s’est tourné vers moi. Il a marmonné des choses incompréhensibles, et il est entré.
– Je veux le lapin en chocolat…
Sa voix était âpre. Quelque chose semblait rouillé à l’intérieur de sa gorge.  Une jolie vendeuse m’a posé sur le comptoir.
–          C’est pour offrir ? a-t-elle dit dans un sourire.
–          Oui, c’est pour mon fils, marmonna-t-il en comptant sa monnaie d’une main tremblante.
Lorsqu’il m’a pris, j’ai aussitôt senti la moiteur de sa paume. J’essayais de me rassurer en songeant à l’enfant à qui j’étais destiné. J’ai tout de suite pensé qu’il n’avait pas l’habitude de lui témoigner ce type d’attention. Il y avait un éclat de culpabilité dans ses yeux brillants. Je ne saurais dire s’il revenait d’une dispute avec sa femme, mais ses épaules courbées montraient un homme honteux, conscient, d’avoir vieilli avant l’âge, de porter un pantalon tâché la veille près de l’entrejambe et des chaussures différentes aux pieds. Il émanait de lui l’odeur huileuse d’une sueur froide gorgée d’alcool. J’étais loin, très loin, des eaux-de-vie sucrées noyées dans la pâte d’amande de l’atelier qui m’avait formé.

J’espérais découvrir la maison de mon triste maître et le voir obtenir le pardon dans le sourire de son garçon. Mais, la porte que l’homme poussa fut celle d’un bistrot de quartier. Ce genre de lieu carrelé comme une vieille cuisine, avec un comptoir en bois laqué, des chaises dépareillées et des pauvres gens qui tournaient à la bière dès dix heures du matin, le week-end, la semaine, peu importait, ils n’avaient jamais rien d’autre à faire. Les jours se suivaient et s’oubliaient. Les choppes s’enchaînaient jusqu’au sommeil, jusqu’à l’attente fébrile de la prochaine paye.
–          Hey Nono ! Qu’est-ce que tu fous avec un lapin ? gueula une femme échevelée au comptoir.
–          C’pour mon fils, répéta Nono. Je prends qu’une bière, je reste pas aujourd’hui, je rentre à midi.
Il s’installa à une table et me posa à côté de lui. En face, un homme énorme, avec deux billes de glace enfoncées dans les orbites, lança :
–          Eh dis, ça ne te ressemble pas ! Qu’est ce qui s’est passé ? Une dispute, encore ?
Nono soupira. Il n’avait pas très envie de s’expliquer. Les mots ne venaient pas. Je devinais à son front plissé une blessure beaucoup plus profonde. Il n’y avait pas de colère en lui, mais ses entrailles se tordaient d’un grand désarroi, l’abattement navrant d’une personne qui se voit brisée et ne trouve pas d’issue. Il m’avait acheté pour commencer la journée comme un bon père, comme un homme respectable qui ignore les bars et veille sur sa famille. Oui, sur le moment, ça l’avait laissé rêveur. La chocolaterie était faite pour les foyers unis. Des lapins, des poules, des œufs régnaient sur un monde parfait. Modelés sous les doigts d’un artisan passionné, ils avaient été créés pour le bonheur, la joie, le retour du beau temps, du soleil ; la renaissance. Dans la boutique aux milles délices flottait l’odeur d’un champ en fleur.
Au début, il essaya de refaire sa vie. Il disait à quel point il était minable et les autres de lui répondre que c’était faux, qu’ils étaient pires. Contrairement à eux, il travaillait. Il était homéopathe. Les ivrognes le respectaient. Rien à voir avec les autres sceptiques qui se moquaient de lui. Pour eux, il était le docteur, celui qui leur offrait des consultations gratuites à partir de dix-huit heures, en leur faisant la liste savante de tous les produits magiques aux noms étranges qui pourraient soigner leurs maux. Et il répétait ses prescriptions tous les soirs. Ce n’était pas très grave. La clientèle de bistrot lui posait toujours les mêmes questions, « Tu m’avais conseillé quoi hier ? J’ai oublié… ». Ils ne se rappelaient jamais, mais ils étaient toujours intéressés, avides d’obtenir un savoir qu’ils avaient déjà eu, et qu’ils n’avaient pas su garder, comme tout, comme cette vie qui leur échappait.

–          Tu reprendras bien une deuxième bière ?
–          Non, faut que je rentre vraiment, il va être midi, je dois rentrer pour le déjeuner…
Nono fit un geste pour se lever mais un autre copain entra dans le bar. Il ne pouvait pas partir sans le saluer. Le nouveau avait les lèvres pincées. Il serra les mains sans un mot et tira une chaise. Sa silhouette étique s’affaissa lourdement devant la table.
–          Alors, quoi d’beau les gars ?
–          Y’a Nono qui veut déjà nous quitter, déclara l’autre.
–          Non c’est bon, je prends un dernier verre, on mange jamais avant treize heures le dimanche, ça ira, se ravisa Nono.
Et tous les verres devinrent « le dernier ». Ils défilèrent tandis que la clientèle ne variait pas. Un dimanche de pâque, seuls les perdus fréquentaient le bistrot. La plupart n’avait plus de famille ou avait coupé les liens avec les leurs pour une raison que le temps avait rendue obscure. Certains ne savaient déjà plus quel jour on était. Il valait mieux ne pas s’en rappeler. Leur quotidien ignorait le calendrier. Au fond des verres ambrés Noël ressemblait à la Toussaint, il n’y avait plus d’été ni d’hivers, mais des ciels parfois moins gris que d’autres.
Je ne bougeais pas. Lorsque les conversations s’appauvrissaient, les regards se posaient sur moi. Et alors, ce lapin, que devenait-il ? Nono leur rappelait qu’il comptait l’offrir à son fils, ou, en tout cas, il le fit les premières heures. Quand le jour se mit à décliner, il abandonna cette idée. Pour toute réponse, il finit par hausser les épaules. Il disait qu’il ne savait plus, que ça lui avait pris comme ça, en passant devant le chocolatier. Pourtant, il ne proposa à personne de me manger. J’étais un beau cadeau. Un cadeau pour un enfant. Et il n’y avait pas d’enfant ici, juste des quinquagénaires aux teints burinés, aux voix râpées, qui se nourrissaient à l’alcool et dont l’esprit se disloquait. Ils avaient perdu le goût. Seule l’ivresse les intéressait. L’amertume d’une mauvaise bière n’arrivait pas à les dégouter, le chocolat leur soulevait le cœur. Sur leur langue pâteuse, j’aurais sans doute autant de saveur qu’un carton sucré.

Les enfants sont venus plus tard, à deux heures du matin. Ils étaient grands, ils avaient au moins dix-huit ans et venaient poursuivre une soirée qui s’était terminée dans la rue d’à côté.
Ils avancèrent, sans un regard vers les épaves qui jouaient paresseusement aux cartes ou aux échecs pour faire passer la nuit. Ils riaient et rayonnaient dans leurs habits noirs. Ils avaient des paupières sombres, des pics, des tatouages, des corsets de vinyles et des chemises à jabot. Personne ne s’en étonna. Ici, personne ne s’étonnait jamais de rien. Ils avaient sans doute un plaisir malsain à fréquenter ce bar un dimanche soir. Ces adolescents nocturnes, connus, selon les légendes urbaines, pour réciter des messes sataniques dans les cimetières, préféraient s’encanailler dans le bistrot du coin, au milieu de ceux qui feignaient la vie en buvant mécaniquement. « C’est tellement glauque ici ! » disaient-ils la mine réjouie, avec la cruauté conquérante de la jeunesse. Leur ivresse sentait bon l’absinthe et l’hydromel. Elle était encore synonyme de vie, de nuits enflammées, de lendemains difficiles mais comblés.
Un garçon aux longs cheveux noirs tirés en catogan s’appuya sur le comptoir et lança :
–          Tu nous mets une bonne musique ?
–          Comme d’habitude ! Répondit le barman, un homme presque aussi jeune que le groupe.
J’avais depuis le début de la soirée une certaine admiration pour l’indifférence avec laquelle il prenait les commandes. Son sourire ne l’avait pas quitté. L’esprit fermé, le visage avenant, il vidait les fûts de bière, fuyait subtilement les conversations, récupérait l’argent en battant la mesure des musiques qu’il glissait dans le lecteur à une heure où l’ambiance n’avait plus la moindre importance. J’avais moi-même oublié de prêter attention à la radio. Les voix de plus en plus fortes des saoulards à ma table couvraient les notes. Mais, lorsque le garçon a réclamé la musique avant l’alcool, mes oreilles se sont dressées. Un rock à la fois sombre et rythmé enveloppa la salle. J’entendis une voix d’homme suave et brisée, des guitares tournantes, des histoires à réveiller les morts, à faire swinguer des squelettes sur leurs sépultures.  Cependant, les piliers de bar restèrent vissés à leurs sièges.
–          Oh génial, j’adore Christian Death ! s’exclama une fille à la taille cerclée de munitions cuivrées.
Elle se déhancha au milieu du bar, sur ses chaussures compensées, en entrainant une jolie blonde avec elle. Nono leva un œil terne sur ses boucles d’or. Il détailla sa taille fine, marquée par un corset de style victorien, et sa gorge ivoirine. Il n’était pas discret, mais elle ne le voyait pas. Heureuse, elle sautilla jusqu’à la table la plus éloignée des saoulards et s’installa sur les cuisses de son amie.
Les rires réchauffèrent la salle tandis que les habitués s’endormaient devant des choppes pleines qu’ils n’arrivaient plus à boire. Nono observait toujours la petite blonde avec tendresse. C’était la plus jeune, la plus mignonne du groupe. Elle lui plaisait, comme une belle jeune fille de dix-huit ans pouvait plaire à un garçon de douze ans. Il se tortilla nerveusement les doigts, quitta sa chaise, s’avança près des jeunes et les regarda. Il était ce papillon de nuit aux ailes fragiles qui se heurte contre une vitrine éclairée. Les filles s’embrassaient, et les garçons aussi, pour rire, pour se gorger de vie. Tous l’ignoraient ou pouffaient dès qu’il essayait d’approcher l’un d’eux. C’était à celui qui aurait le plus de talent pour le dégager gentiment.
Mais Nono ne comprenait pas. Il était incapable d’interpréter les sourires condescendants qu’ils lui adressaient. Il s’emportait à la moindre pique, essayait d’argumenter pour sauver sa dignité, sans savoir qu’il se contentait en réalité de distraire l’assemblée. Lorsqu’il tourna le dos, les jeunes créatures s’amusèrent à l’imiter.

Nono me prit dans ses mains. Il me contempla une dernière fois puis, il revint vers la blonde qui ne fit pas attention à lui. Elle l’ignora superbement en écoutant le résumé d’une fête à laquelle deux garçons tatoués avaient participé. Il n’osa pas l’aborder. Trop intimidé par sa beauté de poupée et trop conscient de sa laideur, Nono s’approcha de l’autre fille.
–          Tu pourras donner le lapin à ta copine, la blonde…, bredouilla-t-il
La jeune femme aux munitions lui retourna un regard perplexe. Qu’était-il à ses yeux ? Un minable, un raté que l’alcool avait fait régresser.
–          Mais pourquoi ? Que faites-vous avec ce lapin ?
–          Je l’ai acheté ce matin pour mon fils et puis… et puis… C’est trop tard maintenant… Mais tu lui donneras ? Tu lui diras que c’est de ma part ?
–          Oui oui…
Elle me prit et le regarda s’en aller, encombrée d’un chocolat qui n’intéresserait probablement personne. Les autres n’avaient pas vu la scène. Ils discutaient avec véhémence de toutes les folles soirées qui les attendaient. Quand elle me présenta à la blonde, je ne reçus qu’un regard méprisant.
–          C’est pour toi, expliqua-t-elle simplement. C’est le poivrot de tout à l’heure qui me l’a donné.
–          Et qu’est-ce que tu veux que j’en fasse ?
Elle haussa les épaules et me jeta sur la table. Personne ne voulait de moi. Ils rirent un peu de l’anecdote, puis le garçon au catogan me déballa. Il me posa à plat sur la table, leva la tranche de sa main au-dessus de mon cou et la fit tomber comme une lame de guillotine sous le regard hilare de ses camarades. Ma tête se brisa, mes petits œufs sucrés roulèrent sur la table. Une fille en attrapa un et l’avala avec une grimace, puis un garçon aux ongles noir prit un éclat de chocolat qu’il rinça dans sa choppe. Ils riaient toujours.
Les plaisanteries se poursuivirent encore une heure. On m’avait complètement oublié. Je me demande si Nono s’en est allé la conscience tranquille, s’il s’est consolé en imaginant une jeune fille heureuse de m’avoir reçu à la place de son fils, s’il peut se dire que son cadeau n’est pas tout à fait gâché.
Lorsqu’ils ont quitté le bar pour continuer la fête ailleurs, personne n’a songé à m’emporter. Je suis resté seul, décapité, sur la table collante, au milieu de verres que personne ne s’était donné la peine de terminer.
J’étais pourtant beau ce matin, un lapin de lait, à la coque luisante et chocolaté, qui tenait dans son panier deux petits œufs sucrés.
Je me suis laissé bercer par la dernière chanson de Christian Death.

Unity Eiden
Eté 2011