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Quand je critique les autres.

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Le temps de l’innocence – Edith Wharton

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Il fallait bien une dernière révélation littéraire pour terminer l’année 2012, et j’ai eu le bonheur de découvrir Edith Wharton. Le temps de l’innocence a ce truc qui fait que, passé cinquante pages, il m’était tout simplement impossible de m’en défaire.

le temsp de l'innocence Le résumé de l’histoire tient pourtant à peu de choses. Dans les années 1870, Newland Archer un jeune homme de la haute bourgeoisie américaine tombe sous les charmes d’Ellen Olenska, la scandaleuse cousine de sa fiancée. Difficile de ne pas redouter un autre roman à l’eau de rose et, non sans malice, Edith Wharton esquisse dans un premier chapitre le portrait d’une société absolument ennuyeuse. Archer est un personnage trop insipide pour plaire. Il est le produit de l’aristocratie américaine. Son cœur gonflé d’idéaux romantiques s’émeut à l’idée de la jeune et charmante vierge qu’il pourra initier à l’amour. Un héros comme tant d’autres que l’on rencontre à l’opéra, lors d’une représentation de Faust. Peut-on faire plus cliché ? Mais, quelque chose d’autre dérange. A travers le regard de Newman, le lecteur observe d’autres spectateurs, les éminentes personnalités de la haute bourgeoisie américaine. Tout est codifié, tout semble faux et, alors que le ton garde une certaine neutralité, on se sent vite à l’étroit dans cette société lissée à l’excès.
L’arrivée d’Ellen Olenska trouble une assemblée habituée à reproduire la même journée. Il n’est pas décent qu’elle se montre en public. En effet, la jeune femme a laissé un mari qui la trompait en Europe et espère obtenir le divorce en Amérique. Scandale ! Bien que le divorce soit légal outre-Atlantique, la pression sociale est telle qu’il est, en réalité, quasiment impossible de le réclamer.
Mais le vrai coup de théâtre n’est pas encore là. Wharton sait manipuler son lecteur pour le mener là où il faut. Le sentiment d’injustice nous gagne, tandis que les personnages s’acharnent à présenter madame Olenska comme la dernière des traînées.
Jusqu’au chapitre 5, l’intrigue progresse très paresseusement quand, soudain, lors d’un repas avec ses futurs beaux-parents, le sage Newland s’élève pour prendre sa défense : « Qui a le droit de refaire sa vie, si ce n’est elle ? Je suis écœuré de l’hypocrisie qui veut enterrer vivante une jeune femme parce que son mari lui préfère des cocottes. Les femmes devraient être libres, aussi libres que nous le sommes, déclara-t-il, faisant une découverte dont il ne pouvait, dans son irritation, mesurer les redoutables conséquences. » Terrible passage. Le revirement du personnage, le tournant tout nouveau que prenait l’histoire sous la plume d’une femme née en 1862 m’a véritablement laissée sous le choc. Il avait osé ! Impossible, après cela, de ne pas tourner la page pour ne pas passer au chapitre suivant, puis, de dévorer finalement tous les autres, car une question obsédante nous tient jusqu’à la fin : Newland pourra-t-il aller jusqu’au bout de sa pensée ?

Je vous laisse le suspens, dire serait gâcher le plaisir d’une écriture qui sait jouer sur les émotions tout en critiquant vivement l’aristocratie américaine de la Belle Epoque. Edith Wharton n’est pas tendre, son réalisme est mordant, son style ne manque pas de piquant. C’est assez jubilatoire. J’aime sa façon de souligner des énormités sur un air apparemment détaché.
Newland perd ses idéaux romantiques au moment où il les obtient. Sa fiancée, la belle et vertueuse May, n’est rien d’autre qu’une âme préformatée. Comment, se rend-il compte, une jeune fille à qui l’on empêche de vivre jusqu’à son mariage peut-elle avoir assez de maturité pour élever son esprit ? Son regard change, il voit dans les yeux de toutes les épouses de son entourage une expression vide et enfantine de personnes qui n’ont jamais grandi, jamais souffert, jamais vécues par elles-mêmes. Rien à voir avec Madame Olenska qui lui renvoie un quelque chose de douloureux et aiguisé. Edith Wharton dénonce un monde où les femmes sont condamnées à garder une âme puérile ou, comme madame Olenska – et comme elle-même – obligée de se battre pour s’extirper de codes dans lesquels on cherche sans cesse à les emprisonner.
Le portrait de May est assez édifiant. On ne peut s’empêcher de sourire aux sarcasmes froidement réalistes qui l’affligent tout au long du roman. L’épouse idéale ne devient finalement rien de plus qu’un produit de sa société, un genre de robot dont toutes les paroles, réactions et même pensées sont prévisibles. Au désespoir, Newland ne pourra qu’en arriver à ces réflexions : « en somme, elle avait toujours eu le même point de vue : celui du monde qui les entourait » « Pourquoi émanciper une jeune femme qui ne se doutait pas qu’elle fut sous un joug ? ».

Tout en se tenant à l’écart d’une amère rancune, Edith Wharton se contente d’un constat, comme un médecin établirait le diagnostique d’une maladie. Elle nous montre une société « innocente », où homme et femme pensent comme ils le devraient, enfermés dans une prison dorée qui s’acharne à ignorer les sentiments. De la même manière, la fin nous montrera à quel point la société a changé après la première-guerre mondiale, sans que cette génération vieillissante n’en ait rien vu. La voix de Wharton est forte, elle est de ces auteurs féminins forts, qui, sortis de leur condition grâce à leur intelligente, savent en montrer les travers, et savent aussi qu’elles sont des exceptions car, finalement, May n’est peut-être pas stupide, mais son esprit n’a pas la capacité de fonctionner autrement que par mimétisme. Le temps de l’innocence pose aussi la question de l’absurdité d’une vie trop protégée avant le mariage, et de la difficulté de s’entendre en amour avec une personne qui n’en connaît rien. C’est aussi un témoin important de son temps, qui a l’intérêt de nous présenter un monde à l’aube d’une mutation sociale. Lorsque, vingt-sept ans plus tard tout a changé, on ne s’étonne pas qu’une société trop fragile à force d’hypocrisie ait succombé.

Un autre conseil de lecture : Edith Wharton garde ses distances avec son récit car, écrit après la première-guerre mondiale (en 1920), Le temps de l’innocence était avant tout pour l’auteur une manière de se réconcilier avec une époque révolue. Il lui était trop pénible d’écrire sur « l’après ». Pour une critique plus acerbe des mœurs de la haute bourgeoisie, vous pouvez vous diriger sans crainte je pense vers un titre antérieur : Chez les heureux du monde, publié en 1905. J’en ferai la lecture et le chroniquerai dès que je pourrai.

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Dix ans de bohème, Emile Goudeau : Des hydropathes au Chat Noir

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Dix ans de bohème

Dix ans de bohème

Le nom d’Hydropathe vous dit-il quelque chose ? Il fut à l’origine d’une fabuleuse aventure littéraire et artistique à laquelle se joignirent les grands noms de Maupassant, Sarah Bernhardt ou encore Villiers de L’Isle-Adam. A leur tête, un personnage moins connu, Emile Goudeau, jeune poète Périgourdin lancé à la conquête de Paris.

Si vous aimez les ambiances fin XIXe, sa jeunesse rebelle et scandaleuse, nul doute que vous vous régalerez de ce témoignage riche en anecdotes et teinté d’humour. Si, à l’inverse, le XIXe ne vous évoque plus qu’un long et pesant cours de français sur l’Assommoir, jetez-y un coup d’œil sans hésiter car on savait s’amuser à l’époque (oui oui !). Goudeau nous raconte avec un large sourire les vils coups montés de leur charmante société. Chez les hydropathes, les farces ne sont pas tendres : feindre une dispute et un duel à mort ? Faire croire au décès de son compagnon à la presse, l’insulter durant la veillée funèbre au mépris de toutes conventions ? Aucun souci ! Il y a là de quoi faire passer pour de petits joueurs les adeptes de l’humour noir contemporain.

Après la Commune, la nouvelle génération se sent d’humeur révolutionnaire : « On criait à la mort de l’opérette, au renouveau du drame, à la renaissance d’une poésie, d’une poésie plus vivante, moins renfermée en des tabernacles par les mains pieuses des servants de la rime riche ; on voulait ranimer l’impassible muse, lui rendre les muscles et les nerfs, et la voir marcher, moins divine, plus humaine, parmi les foules devenues souveraines. ». Dix ans de bohème nous plonge dans la frénésie d’une jeunesse conquérante, en rupture avec les ancêtres. Chaque chapitre apporte de nouvelles aventures, de la création des hydropathes à des soirées de plus en plus peuplées, de plus en plus folles. On y déclamait des vers, on y buvait allègrement de l’absinthe en poussant la chansonnette. Bref, on riait bien. On s’amusait pour ignorer le malheur d’une « génération qui avait tant raison d’être pessimiste luttait par la gaieté contre les ennuis et les jaunisses. » Revenant sur les romantiques, Goudeau l’affirme encore : « mieux vaut être demeuré vivant grâce à l’insouciance, que d’être mort stoïquement de misère, en se drapant du manteau de héros byronnien. »
Au travers de ces pages, nous découvrons en même temps l’incroyable activité de la presse, les journaux littéraires qui, sur cette courte période, naissaient pour mourir en quelques numéros. D’autres anecdotes délicieuses font effet de véritables témoignages socio-historiques. Goudeau raconte ainsi comment la présence des femmes a pu être imposée aux réunions, alors que les lois voulaient les exclure. Nul doute que les choses changent profondément à la fin des années 1870. Hommes et femmes ne veulent plus rester à la place imposée par un monde trop cadré auquel ils ne croient plus.

On se réunissait parfois chez Nina de Villard (ici peinte par Manet)

On se réunissait parfois chez Nina de Villard (ici peinte par Manet)

 

Puis, vient la création du célèbre Chat Noir, un petit bar à l’origine, un simple couloir qui ne pouvait contenir qu’une vingtaine de personnes. Hélas, ils étaient bien une centaine à se presser à l’intérieur, au point de briser le mur de l’horloger d”à côté pour investir les lieux !
Et que de beau monde verra-t-on naître autour de ce bar ! Décadents, symbolistes, parnassiens s’accordent avec le Chat noir –  dit cabaret Louis XIII – et sa décoration quelque peu morbide (on y trouvait de vrais crânes). Verlaine et Mallarmée entrent en scène, place à une nouvelle génération. La folle aventure des hydropathes rejoint les souvenirs. Emile Goudeau en tire ce constat qui a la nostalgie est bons moments finis :
« Il faut que les bohèmes se succèdent et ne se ressemblent pas ; une génération a la bohème joviale, la suivante l’a triste ; j’ai comme une idée que les jeunes bohèmes futurs seront de plus en plus tristes : ils ont peut-être raison. Mais nous avons bien ri, je vous jure. »

Après avoir pénétré avec un réel enthousiasme dans le petit monde des années 1870/80, rencontré une foule de personnages aujourd’hui oubliés, ri de leurs facéties, on se sent un peu nostalgique aussi parce que cette mémoire est véritablement belle et vivante.
Bonne nouvelle pour ceux qui pourraient se laisser tenter (je vous assure que cela se dévore et c’est une manière très amusante de réviser ses mouvements littéraires), l’intégral se trouve sur gallica.
Les éditions du Champ Vallon ont quand à elles eu à cœur de réhabiliter ce texte en le complétant d’annexe, ce que je ne peux que saluer en passant pour un ouvrage curieusement inédit depuis 1888.

chat noir

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Visite du château de Gormenghast avec Mervyn Peake

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Alors que tout le monde ne parle que du Hobbit, j’aimerais vous présenter une trilogie de fantasy contemporaine au Seigneur des anneaux mais, hélas, trop peu connue en France : Gormenghast de Mervyn Peake. Si d’ailleurs vous vous interrogez à propos du château de ma bannière, il s’agit d’un fanart de cet univers.
L’article est assez complet puisque je l’ai écrit il y a quelques mois dans le cadre d’un projet libre afin de le présenter à ma promo.

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Fuschia et Finelame

Fuschia et Finelame

En 1946 apparaissait en Angleterre le premier tome de ce qui constituera l’une des œuvres les plus atypiques de la littérature. Titus d’Enfer (ou Titus Groan dans sa version originale) échappe en effet à toutes les classifications de genre. Si les critiques reconnaissent avec enthousiasme le génie de ce roman, ils se montrent très embarrassés lorsqu’il s’agit de le ranger dans un genre ou un autre.
On a souvent été tenté de parler de roman Gothique, à cause d’une action qui se déroule dans un château médiéval marqué par une démesure angoissante, et apparemment hors du monde connu. Cependant, rapprocher Gormenghast du Château d’Otrante d’Horace Walpole serait amputer l’œuvre de la plupart de ses qualités et Mervyn Peake rejetait violemment cette comparaison. Sommes nous dans le fantastique ? Si les personnages et les lieux présentent des allures grotesques, invraisemblables, il n’y a pas de magie. Peake aurait-il créé un autre monde ? Il y a pourtant une vérité troublante, comme enfouie au fond de nous, à travers l’univers qui nous est présenté. Si la trilogie de Mervyn Peake est le second pilier, plus discret, mais néanmoins fondateur de la fantasy avec l’oeuvre de Tolkien (pour rappel, Bilbo le Hobbit paraît en 1937 et Le Seigneur des anneaux entre 1954 et 1955) elle échappe aux codes désormais familiers de ce nouveau genre naissant.
La trilogie de Gormenghast est une réponse à la seconde guerre mondiale, directement inspirée de ce que Peake a vu lorsqu’il était mobilisé, les grands châteaux d’Allemagne, l’horreur de la découverte des camps de concentration, les villes en ruines et la misère humaine.

A vrai dire, Gormenghast n’est pas l’oeuvre d’un écrivain, c’est ce qui lui donne un caractère et une saveur si particuliers. Il s’agit de la création d’un dessinateur et d’un poète. Lorsqu’il se lance dans l’écriture, Peake ne le fait pas pour trouver la gloire dans le monde des lettres ; il ne pense pas, en réalité, que son histoire ait jamais une chance d’être publiée. Ce qu’il veut, c’est prolonger son travail de dessinateur. C’est là le plus surprenant. Chaque page, a un quelque chose d’incroyablement visuel, le dessin s’impose de lui-même, il parcourt le livre tout entier.
En création perpétuelle, Peake tient l’essentiel de sa préparation de travail de peintre ou d’écrivain à des croquis pris sur le vif. Son inspiration ne lui vient donc pas des mythes. Il voulait voir au-delà des apparences. Ses dessins ne cherchaient pas à être réalistes mais à rendre la réalité telle qu’il la voyait lui. Ainsi, se dessinent des personnages grotesques, des dessins caricaturaux où se mêlent humour et horreur.

Alfred Salprune (le docteur) et sa soeur Irma.

Alfred Salprune (le docteur) et sa soeur Irma.

Gormenghast :
La trame de Gormenghast pourrait se résumer très simplement :
Dans un château aux proportions gigantesques, véritable labyrinthe de pierre, vit une famille noble : Lord Tombal, sa femme Gertrude et sa fille Fuchsia. Leur seule occupation consiste à accomplir des rites absurdes fixés par une tradition ancestrale. Titus, 77e comte d’Enfer, naît au début de l’histoire mais il laisse sa famille dans la plus parfaite indifférence, au point d’être exclu des cérémonies les plus importantes. Le quotidien très ordonné de la famille est rompu lorsqu’un jeune apprenti, Finelame, parvient à force de ruses à s’échapper des cuisines pour s’introduire dans l’entourage des seigneurs. Il fomente ensuite l’idée d’incendier la bibliothèque pour assassiner Lord Tombal qui passe son temps au milieu des livres et devenir maître des rituels pour avoir le contrôle sur la famille d’Enfer.
Des huttes construites autour du château abritent un peuple de sculpteurs sur bois qui n’ont d’autre joie que de voir leurs œuvres exposées dans un musée où personne ne va jamais tout en haut d’une tour. Ce monde n’a aucun contact avec celui de Gormenghast, il est tout aussi fermé, et la misère y règne. En fait, les artistes doivent présenter leurs œuvres une fois par an, trois sont sélectionnées pour le musée et le reste est brûlé. Curieuse malédiction aussi : dès que les premiers signes de la flétrissure se manifestent sur leur visage ils vieillissent en un seul jour et continuent à vivre avec le triste souvenir de leur éphémère beauté.

« Entrer dans un roman de Mervyn Peake c’est aller d’étonnement en étonnement », lit-on dans l’introduction à Titus Errant des éditions points. Plus qu’un auteur de fond, il est un écrivain de formes.
Il y a tout d’abord ce château immense, fait de couloirs et de souterrains. Du haut des toits, il est dit que les hommes sont aussi petits que des dés à coudre. On ne sait plus où se situe l’extérieur et l’intérieur, l’espace est démesuré, impossible à définir, il y a un lac dans une tour, un chêne dix fois plus gros qu’un chêne normal qui émerge d’un mur, une cour sans accès, etc. Peake exprime par là la contradiction de l’espace : on ne peut saisir son infinité et il est pourtant impossible d’établir des bornes.
Cette contradiction transparaît aussi sur ses personnages qui doivent observer des rites absurdes auxquels ils voudraient échapper (ce qui n’est pas sans rappeler notre propre condition). Seulement, dès qu’ils ne sont plus occupés par ces rites, les passions se déchaînent. Ils passent d’un quotidien abêtissant à une recherche d’absolu qui ne peut être satisfaite non plus.
Leur physique illustre très bien leur condition, ils sont piégés dans des corps disproportionnés :
Le cuisiner (Lenflure) est un homme énorme avec des pieds flasques comme des ventouses. Il n’arrive pas à se déplacer de façon naturelle.
Cracloss, le valet-intendant est si maigre que ses genoux craquent à chaque pas qu’il fait. Par conséquent, lorsqu’il a besoin d’être discret il doit entourer ses jambes dans des étoffes.
La Comtesse d’Enfer est gigantesque. Elle est entourée de tant de chats blancs qu’ils forment une sorte de tapis autour d’elle lorsqu’elle se déplace.
Le maître des rituels a une jambe amputée et l’autre coupée au niveau du genou. Il doit se déplacer avec une canne au sautillant sur son moignon.

Lorsque le physique n’est pas au cause, c’est l’esprit qui piège les personnages. Celui de Finelame est trop vif pour lui inspirer autre chose que de sombres machinations, il est avide et insatiable. Les autres sont contraints à des paroles ou des actes quasi mécaniques qui dépassent leur raison.
Les jumelles Cora et Clarice sont d’une infinie bêtise, Irma Salprune est, de la même manière désespérément sotte et répète toujours deux fois la même phrase « Qu’est ce c’est que ces oripeaux mon garçon. J’ai dit : qu’est ce que c’est que ces oripeaux ? » et le docteur Salprune, son frère, semble toujours secoué d’un rire « ha ha ha ! Hi hi hi ! Madame la comtesse, ah ah ah Madame la comtesse ! » etc.

Aucun des personnages ne peut être rapproché d’une personne réelle. Pourtant, ils réveillent quelque chose en nous, cet « au-delà » des apparences que Peake cherchait. Gormenghast nous montre une certaine vérité sur le monde, avec tout ce qu’elle peut avoir de beau, de tragique, d’horrible et de grotesque. Mais il ne le fait pas sans un humour de l’absurde qui confine parfois à l’horreur, car lire Gormenghast est bien plus amusant que désespérant.
Titus, le seul personnage auquel on peut essayer de s’identifier doit poursuivre les rites, la légende de la grande famille. Il y résiste d’abord instinctivement puis délibérément. Il veut découvrir un monde différent. Il se sauve même si sa mère l’avertit sur le fait qu’il ne trouvera rien d’autre nulle part. Le dernier tome doit donc répondre à la question que l’on se pose depuis que l’on suit les aventures des personnages dans cet univers clos : existe-t-il une contrée qui ouvre à autre chose ? Une autre vérité. Il découvre alors une civilisation tout aussi ordonnée mais mécaniquement très avancée qui va le rejeter puisqu’il ne peut donner aucune preuve à ses déclarations étranges, à savoir, qu’il est le comte de Gormenghast. Dans ce monde tout doit transparaître, même les maisons sont transparentes. Les êtres ayant des sentiments trop excentriques doivent se réfugier dans des citées souterraines. Là, on y retrouve des personnages marginaux, un poète dont les livres n’ont jamais été lus et d’autres personnages frappés de violente passion amoureuse ou de haine profonde.

Quoiqu’il en soit, Mervyn Peake nous attire dans un univers complètement absurde pour nous faire redécouvrir notre propre monde. Qui ouvre ses livres restera très intimement lié à l’étrange et terrifiant château de Gormenghast.

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Chroniques de livres

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A
Anthologie Alternative Rock
Anthologie Créatures
Anthologie Folie(s)
Anthologie Malpertuis VI
Antho-noire… pour nuits de légendes
Anthologie Robots

B
J. G. Ballard – Sécheresse
Clive Barker – HellraiserRobert Benchley – L’économie, pour quoi faire ?
Dermot Bolger – Une illusion passagère
Ivan Bounine – Coup de soleil et autres nouvelles

C
Gail Carriger – Sans âme
Julien Cendres – A la splendeur abandonnée
Ronaldo Correia de Brito – Le jour où Otacilio Mendes vit le soleil

D
Degüellus – Pestillence

E
Patrick Eris – Le Chemin d’ombres

F
Delphi Fabrice – L’araignée rouge
Jeanne Faivre d’Arcier – L’Opéra Macabre
F. Scott Fitzgerald – Les heureux et les damnés
F. Scott Fitzgerald – Gatsby le magnifique

G
Emile Goudeau – Dix ans de bohème
Elizabeth Gaskell – Nord et Sud

H
Hallgrimur Helgason – La femme à 1000°
Scott Heim – Nous disparaissons
Grégoire Hervier – Scream Test
Michel Houellebecq – Extension du domaine de la lutte
Huysmans – Nouvelles

J
Maxim Jabukowski – Confessions d’un pornocrate romantique

K
Philip K. Dick – Humpty Dumpty à Oakland

L
Eric Lange – Le Sauveteur de touristes

M
G. R. R. Martin – Le Trône de fer 1 & 2
Fitzroy McLean – Dangereusement à l’est

N
Kim Newman – Anno Dracula

O
Pola Oloixarac – Les théories sauvages

P
Mervyn Peake – La trilogie de Gormenghast
Mervyn Peake – Titus dans les ténèbres
Alexandre Postel – Un homme effacé

R
J. K. Rowling – Une Place à prendre

S
Lucien de Samosate – Éloge du parasite

T
J. R. R. Tolkien – La Communauté de l’anneau

V
Franck Villemaud – Palissade

W
Roland C. Wagner – Rêves de gloire
Evelyn Waugh – Ces corps vils
Edith Wharton – Le temps de l’innocence

Z
Emile Zola – Le Ventre de Paris

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Est-ce érotique ou pornographique ?

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Confessions d’un pornocrate romantique

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La couverture des éditions Blanche.

J’aime qu’un livre me surprenne, qu’il s’extirpe des codes habituels pour entraîner le lecteur dans un univers particulier sans craindre l’indécence. Confessions d’un pornocrate romantique avait tout pour m’inviter à la lecture : un titre amusant, un genre intrigant (du roman noir érotique par un ancien auteur de sf) et un speech plein de promesses.

J’ai découvert Maxim Jakubowski alors que je travaillais sur mon projet de recherches de M1 dans une interview où il parlait de J. G. Ballard. Comme ce nom ne me disait rien, je suis donc allée voir ses livres de plus près. Les résumés m’ont tenté. Voyez pour celui du Pornocrate : Une ancienne strip-teaseuse bibliophile et tueuse à gages est engagée pour retrouver le dernier manuscrit qu’un auteur érotique coureur de femmes aurait laissé avant de mourir. Parallèlement à cette enquête, se mêlent alors des chapitres désordonnés de l’ouvrage, un pour chaque aventure. Il apparaît cependant rapidement que toutes ces histoires ne mènent qu’à une seule femme.

Ça m’a semblé cool pour une petite lecture tranquille qui me sortirait de mes thèmes habituels (je ne suis pas une grande adepte du polar). L’ennui, c’est que, finalement, il s’agit moins d’un roman noir que d’un livre érotique sur toute la première partie. Et, quand je dis érotique, je pèse assez mes mots. Les scènes ne nous épargnent aucun détail, les descriptions sont servies par des métaphores plus crues et écœurantes que la réalité même. J’avais bien du mal à comprendre ce que l’auteur essayait de faire, exciter le lecteur ? C’est raté, c’est risible. Certains passages s’étendent sur une dizaine de pages en déployant tout le grotesque d’un film porno. Je les ai subies mal à l’aise avec le sentiment que ce livre ne s’adressait définitivement pas à moi. Le scénario n’avance pas tant chaque personnage se prend l’envie de faire l’amour partout au bout d’une page de sérieux. La surenchère de sexualité ne sert absolument pas l’histoire, est d’un voyeurisme dérangeant, franchement lassant. Si quelques scènes vulgaires servies de pratiques SM au rabais peuvent vous amuser ou émoustiller, aucun doute que vous passerez un bon moment…

Car, mis à part cela (les ¾ du livre tout de même), je ne regrette pas d’être allée au bout de la lecture. L’auteur a l’avantage d’avoir une écriture cultivée dont on sent la maturité (tant qu’il évite les scènes de sexe, qui lui vont finalement fort mal). Le personnage de la « tueuse » et de l’auteur sont maîtrisés, assez rapidement sympathiques et, c’est bien parce qu’ils retiennent notre intérêt que l’on poursuit pour plonger plus en avant dans leur psychologie. J’ai également apprécié le côté très musical de l’oeuvre. Amateur de vieux rock  country et de jazz, Jakubowski ne se prive pas pour donner ses références à ses personnages, et associer leurs souvenirs à des groupes. J’aime beaucoup la connexion des arts en littérature. Non, il y avait vraiment de quoi créer une ambiance générale très sympa.

La révélation finale n’est pas folle, puisque nous savons très tôt que le « pornocrate » enchaîne les conquêtes à cause d’une fêlure amoureuse (logique), mais bien amenée. Au final, Confessions d’un pornocrate romantique me donne l’impression d’une œuvre brouillon, qui aurait pu être intéressante et agréablement subversive, mais passe à côté de ses thèmes pour se concentrer sur « la baise ».

Un livre à ne conseiller qu’aux amateurs de littérature érotique à tendance pornographique. Les autres pourrons passer leur chemin sans rien manquer.

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