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Quand je critique les autres.

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Le ventre de Paris – Emile Zola

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le-ventre-de-paris-1245Parmi tous les livres que j’ai terminé ces derniers temps, le roman d’Emile Zola n’était pas censé faire l’objet d’un article. Mis au programme d’un séminaire de M1, je lisais paresseusement Le ventre de Paris depuis l’année dernière avec la vague idée de le terminer un jour (c’est dire si j’étais passionnée…). Comme j’éprouve une certaine névrose à l’idée de poser définitivement un livre sans en avoir tourné la dernière page, je me suis forcée tout le mois à avancer un petit peu chaque jour pour en venir à bout. Finalement, il faut que je vous parle de mon calvaire…

Sans jamais avoir ouvert un Zola délibérément, je n’avais pas de mauvais souvenirs avec cet auteur. A force d’entendre les adolescents dire combien son écriture était terrible, j’avais été agréablement surprise par L’Assommoir en seconde et plutôt emballée par La Curée quand, fraîchement sortie du lycée, j’entamais une première année de fac (mais après La Chartreuse de Parme, tout semblait génial). L’idée d’être un peu poussée par les études pour découvrir une nouvelle aventure des Rougon-Macquart me réjouissait assez. Est-ce à cause du titre ? A cause d’un regard plus critique depuis ? Sans avoir jamais été aux pieds du maître du naturalisme, je n’ai pas retrouvé une seule fois l’enthousiasme des débuts.

Résumé :
Entre Napoléon, Charles X, Louis XVIII, Louis-Philippe et Louis-Napoléon, la politique française post-révolution a connu une entrée dans le XIXe siècle violente, perturbée, agitée de complots et d’émeutes populaires. C’est dans ce contexte que Florent, beau-frère de Lisa Macquart s’est évadé du bagne de Cayenne. Déporté par erreur après le coup d’état du 2 décembre 1851, l’ancien instituteur s’installe chez son frère charcutier et devient inspecteur de la marée. Mais, très vite, la bourgeoisie des halles se sent menacée par l’intrusion d’un étranger si maigre dans ses vies bien rangées… Par le jeu des méfiances et jalousies, Zola développe alors le thème de la bataille des gras et des maigres, des riches et des pauvres.

Critique :
Les descriptions de Zola atteignent une virtuosité qu’on ne pourrait nier. Avalanche de goûts et d’odeurs s’écrasent dans notre esprit comme des fruits pourris sur le pavé dès le premier chapitre. La profusion d’aliments soulève le cœur, atteint une dimension pornographique écœurante mais brillante si l’on considère qu’elle se veut le reflet de la corruption de tous ces « gras » qui y vivent. Les évocations sont fortes, s’imposent avec plus de netteté qu’un tableau mais finissent par alourdir la main d’un auteur qui oublie de glisser, çà et là, une modération nécessaire à la pertinence d’une œuvre. Portrait vivant des halles, Le ventre de Paris tire de plus en plus vers la caricature au point, m’a-t-il semblé, de noyer dans les pelures de légume la sensibilité d’un lecteur qui ne sait plus très bien quel personnage soutenir. La « leçon » à tirer de la fin m’aura donc laissée de marbre, pour ne pas dire autant ennuyée que le reste du livre… Avec ses grands pas d’éléphants, Zola rappelle ses intentions toutes les cinq phrases, donc…
La caricature domine également la psychologie de chaque personnage. Pour faire tenir le système des « gras et des maigres », il fallait rester en noir et blanc, avec quelques touches de gris, bien sûr, mais trop artificielles pour délayer le ton. Bourgeois méchants, cupides, vieille fille sournoise, grosses dames près de leurs sous, révolutionnaires brailleurs, coureuses et simplets, tous les clichés du petit peuple embourgeoisé y passent. On parlera d’une synthèse, d’un moyen de montrer des caractères types, mais, devant aussi peu de nuances, je cherche encore la réalité de ces personnalités et je me demande, surtout, comment un écrivain autant bouffi de préjugé, a pu atteindre une telle notoriété auprès des classes moyennes et ouvrières. La psychologie peut fouillée des protagonistes devient particulièrement agaçante et flagrante lorsque l’auteur se sent obligé de rappeler à chacune de leurs apparitions à quel point leur nature est d’être comme ceci ou comme cela.

Et Le ventre de Paris tourne et s’enfonce sur lui-même. A peine arrivé à la moitié, le roman peine à se renouveler, se perd dans des scènes inutiles visant à rappeler encore, et encore, la saleté des lieux, des âmes, dans une contemplation complaisante d’une vérité fantasmée par les théories naturalistes. Moins déformé que les autres, Florent est une présence transparente, presque fantomatique. Par effet de contraste, il est évident que l’auteur est de son côté, que le lecteur doit l’être, mais sa langueur finit presque par donner raison à ses persécuteurs (ou je suis peut-être dans un désaccord trop profond avec Zola pour comprendre).
Les méthodes de Zola me plaisent peu, et, malgré ses efforts culinaires, je reste plus dégoûtée par la sorte de bien-pensanse inversée qui se dégage du texte, comme une impression de lavage de cerveau qui m’empêchait de lire trop de pages à la suite, avec cette petite voix qui ne cessait de me seriner « Regarde ! Regarde ! Regarde ! ». Ecran de fumée que tout cela, grotesque mise en scène qui ne se range à aucun moment du côté des « maigres » aux prétentions révolutionnaires. On en revient à ce trope désormais bien connu de l’étranger condamné à être éternellement rejeté par une société qui tient à garder son petit confort. Fait toujours tragique, évidemment, mais à par exagérer le pathos, Le ventre de Paris n’apporte pas grand-chose de plus.

A retenir pour sa description des halles imprégnées de leur époque, Le ventre de Paris est, d’un point de vue purement descriptif, une belle prouesse littéraire qui fait de Zola l’auteur rêvé des commentaires composés. Pour le reste, peu conquise, je préfère me détourner d’un encensement quasi obligatoire pour dire que je suis aussi peu partisane des structures que des idées de l’auteur. Je trouve d’ailleurs dommage cette habitude de mettre presque toujours Zola en duo avec Balzac, dont la finesse d’analyse reste troublante de nos jours, et j’aime dire à ceux que le premier a découragé de laisser une chance au second. Alors, Zola reviendra-t-il un jour dans mes lectures ? Peut-être… Mais pas tout de suite, après une année avec lui, je vais d’abord profiter d’une nouvelle année sans être narguée nuit et jour par l’un de ses livres.

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Hellraiser – Clive Barker

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hellraiserImpossible de passer à côté de ce titre sans songer à la saga d’un film d’horreur décliné à l’excès (non sans étonnement, j’ai découvert pas moins de 11 opus). Qui aurait pu dire qu’un simple texte, une longue nouvelle écrite par Clive Barker, rencontrerait un tel enthousiasme ? Suffisait-il d’un homme à tête d’épingles pour emballer les cinéphiles des années 80 ? Si l’esthétique des cénobites joue un rôle certain dans le succès de la franchise, l’histoire originelle a bien tout pour séduire l’amateur d’un fantastique où s’invite la terreur mais, plus encore, la folie des hommes.

Résumé :
Franck, un jeune vagabond insatisfait par les plaisirs trop creux de ce monde, ouvre dans la maison de sa défunte grand-mère une boîte mystérieuse qui doit lui ouvrir l’accès d’une dimension nouvelle où tout serait plus intense. Quelques années plus tard, restés sans nouvelles, son frère et sa femme Julia décident d’emménager dans la sombre demeure. La vie peut recommencer… à moins que l’étau ne se resserre autour d’un mariage raté…

Critique :
Très agréable à lire, Hellraiser parvient à intriguer et à surprendre son lecteur jusqu’à la fin. La principale originalité tient bien sûr à la création des Cénobites. Sortes d’êtres humains mutilés, ils se détachent des monstres classiques par leur absence de malveillance. Ils sont différents et vivent dans un monde où douleur devient extase. A chercher des jouissances sans cesse plus élevées, Franck se laisse entraîner dans une sorte de carnage sadomasochiste qu’il ne peut plus maîtriser, et dont il ne peut revenir. Il s’engage, il regrette.
La portée métaphorique, très forte, pourrait donner lieu à un certain nombre d’interprétations. Avant de plonger en Enfer, Franck s’est perdu, sa chair blasée de tout ne lui appartenait déjà plus. De l’autre côté, Julia, en bourgeoise très pincée qui n’ose s’émanciper d’un rôle trop cadré qui ne peut combler ses fantasmes, voit cet homme aventureux comme la clé de tous les possibles. Deux êtres s’opposent alors. Celle qui n’ose rien contemple celui qui est allé trop loin à travers le prisme de son inexpérience. Malheureusement, le caractère peu ambitieux de ce récit grossit chaque trait au lieu d’en affiner le propos sous-tendu. Les bases d’un univers très personnel sont posées, il faudra explorer plus en détail l’œuvre de Barker pour comprendre.
L’auteur tient cependant ses personnages avec beaucoup de subtilité. La psychologie de Julia, en épouse désabusée, est particulièrement réussie, parfois même étonnante de justesse. En évitant les écueils que l’on pourrait craindre, on comprend très rapidement son dégoût pour un homme qui n’a rien de mauvais, mais tout dans la lourdeur d’une âme simple. Si on ne peut cautionner ses choix, le désespoir, les rendent compréhensibles lorsqu’on intègre sa logique. Kirsty, l’amie pâle et méprisée qui vient fermer ce quatuor, assume quant à elle très bien son rôle de brave voisine ignorée, frustrée par un physique ingrat, malgré une force et une intelligence très bien gardées.
Comme je l’ai signalé précédemment, les créatures fantastiques de l’histoire n’effrayent pas. La peur primale que leur apparence éveille d’abord chez Franck fait vite place à un sentiment de pitié. La marque de leur sévices leur donne un air fragile. Que sont-ils, finalement, sinon le reflet de nos propres désordres intérieurs, à travers l’imagerie de pratiques SM poussées à l’extrême ? Invoqués, ils donnent à l’homme ce qu’il pense vouloir et se posent comme des observateurs indifférents des drames causés par un être amoral, prêt à tout pour rompre son “contrat” et d’une épouse naïve et désabusée. Comme souvent dans un bon récit fantastique, les monstres ne sont que les révélateurs du vice des personnages principaux. Mais les cénobites ne jugent rien, ils se contentent de venir et d’emporter ceux qui décryptent le secret du cube.

Malgré toutes ses qualités, Hellraiser souffre de son genre un peu bâtard. Les bonnes idées, l’étude des caractères ne pouvaient s’éployer dans le format d’une nouvelle. Cela nuit, de plus, à la tension fantastique que j’ai trouvée assez peu présente. Si l’histoire se lit d’un seul élan, elle ne fait pas spécialement trembler. L’aspect malsain, dérangeant, ressort peu, et le squelette scénaristique de l’œuvre se devine en transparence.
Un classique à connaître mais, surtout, un auteur à découvrir à travers d’autres textes (sur lesquels je me pencherai le plus vite possible).

Comparaison avec le premier film :
Sorti en 1988 et réalisé par Barker lui-même, Hellraiser : Le pacte suit d’assez près la trame de la nouvelle si l’on excepte une distribution des rôles un peu perturbée : Kirsty passe de voisine à belle-fille de Julia. Ce premier changement apparaît de suite comme assez dommageable puisqu’il ancre d’emblée le personnage dans le rôle d’héroïne classique, motivée par l’amour paternel etc… Le plus gênant est surtout de voir les cénobites perdre une partie de leur neutralité et montrer une nature impitoyable peu justifiée qui annonce déjà la ribambelle de mauvais slashers qui suivront – en plus de proposer à ce premier opus une fin qui m’a semblée assez ridicule…
Assez fidèle, l’adaptation gomme malheureusement quelques originalités intéressantes pour satisfaire la grande production américaine. Hellraiser reste néanmoins un titre à part parmi les films d’horreur des années 80 mais, pour l’avoir vu il y a quelques jours, je trouve les plans et les effets spéciaux ont assez mal vieillis. Définitivement plus fan de la nouvelle.

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Nous disparaissons – Scott Heim

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nous disparaissonsAprès Mysterious Skin – porté au cinéma par Greg Araki – Scott Heim retourne une fois de plus dans le Kansas sinistre de son enfance. Plus autobiographique, Nous disparaissons soulève de nouvelles parts d’ombre. Le passé est toujours pesant, toujours difficile à avouer, marqué par la trace floue de l’oubli.

Scott, auteur de livres pour enfance à New-York doit retourner dans sa ville natale pour accompagner une mère, Donna, en phase terminale de cancer, obsédée par les enfants kidnappés, souvent retrouvés morts sur le bord d’une route. La voici qui l’entraîne dans un jeu de dupe étrange, où il s’agit d’obtenir les confidences des victimes en prétendant écrire un livre. Les souvenirs d’enfance, d’adolescence ressurgissent, nostalgiques pour le fils, troublants pour sa mère. Aurait-elle « disparue » un jour alors qu’elle n’était qu’une fillette de six ans ? Pourquoi ne l’avoir jamais dit avant ? Que s’est-il vraiment passé ? Le roman s’articule autour de ces questions inquiétantes, tandis que Donna entremêle les histoires et s’enfonce dans un délire que seule la maladie semble expliquer. Arraché à la routine de la grande ville, Scott lutte contre un autre démon, celui de la drogue, son besoin de meth qui l’oppresse en permanence et la souffrance de ne plus avoir de dealer au coin de sa rue. Il est maigre, convulsé de spasmes, terrifiant. Le plus désespéré des deux n’est peut-être pas celle qu’il pense aider.

La réalité du fils et de sa mère se perd dans le fantasme, les hallucinations, la douleur d’une mort à venir, la dépendance et la crise d’identité. Des visages d’enfants perdus défilent, accrochés dans la cuisine, dans la voiture, dans des dossiers remplis de coupures de journaux. Ils se mêlent, se confondent, les filles ressemblent à Donna, les garçons à son fils.
On retrouve les thèmes de Mystérious Skin : l’idée d’une enfance volée, les souvenirs effacés, remplacés, le parc de jeux où les jeunes garçons attendent du sexe sur des balançoires rouillées. En hommage à sa mère récemment décédée, Scott Heim écrit une sorte d’auto-fiction très intimiste. Sa plume pénétrante essaye de retenir le temps, de repousser toujours plus loin la mort d’une mère adorée. Car, malgré tout ce sinistre, amour et complicité triomphent, non sans quelques larmes.
Lire Nous disparaissons est une sorte d’épreuve à la fois belle et pénible. Avec un style bien à lui, l’auteur sait nous piéger dans un monde froid et cotonneux, nous tirer vers des rapports à l’adolescence assez compliqués, avec, toujours ce sentiment de ne pas être à sa place, de ne pas entrer dans la vie comme on le devrait. Il n’oublie pas, par ailleurs, quelques mentions touchantes à ceux qui s’habillent de noir, se maquillent et aiment « la musique et les soirées d’automne ». Une poésie indolente, toujours piquée d’angoisse, nous berce, nous étouffe, convoque, au final, une foule d’impressions contradictoires en quelques pages. Le roman ne se dévore pas, on en sort avec autant de bonheur qu’on y entre. On appréciera la retenue très néo-romantique d’un écrivain capable d’aborder les sujets les plus sombres sans jamais tomber dans la tentation facile et vendeuse du trash.

Sans doute plus facile d’accès que Mysterious Skin, il donne une excellente « suite » à ce titre et pose Scott Heim devant le fantôme de William S. Burroughs, dans une veine plus sensible, bien sûr. Sa bibliographie est malheureusement assez limitée. Nous disparaissons est arrivé treize ans après Mystérious Skin (en 2008). Il faudra sans doute attendre encore quelques années pour avoir une nouvelle histoire, au moins dans une version anglaise. Gardons son nom à l’esprit.

Actus de l’auteur :
Loin d’être inactif, Scott Heim a affirmé récemment son amour de la musique ‘ténébreuse’ en éditant une série de livres électroniques The first Time à heard où auteurs et musiciens se retrouvent autour d’un groupe. Quatre volumes sont déjà sortis : Joy Division et New Order, Cocteau Twins, Kate Bush, David Bowie et The Smiths. Puisque je vous dis qu’il est à suivre de près !

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Les théories sauvages – Pola Oloixarac

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couv24973183Le hasard des lectures crée parfois d’agréables coïncidences. En cherchant quelques informations sur Pola Oloixarac, auteur argentin dont Les théories sauvage est le premier roman, j’ai découvert qu’elle était souvent comparée à Houellebecq. Je venais justement de lire un livre de ce dernier, Extension du domaine de la lutte. Alors ? Qu’en est-il vraiment ?

Les théories sauvages est un livre compliqué, difficile d’approche. Universitaire avant d’être écrivain, Pola Oloixarac hésite sans cesse entre le roman et l’essai philosophique. D’un côté, un couple de nerds très intelligents et très laids, une jeune fille (K.) qui se laisse emporter dans une perversion sexuelle de plus en plus glauque, un jeune homme frustré (Pabst) que la société blase terriblement, de l’autre, l’étudiante en philosophie alter-ego de l’auteur qui essaye de développer les recherches de l’un de ses enseignants sur un penseur oublié – et inventé.
Les références pleuvent à toutes les pages. Une personne qui n’a aucune base en philosophie peut d’ores et déjà passer son chemin, le titre ne s’adresse pas à elle… Avant d’entrer plus en détail dans l’œuvre, il convient d’en souligner le défaut majeur : Les théories sauvages est l’histoire d’une élite intellectuelle, écrite par une diplômée pour les esprits les plus affutés. Au moins, les choses sont claires. Oloixarac jette un véritable pavé et les neurones ont intérêt à rester bien éveillées pour le soulever.
La complexité volontaire de l’écriture est dommageable, car les idées sont intéressantes. J’ai tendance à penser qu’un roman est, justement, un lieu parfait pour offrir la réflexion au plus grand nombre. Ici, les personnages s’animent péniblement, étouffés par un assemblage de discours qu’ils tentent d’illustrer au lieu de « vivre ». Ajoutez à cela des réflexions peu attendues – on frappe tout de même la sacro-sainte démocratie ! – et vous obtenez un contenu vide de sens pour le lecteur moyen.
Une difficulté de plus s’ajoute à la compréhension d’un français : les mentions à l’Histoire argentine sont nombreuses, le roman se pose dans un contexte post-dictatorial du début des années 2000. Je ne peux que conseiller quelques séances de rattrapages pour ceux qui – comme moi – ont une connaissance assez floue des guerres politiques de l’Amérique latine du XXe siècle.

Dans une Argentine où la démocratie triomphe, où les idées libérales sont chantées, Pola Oloixarac et ses trois personnages refusent la naïveté. Derrière un style complexe, quelques mots crus, des scènes de sexe presque cliniques, l’auteur braque une arme sur les « intellectuels de gauche », qu’elle n’hésite d’ailleurs pas à passer à tabac par des laissés-pour-compte. Le passé est devenu tabou, arrêté sur une vérité absolue : les rouges sont les sauveurs du pays. C’est un Buenos Ares désorienté qui s’ouvre devant nous, composé d’imbéciles, d’aveugles utopistes et des grands perdants, les plus brillants semble-t-elle nous dire. En effet, le couple K. et Pabst font l’effet d’inadaptés. Si la fille essaye de s’intégrer, le garçon s’enferme dans le mépris.
Son exutoire ? Internet bien sûr. Là, le troll érudit est roi. Sa mise à l’écart forcée, puis volontaire, met en lumière les côtés les plus pernicieux d’une politique qui se voudrait égalitaire au point d’essayer d’effacer les différences. Les deux nerds résistent à leur façon, trop lucides sans doute pour accepter cette situation et, aussi, trop pathétiques pour inspirer la sympathie. Leur laideur physique est sans cesse rappelée pour accentuer leur frustration, pour qu’ils ne soient jamais tentés de jouer le jeu du paraître. Croyances modernes, art contemporain, idées politiques, rien n’est épargné. L’étudiante en philosophie analyse quant à elle ces comportements d’un point de vue plus ethnologique, en contredisant une tentative à la culpabilisation très en vogue. Et si, finalement, loin d’être un prédateur, l’Homme n’avait jamais été qu’une victime obligée de lutter pour survivre ?
La tentation du livre vers une sexualité malsaine entache malheureusement ces raisonnements plutôt pertinents, comme si l’auteur peinait encore à se détacher de certaines blessures personnelles. La petite Katchowski se fait passer dessus dans tous les sens, le corps de la femme devenant, peut-être, un produit de consommation comme un autre. Le totalitarisme est fini, mais la violence demeure. Dans un monde qui court vers l’abrutissement des masses, la célébration des plaisirs immédiats et la perte d’identité, les plus lucides auraient, souvent, une certaine attirance pour l’auto-destruction.

Les théories sauvages tient un discours dur, peu conventionnel, mais passé derrière le prisme d’un style très hermétique qui le rend difficile à partager. On ne peut que regretter la fermeture de l’auteur.
Si ses idées s’éclairent au fil de la lecture, un doute persiste. Le roman permet de se dissimuler derrière un personnage, de laisser une certaine liberté d’interprétation, de jouer avec le lecteur. Mal comprise – ou en tout cas peu appréciée -Pola Oloixarac a dû répondre à quelques accusations dans son pays. Sa critique va au néo-libéralisme, il n’est pourtant pas nécessaire de chercher plus loin.
Malheureusement, le public visé est trop limité pour donner un véritable impact à ce texte. La faute au « premier roman » peut-être. Même si le chaos était recherché pour ce titre, j’espère que l’auteur saura produire quelque chose de plus percutant la prochaine fois.

Philosophes, amateurs de débats politiques, sociologues, adeptes du trolling pourront en tout cas se laisser tenter. Ce fut une très bonne découverte, une lecture éprouvante mais enrichissante et plutôt encourageante (surtout après Houellebecq). Merci à Babelio pour ce partenariat, et je salue l’initiative des éditions du Seuil. Je connais encore assez peu la littérature d’Amérique latine mais il me semble de plus en plus que de très bonnes choses se passent là-bas.

Pour ceux qui hésiteraient encore, un extrait tiré des paroles de Pabst  :
« Rien n’est plus répugnant que le capitalisme scénique conçu par les forces de gauche pour commercialiser leurs produits. C’est une forme de banalité commune aux sociologies triomphantes : le syllogisme pratique selon lequel la vérité est du côté des opprimés et des pauvres, uniquement parce qu’elle flatte l’idéal démocratique en vigueur et un chapelet d’euphémismes qui ne sauraient être mis en doute. Avoir une gauche victorieuse dans le domaine de la culture entraîne non seulement la production de mauvais films, mais nous condamne, en tant que spectateurs, à n’occuper qu’un rôle d’ethnologues bourgeois ne s’intéressant qu’à notre petite personne, ce qui nous tire vers le bas. Le récit d’une victime changé en fable, le climat sinistre qui entoure les notions de hiérarchie et d’autorité – auxquelles il me semble évident de ne pas adhérer -, cache un calcul culotté : être victime nous libère de tout jugement moral ou éthique de nos actes. La violence politique vient les gommer, sanctifiant du coup l’inévitable bon, la victime. On perd donc une guerre, mais un décroche une victoire morale sur des bases philosophiques défectueuses. »

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Extension du domaine de la lutte – Michel Houellebecq

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Jcouv houellebecq’entends souvent dire de Michel Houellebecq qu’il est une sorte d’exception parmi les auteurs contemporains français populaires, le genre à plaire aux plus cultivés, à donner de la matière et à maîtriser convenablement son écriture. Au début des années 2000, il me semble qu’il était de bon ton de lire son premier roman, Extension du domaine de la lutte, un titre d’une grande lucidité sur le monde actuel, selon la rumeur. J’étais trop jeune pour être touchée par une critique censément piquante du libéralisme. Néanmoins, la taille de l’ouvrage et sa quatrième de couverture ne m’inspiraient pas confiance. Le clan Nothomb, Levy, Musso n’avait rien à leur envier. Et, au final, Houellebecq ne vise pas un lectorat très différent, le côté faussement anticonformiste un brin intello en plus. On est comme ça en France, on aime faire croire au génie dès qu’une personne crie ou pleurniche un peu plus fort que les autres.

Dire qu’un livre comme Extension du domaine de la lutte est brillant est à faire désespérer du niveau culturel actuel, à se demander très sérieusement si les gens sont encore capables d’une once d’esprit critique en dépit du matraquage médiatique et des discours politiques simplistes. Dans un tel climat, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi un personnage comme Houellebecq a pu se démarquer, il prétend donner une critique du monde capitaliste, parler de la solitude moderne etc. Peu d’auteurs français osent s’aventurer sur ce terrain. Entre les histoires vides, les pseudo autobiographies égocentriques et les discours ultra-libéraux, il n’y a pas tellement de place pour un contre-point. ça pourrait même sembler très risqué… En enfant rebelle de la littérature, Houellbecq ose courageusement se jeter dans la fosse aux lions. Le voilà, nouveau messie d’une génération perdue, prêt à étendre sur papier tous les maux de notre époque, sans compromis ni tabous ! N’est-ce pas merveilleux ? Avec un livre qui tiendrait ces promesses, peut-être. Or, dès les premières lignes, il apparaît très vite (et sans surprise) qu’il s’agit d’une nouvelle arnaque ‘contestataire’ comme on aime tant en faire pour tranquilliser le public. Le problème de cet homme n’a rien d’inhérent au monde actuel, ce n’est finalement qu’un prétexte pour rejeter sa frustration sur les autres et pleurnicher sur son triste sort. Ah… Quelle pitié.

Quand le livre s’ouvre sur un premier paragraphe à propos d’une fille ivre qui danse en sous-vêtement  dans un appartement alors que, à la grande consternation du narrateur, elle « ne couche avec personne », on est en droit de se dire que les quelques 150 prochaines pages seront diablement longues, profondément agaçantes. Cela se poursuit par une réflexion sur ces filles qui osent se mettre en mini-jupe sans vouloir faire de tournantes (absurde !) et une comparaison très vaguement philosophique avec les vaches bretonnes qui restent nerveuses jusqu’à ce qu’un taureau les engrosse. Le ton est donné, à grand coup de provocation gratuite. Le roman ne se veut pas subtile, il pourra séduire aisément ceux qui pensent que le sexe féminin est devenu complètement détraqué depuis que son destin ne se résume plus à « mère au foyer ».
Ce titre serait donc une fine analyse de notre temps, largement encensé par la critique ? Je m’inquiète. Toutes les pages donnent un nouveau motif à le fermer pour ne plus jamais le reprendre.
C’est pourtant simple, rien d’osé ni de fabuleux là dedans, nous avons le privilège de suivre les tribulations d’un grand adolescent de 30 ans, pas vraiment remis de sa dernière rupture, frustré et gravement dépressif. Avec un cynisme qui s’abstient de tout second degré, l’auteur prend ce prétexte pour faire croire que le narrateur n’est qu’un triste produit de ce monde. Il n’analyse rien, pointe des conséquences du doigt, donne des origines complètement biaisées par ses obsessions personnelles. Il est par exemple très rapidement évident que ses problèmes avec les femmes sont relatifs à une vie sentimentale douloureuse. Victime d’une manipulatrice psychotique, il se donne le droit de poser en victime tout au long d’un texte assez indigeste qui pourrait faire sourire s’il avait été écrit par un jeune garçon de seize ans. Mais, à trente ans, avoir une vision aussi étriquée, une aussi faible capacité de réflexion tout en se prétendant auteur, ne me semble pas acceptable.
La solitude moderne – semble-t-il nous dire – est exclusivement liée à la sexualité. Le fait que certaines personnes ne puissent pas vivre l’amour semble lui poser un gros problème. Pour illustrer cela, le narrateur sympathise avec un pauvre type de trente ans, laid et peu intéressant, qui n’a jamais connu de femme (ni d’hommes). Terrible victime du libéralisme social. Un problème se pose pourtant… Il suffit de lire n’importe quel auteur du début XXe, du XIXe et même de l’antiquité pour savoir que cette souffrance là s’est toujours manifestée. Elle était simplement plus taboue, soufflée à demi-mots, mais des auteurs comme Balzac ou Virginia Woolf en savaient quelques chose. Les personnages de la cousine Bette et de Miss Kilman exsudent une souffrance terrible. Mieux avant ? Que l’on regarde du côté d’Edith Wharton et Henry James pour être persuadé du contraire.
Extension du domaine de la lutte révolte autant qu’il met mal à l’aise. Tentation vers la crudité, tension d’une sexualité frustrée à toutes les pages relèvent moins du roman que d’un texte à envoyer à son psy pour une sérieuse thérapie. Définitivement, les lecteurs n’ont pas besoin de lire les pleurnicheries d’un dépressif qui a l’air de se sentir follement subversif en parlant de tuer des nègres et de se faire saigner la main en cassant des miroirs. Tout cela ne mène nulle part. On ne referme pas le livre en se disant « oh, il y a un arrière fond effrayant », on ne se dit rien, sinon que jérémiades et mauvaise foi vont prendre fin.

Houellebecq affirme beaucoup de fausses vérités sans se donner la peine du recul. Le style est péremptoire, parfait pour ranger à ses côtés toutes les ouailles – essentiellement masculines je suppose – mal remises de leurs déboires amoureux. Le monde tourne mal, certes, mais, sa critique se contente de gratter la surface du problème et en tirer des causes fantaisistes, d’où un livre qui, du coup, aurait bien du mal à dépasser les 150 pages. Notre auteur chahute un peu le libéralisme, mais, que l’on soit tranquille, ses idées sont tellement mal dégrossies que sa critique lui fait plus de bien que le mal. Avec un peu d’humour, il y avait pourtant peut-être quelque chose à faire de cette histoire, mais son narrateur n’en a pas, ou alors bien malgré lui, puisqu’il s’autorise une comparaison hasardeuse avec un Robespierre mort pour avoir dit des vérités censurées. Pas de guillotine en vue pourtant. Extension du domaine de la lutte est tout ce qu’il y a de plus conventionnel. Ah… ce pathos bien français…
Lire que Houellebecq fait une peinture subtile de la réalité m’est assez douloureux, surtout pour les discours implicitement approuvés au sujet des femmes. Le matraquage médiatique marche décidément très bien quand on peut coller l’étiquette du subversif sur un titre, cela à n’importe quel prix, pourvu que les idées de personne ne soient bousculées.

* Concernant les auteurs à contre-courant avec les discours actuels, XIXe siècle et début XXe restent des mannes très riches et toujours très lucides : Les illusions perdues de Balzac, Evelyn Waugh, Hyusmans, Villiers de l’Isle-Adam et j’en passe. Ceux-là, au moins, sont sincères, véritablement érudits, ont une bonne maîtrise de l’humour et des nuances.

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Les Nouvelles de Huysmans

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huysmansTerrible est la plume d’Huysmans, car elle donne à sourire du pire quand les histoires invitent les larmes. Nul besoin de faire dans la satire pour souligner le ridicule d’une situation, d’une pensée, on le retrouve dans la réalité même. Admirateur de Zola, celui qui mit des mots sur l’humour noir échappe toujours à la tentation du pathétique. Le sentiment de l’absurde l’emporte. Sa plume est fine et parfois égrillarde, l’humour grince à toutes les phrases et interroge, toujours, sur la difficulté de trouver sa place dans la vie, d’être vraiment heureux. Les 4 nouvelles rassemblées dans ce recueil sobrement appelé Nouvelles montrent tous le talent de l’auteur d’A rebours. Que raconte-t-il ? Rien, des histoires banales, à propos de personnes quelconques, déjà perdus pour le Futur. Pourtant, on ne s’ennuie pas, et son écriture toute visuelle, étrangement colorée au milieu d’un Paris fort gris n’y est pas étrangère.

Sac-au-dos
La première nouvelle est une sorte de farce burlesque en large partie autobiographique. Elle raconte comment un jeune homme envoyé à la guerre ne voit rien du front et passe ses journées à se morfondre d’ennui dans un hôpital à cause d’une maladie moitié réelle moitié fictive. Huysmans était en partie cet homme-là, partagé entre le bonheur de ne pas avoir à se battre (il affirme dans ce texte un caractère très antimilitariste) et l’envie de fuir un lieu de déprime où l’on doit toujours garder le lit, où l’on se retrouve piégé au milieu d’un peuple vulgaire, quand on est un jeune homme bien élevé qui ne pense encore qu’à s’amuser.

« A vrai dire, je ne compris pas les motifs qui rendaient nécessaires ces boucheries d’armées. Je n’éprouvais ni le besoin de tuer les autres, ni celui de me faire tuer par eux. »

A Vau-l’eau
« Il n’y a plus qu’à se foutre à l’eau après la lecture de ce livre. » disait-il à propos de l’histoire qui créa l’expression « humour noir ». Il n’a pas tort. Monsieur Folantin, petit fonctionnaire dont la vie devient sordide à force d’être banale, pourrait-être en chacun d’entre nous. Il est aussi une part d’Huysmans, que le métier de fonctionnaire n’a cessé d’ennuyer. A vau-l’eau suit un homme très humble dont le métier permet la survie mais jamais l’aisance. Ses journées se ressemblent, rien ne lui permet de gravir les échelons de la société. Ses amis sont partis en se mariant, il est resté célibataire et essaye désespérément de se trouver une passion, de reprendre goût à la vie en essayant divers restaurants. Or, rien n’est jamais assez bien, il semble que chaque plat soit condamné à le décevoir malgré les promesses de leurs fumets. Huysmans peint cruellement la vanité de l’existence et, surtout, celle du raté, du misérable à qui rien ne sourit : « Allons ; décidément, le mieux n’existe pas pour les gens sans le sou ; seul, le pire arrive. »

Un dilemme
Moins personnel, plus naturaliste, Un dilemme est une critique sans surprises du bourgeois provincial. Par bourgeois, il faut bien sûr entendre un mot à la signification proche de « beauf », des personnages qui se sont établis une belle position malgré un esprit grossier, lourd et purement vénal. Cependant, loin des moralistes, Huysmans ne se range pas plus du côté des victimes, que la simplicité rendrait presque consentante. Pour l’histoire, un notable apprend la mort soudaine de son jeune fils qui étudiait à Paris. Il découvre aussi, à son grand déplaisir, que ce dernier vivait en concubinage avec une pauvre fille enceinte de quatre mois. Sans testament, cette dernière ne peut prétendre à l’héritage. Le dilemme se présente alors de cette façon : affirmer son rôle de compagne et ne rien toucher, ou se déclarer bonne pour obtenir le salaire d’un mois ; de quoi accoucher, tout au plus. La nouvelle est une triste descente aux enfers pour une jeune femme naïve que l’on devine dès le début trop faible pour lutter contre l’implacable cruauté du notable. Un Dilemme donne par la même occasion une réflexion sur la condition de la femme au XIXe qui, sans la sécurité du mariage, pouvait se retrouver à la rue avec ses enfants si son compagnon venait à décéder sans avoir eu le temps d’écrire leurs dernières volontées.

« La province avait façonné ses goûts à son image ; ses aspirations vers l’élégance étaient celles d’un homme éloigné de Paris, d’un paysan riche, d’un parvenu qui achète du toc, veut du clinquant, s’éblouit devant les velours voyants et les gros ors. »

La retraite de Monsieur Bougran
Du jour au lendemain, un fonctionnaire confortablement installé dans la routine de l’administration est remercié. Un peu comme Monsieur Folantin, Monsieur Bougran s’est laissé aliéner par un quotidien trop réglé pour donner le goût des activités extérieures. Le voilà qui n’a plus rien à faire de ses journées. Avoir du temps libre est une chose, mais le vieil homme ne connaissait que son travail. A force d’ennui et par manque d’imagination, Monsieur Bougran sombre alors doucement dans la folie en répétant les gestes du bureau chez lui pour que sa vie continue à avoir un sens. Le recueil se clos ainsi sur la nouvelle la plus navrante et sans doute la plus dure de toutes.

« Arraché à ses habitudes, transporté dans une atmosphère d’oisiveté lourde, le corps fonctionnait mal ; l’appétit était perdu ; les nuits jadis si bonnes sous les couvertures s’agitèrent et s’assombrirent, alors que, dans le silence noir, tombaient, au loin, les heures. »

En conclusion :
Pour décrire ses œuvres, Huysmans parle d’une recette qui requiert « une pincée d’humour noir et de comique rêche anglais ». Il impose un style original, drôle à sa façon, au milieu d’une tragédie, des mises en scènes comiques à force d’être lamentables. Tout l’inverse du romantique pourrait-on dire ! Mais, au fond, peut-on s’apitoyer sur des personnages qui souffrent avant toute chose de n’être rien ? Il est certain que 100 ans plus tard, ses Nouvelles continuent de contrarier les chemins ordinaires de notre pensée.

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Sexe + Violence – Mini-série de X-Force

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xforcecouvX-force est une série que je suis depuis maintenant un peu plus d’un an et qui retient mon plus grand intérêt dans l’univers d’x-men. L’intrigue, plus noire, est servie par quelques artistes talentueux dont Gabriele Dell’Otto qui nous offre les superbes pages de Sexe + Violence.

J’aimerais vous présenter X-force plus en détails mais ce One Shot en marge de la série ne justifie pas une critique approfondie. Sachez simplement qu’il s’agit d’une faction secrète mise en place par Cyclope pour tailler du « méchant ». Loin du côté pacificateur des x-men, les membres de X-force tuent. Si les promesses d’hémoglobine ne répondent pas présentes à tous les épisodes par souci scénaristique, un tel  titre nous annonce d’emblée fastes sanglants et charnels. En fait de sexe, ne voulez attendez pas à des folies mais, pour la violence, les amateurs de dessins un peu gores seront ravis… Avec Wolverine sur le devant de la scène, peu de soucis à se faire.

Le scénario n’invite pas franchement à la réflexion. Il ressemble un peu aux bandes annonces des plus mauvais blockbusters : beaucoup d’explosions, quelques répliques badasses et une vague impression d’histoire en fond. Ceci dit, vu les prouesses graphiques de Dell’Otto, personne n’oserait s’en plaindre. Tout se passe à l’époque où l’équipe était composé de Wolverine, Archangel, X-23, Elixir, Le Vanisher, Warpath, mais surtout de Domino, une mutante qui attire la chance sans pour autant éviter les ennuis. La belle nous apparaît fraîchement balafrée après s’être mêlé des différents entre La Main et la Guilde des assassins… L’action est lancée. Deux organisations criminelles veulent sa peau, Wolverine s’en mêle, les organes peuvent tomber en pagaille. Ajoutez à cela une forte tension sexuelle entre les deux protagonistes et vous obtenez une lecture détendue où le trash vous giclerait presque au visage. Le rythme est soutenu, aucune seconde de répit n’est accordée avant la fin tant la mort guette à toutes les cases.

Domino après le passage de La Main.

Domino après le passage de La Main.

L’un de avantages de la série X-force est qu’elle exploite les parts sombres des personnages de X-men. Ici, plus le temps pour faire de la psychologie et se laisser aller aux états d’âmes. Les péripéties mettent cependant en scène une Domino bien sympathique, sexy, taquine et pas vraiment plus innocente que ses ennemis. Pas question sauver le monde, juste de régler ses comptes en restant en vie (idéalement). On appréciera donc la mise en scène d’un personnage secondaire plein de potentiel.

Sexe + Violence est à la croisée de la bande dessinée et de l’artwork. Tout semble écrit pour donner quartier libre à l’illustrateur. Affranchi du texte, le dessin nous offre surtout un bel objet, si tant est, bien sûr, qu’on puisse apprécier la sensualité des chairs déchiquetées… Plus graphique qu’écoeurant, avec une dominance de bleu-gris et de rouges, le volume ne séduira pas tout le monde, mais devrait ravir un public averti. A noter que Dell’Otto nous fait aussi le plaisir de « tableaux » presque détachés du scénario pour représenter quelques super-vilains dépêchés par la Guilde des assassins.

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Sécheresse – J. G. Ballard

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secheressefolioAu début des années 60, Ballard livrait quatre romans apocalyptiques où le monde était à chaque fois victime d’une catastrophe naturelle : montée des eaux (Le Monde englouti), terrible tempête (Le vent de nulle part), aridité (Sécheresse) et fixité du temps (La forêt de cristal). Sécheresse est généralement considéré comme le pendant désertique du Monde englouti. Plus figé, à l’image du sable, et de la poussière, c’est un roman contemplatif auquel on accroche plus difficilement. Mais, comme mon expérience de lecture se limite pour l’instant à ce seul ouvrage, j’en ferai une critique à part.

Résumé :
A la suite d’une catastrophe écologique, la pluie a cessé de tomber et le monde s’assèche. La spécificité de Ballard est de nous faire entrer directement à Hamilton et Mount Royal où le désastre s’installe : les populations sont de plus en plus nombreuses à abandonner leurs logements pour rejoindre la côte, les fleuves sont presque asséchés et la pénurie d’eau alourdit l’air d’une tension certaine. Charles Ransom, un ex-médecin, assiste à la disparition de son monde avec un grand pragmatisme, comme si, au fond, il s’y était toujours préparé nous dit-on. Il lui faudra pourtant apprendre à survivre dans un milieu de plus en plus hostile.

Les quelques 300 pages de Sécheresse passent lentement. Le soleil est omniprésent, brûlant et pesant. Sans pluie, la société humaine s’arrête de tourner, et tout meurt peu à peu, végétaux et êtres vivants. Les rivières se vident pour ne laisser qu’un lit de boue où brillent des arrêtes de poisson et rouillent des cargos enlisés. L’eau croupit çà et là dans quelques cratères. Sur la côte, la mer ne cesse de reculer pour laisser une plage de sel pleine de cadavres. Des visions terribles, sublimées par la plume de l’auteur, ouvrent chaque chapitre. Plus qu’une histoire, Ballard peint des tableaux annoncés par des très titres visuels comme « Le cygne mourant », « La terre qui pleure », « Le lion blanc ». Le surréalisme d’un Dali ou d’un Magritte n’est jamais très loin, l’idée du Beau non plus, même si l’horreur est partout.
Sécheresse est l’histoire d’un monde à l’agonie. Les grands buildings deviennent le reflet d’une civilisation passée qui semble déjà lointaine au regard de petits groupes d’hommes clairsemés, désunis, qui survivent tant bien que mal au bord de la mer en retrouvant une sauvagerie primitive. La disparition de l’eau fige le temps et interrompt l’évolution.

Qu’arriverait-il si, du jour au lendemain, tout disparaissait ? Ballard essaye de répondre à cette question, et cela avec d’autant plus de finesse qu’il a connu cette situation car, finalement, Sécheresse est aussi une vision brutale de la fin de l’Empire britannique à Shanghai en 1941. Né parmi les colons, l’auteur a vu, à douze ans, son quotidien basculer dans le Rien après la défaite de Pearl Harbour. Prisonnier des camps japonais, il se souvient, et avec quelle force, des hôtels luxueux abandonnés, des rues traversées de poussière, des cratères d’obus dans les rizières, de la violence qu’engendre la misère, des sociétés organisées sur la plage et, aussi, de l’importance terrible que peut prendre un magazine, quand il est le dernier vestige d’un monde évaporé.
Ransom ne cède pas à la barbarie de ses semblables car il refuse de renoncer à ses souvenirs et, donc, au monde d’avant. Mais, autour de lui, c’est une société toute autre qui se crée, faite de rites nouveaux qui se chargent d’un sens tout particulier. Si vous avez lu Sa majesté des mouches, vous y trouverez un certain écho, à plus grande échelle.
Aventure humaine, Sécheresse ne pose pas la question de la survie à tout prix, à la différence d’autres romans du genre. Les hommes ne s’opposent pas, ils s’adaptent, comme s’il ne s’agissait que d’une situation provisoire avant le retour de la pluie. Seul le lendemain compte, et la question de la disparition totale de l’eau à long terme ne se pose pas, sinon à travers une tension permanente qui rompt les liens sociaux. Les cadavres sont, quand à eux, enfermés dans les voitures rouillées qui, dès lors, deviennent les tombeaux de ce nouveau monde.

Sécheresse fait partie de ces livres qui ne mènent apparemment nulle part et que l’on referme pourtant avec un sentiment des plus étranges, la tête encore chargée d’images terribles, trop précises pour n’être qu’un fantasme. On pense forcément à l’adolescence d’un auteur qui disait vouloir « inventer la réalité », à un monde qui a existé pour disparaître à jamais et à toutes ces anciennes citées recouvertes par le sable…
Finalement, pas besoin de zombies pour créer une atmosphère angoissante, survolée par la mort, où les passions humaines les plus sinistres se déchaînent. Et si, tout simplement, l’occident se transformait en un vaste désert ?

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L’Araignée rouge – Fabrice Delphi

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Toujours à la recherche d’une littérature étrange et oubliée, j’ai profité d’une réédition de L’Araignée rouge pour découvrir l’un des plus curieux romans de l’époque décadente. Son auteur, Delphi Fabrice, n’évoquera probablement rien à personne. Il fait parti de ces écrivains plutôt talentueux auxquels l’Histoire littéraire n’a pas laissé de chances. Trop proche de personnalités comme Jean Lorrain pour se faire une place, Delphi s’est effacé derrière des collaborations et l’écriture facile de romans de gare.

Delphi Fabrice Pourtant, la lecture de L’Araignée rouge marque l’esprit et méritait, en cela, de sortir de l’ombre. Nous sommes aux frontières du fantastique, emportés tout entier dans le délire frénétique d’un fou drogué à l’éther. Le roman fit un petit scandale à sa sortie, et l’on comprend vite pourquoi.
L’histoire s’ouvre sur le témoignage inquiétant de l’auteur. Un personnage singulier rencontré dix ans plus tôt, Andhré Mordann, lui a fait parvenir un journal avant d’être arrêté par la police couvert de sang et serré contre des pierres tombales. Ainsi, commence une plongée sombre et délirante dans les jours d’Andhré. Le jeune homme n’est pas fou, mais la vie le fait souffrir. Eternel inadapté, il ne se fait pas à l’hypocrisie familiale, déteste la campagne, trouve sa contemplation vaine. L’idée du couple bourgeois l’ennuie et « le fantôme de son enfance » le poursuit. On voudrait le marier à une fille de bonne famille dont l’âme trop lisse ne l’attire pas. Lui, au contraire, cherche des personnes aussi brisées que lui. Si elles ne le sont pas, il tourmente leur sensibilité pour leur léguer un peu de sa souffrance. Ses satisfactions sont cruelles. Andhré incarne, sans compromis, la figure d’un être en rupture avec la société. Il est cynique, car il sait son mal incurable. Intelligent et cultivé, il préfère les bouges à son milieu. La salubrité du Paris populaire lui est une sorte de consolation. La misère ne ment pas. Elle le laisse s’avilir tout entier, et s’émerveiller dans l’horreur.

Mais, la mélancolie seule n’explique pas l’attitude d’Andhré. Elle n’est que le point de départ de son malheur. Son impossibilité à donner un sens à son existence a fait de lui un éthéromane. En bon observateur, Delphi esquisse le portrait d’un drogué qui ne pouvait ressentir la vie autrement qu’en s’empoisonnant l’âme.
« Anéanti devant mon impuissance, j’étais sans courage pour échafauder une illusion de travail. Non, je n’avais même pas le peu de volonté nécessaire pour m’employer à quelque oeuvre utile et banale dont la réalisation ne laisserait pas en moi une place pour l’inquiétude. Et des cours, et des nuits, je m’hébétais dans la monotonie d’une existence à la dérive qu’une angoisse aiguë torturait par crises. C’est alors que je connus mon ami, mon confident, mon consolateur, celui qui est toujours là, l’éther… »
D’abord envoutant, l’éther inspire les pires cauchemars après quelques prises et, bien que l’enchantement soit à jamais perdu, le consommateur continue d’en boire avec l’espoir de retrouver la volupté des premiers jours. Le journal s’enlise dans les ténèbres d’une ivresse noire, marquée de cadavres, de noyés, de fantômes et d’araignées.

Des dizaines d’araignées rouges courent le long des pages. Le plus souvent, il s’agit de mains nerveuses et agitées, parfois cerclées de bagues, qui, sous le regard du narrateur, se détachent des corps, semblent exister indépendamment de celui-ci. Elles sortent aussi des fleurs, rouges, leurs pattes s’éployant comme des pétales. Au fil des jours, la tension monte. Le personnage glisse vers un point de non retour complètement désespéré. Gogol fait pâle figure à côté de ce journal d’un fou qui impose un fantastique dérangeant, martèle l’esprit et nous rend presque suffocants.
Impossible de lâcher le livre avant la fin. L’auteur nous piège dans un vortex infernal, en arrivant presque à nous faire ressentir les effets de l’éther à coup de symboles sanglants, et de créatures rampantes qui, irrésistiblement, conduisent à la mort, aux passions assassines.
Tous les clichés du fantastique fin du siècle répondent présents. Delphi les enchaîne de manière excessivement tactile et visuelle. La lecture est brillamment indigeste et l’auteur ne s’en cache pas en annonçant, dans une lettre à Jean Lorrain (qui était éthéromane), un « récit noir, noir, noir… ».
L’Araignée rouge
est une épreuve mentale. On en sort comme d’un mauvais rêve, à bout de souffle, étourdi, l’esprit en feu et balloté. Delphi signe un livre d’une rare violence, et sans doute l’un des premiers textes psychédéliques. Les effets de l’éther sont palpables, et, je dirais même qu’il n’est plus besoin d’en consommer pour goûter ses désordres cauchemardesques.  Une expérience littéraire des plus troublantes.

Une illustration de l'Araignée rouge par Delphi Fabrice.

Une illustration de l’Araignée rouge par Delphi Fabrice.

Extrait :
« – Enfin, monsieur Mordann, quelles joies pouvez-vous trouver à gâcher ainsi votre existence ?
Et les yeux clairs s’attachaient sur moi, interrogateurs, si sympathiquement interrogateurs, qu’un sanglot soulevait ma poitrine et que, tout d’un trait, je criais mes secrètes tortures, la maladie du doute qui était en moi, cette maladie de la sensation à outrance, quand même et toujours, qui s’était attachée à mon âme comme une rouille, stridait à mes oreilles comme un essaim de guêpes obstinées… Oh ! mes luttes d’agonie, mon besoin de respirer, de vivre la vie de tout le monde, d’aimer et de haïr – les clamais-je assez ; disais-je assez mes souffrances, mon âme se débattant dans les mailles du réseau aranéeux ; sans cesse rompues, sans cesse resserrées, tissé par l’idée infatigable, tel un brouillard sur ma pensée ! Oh ! oui, l’expliquais-je assez ma peine, l’enlisement de tout mon être à la recherche de l’absolu dans la sensation, ma descente vers les assises immuables de la volupté, et la catastrophe certaine qui m’attendait, le jour où mon cerveau pris de vertiges allait osciller comme le plancher d’une barque sur le dos liquide de je ne savais quel chimérique océan… »

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Ces corps vils – Evelyn Waugh

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ces corps vils

L’édition de mon livre.

S’il est un auteur dont je ne pourrais me lasser de lire et relire les livres, c’est bien Evelyn Waugh. En cas de baisse de moral, il me suffit d’ouvrir une page au hasard, le sourire revient forcément, car, qu’on se le dise, tout est drôle chez monsieur Waugh ! Sa plume est aussi fine qu’acérée. L’humour anglais atteint les sommets de l’absurdité, mais, à y regarder de plus près, quoique le nonsens règne, rien n’est jamais gratuit, tout est minutieusement pensé. Voilà ce que j’admire chez lui, ce qui donne une inaltérable richesse à son œuvre. A mon sens, Evelyn Waugh fut l’un des plus brillant critique de son époque, un bien né de la haute bourgeoisie trop désespéré par le cynisme de son époque (celui des années 30) pour ne pas en rire. L’absurdité de ses titres nous renvoie de plein fouet celle de son monde.
En même temps, il est difficile d’entrer dans un roman de Waugh. Il faut se préparer mentalement à lire quelque chose où tout est vrai sans être vraisemblable. Nous entrons forcément dans une sorte d’univers parallèle où le pire de la société est poussé à l’extrême et considéré comme normal, de sorte qu’un livre comme Ces corps vils, écrit en 1930, qui se passe dans un futur proche, n’usurperait pas sa place du côté de l’Anticipation.

Résumé
Adam Symes, un jeune romancier aristocrate, est de retour en Angleterre après un long séjour en France où il écrivait son autobiographie. Hélas, à peine débarqué, la douane lui saisit son manuscrit et toutes ses chances d’épouser sa fiancée, Nina. Après une soirée alcoolisée chez une vieille mondaine, il gagne 1 000 livres en jouant avec un homme trop ivre, qu’il reperd presque aussitôt en les confiant à un homme qui se fait appeler « le commandant » et lui assure la fortune s’il mise tout sur un cheval. Cependant, l’étrange personnage disparaît avec son argent Afin de gagner sa vie, Adam devient journaliste au Daily Excess : il écrit des articles hautement fantaisistes sur des personnalités mondaines qui n’existent pas – considérant que la vérité n’a aucune importance tant que le peuple a du spectacle…

Ces corps vils est un livre compliqué pour un lecteur lambda qui a l’habitude d’un scénario clairement établit et ne connaît pas le contexte de son écriture. Le roman est, pour ainsi dire, un coup de poing qu’Evelyn Waugh envoie à la face de la bonne société londonienne dans laquelle il a grandi. Le groupe de jeunes aristocrates constamment ivres n’est autre que les Bright Young People, dont il a fait parti un temps, avant d’en être rejeté. C’est dire s’il connaît bien son sujet. 1930 correspond également à son année de conversion au catholicisme, qui répond sans doute à un certain besoin de valeurs dans un monde qui part en vrille. Voici quelques mots pour éclairer votre lecture :

Les premières pages
Les Bright Young People (ou Bright Youg Things), enfants perdus de l’aristocratie qui avaient l’habitude d’organiser des soirées costumées et dont les scandales enflammaient la presse de l’époque. Ils écoutaient du jazz, couraient ivres les rues de Londres, consommaient des drogues, avaient en leur sein des homosexuels assumés et des filles coiffées à la garçonne.
Le roman commence par un voyage en bateau (de la France vers l’Angleterre) qui donne la couleur en tirant le portrait d’une société mondaine très contrastée.
Le personnage de Madame Guenon (dont on voit déjà l’ironie du nom) est une évangéliste qui incarne la crise de la croyance chrétienne. Elle est accompagnée de plusieurs jeunes filles appelées des « anges ». Toutes portent le nom d’une vertu chrétienne : Foi, Charité, Force, Chasteté, etc. Or, dès le départ, le vice est déjà présent puisque la Chasteté s’est absentée pour flirter avec un homme à bord tandis que l’Effort Créatif a « perdu ses ailes ». Madame Guenon s’avère quand à elle un escroc qui vend de l’espoir à des gens pour en tirer du profit, cela avec un profond cynisme : « Le Salut ne fait pas le même bien quand on croit que c’est gratuit, était son axiome favori ».
Lady Throbbing et Mme Blackwater représentent l’aristocratie vieillissante. Oubliées du monde, elles utilisent aussi des expressions passées, dont il est dit qu’elles ont un « chic fin de siècle ». Rien à voir avec la nouvelle génération, des « jeunes à la page » dominés par Miss Runcible et Miles Malpractice. Ces derniers arrivent dans le roman par quelques expressions à la mode, « c’est exactement comme si on était dans un shaker à cocktail », « trop, trop écœurant ! ».
La scène d’exposition nous montre d’emblée une société à plusieurs vitesses, où personne n’a l’air de communiquer vraiment.

ces corps vils pavillon

Edition actuelle chez Pavillon Poche

La nouvelle génération
L’action se recentre ensuite plus spécifiquement sur Agatha Runcible, véritable incarnation des Bright Young People et alter ego d’Elisabeth Ponsonby qui succomba à son alcoolisme. Nous avons droit à la vision très critique des vieilles jumelles. Ces dernières s’étonnent de voir la jeune fille courir ça et là aussi librement. En même temps, Mme Blackwater doit reconnaître qu’elle a perdu toute emprise sur sa propre fille. Regrettant leur jeunesse, les deux vieilles femmes rappellent aussi à quel point les mœurs de la bonne société ont changé puisque : « Les filles d’aujourd’hui ont l’air tellement renseignées. Nous, il fallait que nous apprenions tout par nous-mêmes, hein Fanny ? et ça prenait si longtemps ! Si j’avais eu les mêmes occasions qu’Agatha Runcible… »
Cette dernière est quand à elle ridiculisée puisque les douaniers la déshabillent dans une salle après l’avoir prise « pour une notoire spécialiste de la contrebande de bijoux », signe qu’elle ne porte pas du tout la dignité traditionnellement attendue de sa classe. Loin de se sentir humiliée, elle s’empresse ensuite de faire connaître la nouvelle aux journalistes afin de créer le scandale. Ces corps vils intègre ainsi le thème d’une aristocratie qui ne vit plus qu’à travers ses frasques. Les années 20 amènent une société du spectacle, et c’est avec ce genre d’histoires que les riches intéressent désormais le peuple.
Adam perd quand à lui son livre, très ironiquement brûlé pour immoralité. Lorsque le jeune homme s’adresse à son éditeur, nous apprenons qu’il s’agissait d’une autobiographie écrite pour plaire aux masses. Une œuvre de commande que son éditeur fait à tous les jeunes aristocrates en vogue. Les excès de ces riches oisifs qui ne comptent pas leurs dépenses pour faire la fête et vont de grandes maisons en grande maisons pour enchaîner les nuits de plaisir passionnent.
Dès son arrivée à Londres Adam est invité à participer à une de ces soirées chez Miles Malpactice en donnant une idée de la démesure qu’on y trouve : « nous n’avons pas de voiture. Miles l’a cassée. » et « tout commence d’ailleurs à devenir un peu cassé et sale, si tu vois ce que je veux dire. Parce que, vois-tu, il n’y a pas de domestiques, seulement le maître d’hôtel et sa femme, et ils sont tout le temps gaz à présent. » Une soirée un peu plus tard, la joyeuse clique organisera une soirée déguisée où Miss Runcible sera prise en photo dans une tenue très dénudée d’hawanienne qui fera scandale. Un événement ridicule provoque aussi la mort d’une lady qui, trop ivre pour se contrôler, s’est balancée sur une suspension. C’est dans ce contexte qu’Adam Symes s’autorise à inventer des personnalités pour un public avide de sensations fortes.

La critique de la presse
La manière avec laquelle Waugh fustige la peopoilisation de la presse est très intéressante. Nous sommes dans un futur très proche et hypothétique où la rubrique « mondanités » acquiert une folle influence sur la société. En effet, après un article diffamatoire qui met tous les aristocrates londoniens sur la liste noire du Daily Excess, Adam doit ruser pour garder le lectorat. Le succès revint grâce à la très cynique rubrique des « invalides notoires » qui permet de dénoncer à nouveau un monde où le petit peuple cherche désespérément à s’identifier à l’aristocratie, en témoigne un courrier de ce genre : « Sourd moi-même depuis très longtemps, ce m’est un grand réconfort de savoir que mon infirmité est partagée par tant de notabilités ». Devant la demande du lectorat et une nécessité de vendre qui, dans cette société de consommation naissante privilégie le profit et non l’information, Waugh pousse son humour grinçant jusqu’à la création d’une rubrique « Titrés excentriques » pour laquelle Adam retourne tous les asiles.
L’expérience d’Adam dans la presse permet de dénoncer avec un certain talent visionnaire les dérives possibles dans un monde futur, à savoir que la rapidité des informations et la nécessité de faire « le buzz » (comme nous dirions de nos jours) rend le mensonge plus simple. Ainsi, « ceci, qui tendait à démontrer que peu importait aux lecteurs de qui on leur parlait, pourvu que fût satisfaite leur curiosité indiscrète concernant la vie d’autrui, Adam se mit à inventer des gens. ». Fasciné par la superficialité du lectorat, Adam s’amuse ensuite à créer de la même manière des modes et à attirer les gens dans des buvettes de métro en prétendant qu’il s’agit des nouveaux hauts lieux de rencontre de l’aristocratie. L’attaque que fait l’écrivain à la presse trace d’ailleurs les prémices du roman qui suivra, Scoop.

Conclusion
Waugh décrit une génération trop jeune pour avoir été confrontée à la guerre. Les Bright Young People sont des enfants des années folles, en apparence pleinement intégrés à leur époque et pourtant les produits d’une aristocratie en plein déclin et de plus en plus ruinée. Sa voix incisive nous fait pénétrer une société frénétique, gouvernée par l’alcool, un monde de jeunes riches sans repères qui ne pensent plus qu’à s’amuser, ce qui fait dire à un ‘ancien’ dépassé, M. Outrage : « Ils ont eu, après la guerre, une occasion comme aucune génération n’en a jamais eu. Il y avait toute une civilisation à sauver et à refaire – et, tout ce qu’ils ont l’air de faire, c’est les imbéciles ! ». C’est à un point tel que même cette terrible évangéliste, Mme Guenon, échoue son sermon lors d’une soirée qui rassemble les jeunes aristocrates. « Regardez-vous tels que vous êtes. », lance-t-elle pour jouer sur l’auto-culpabilité qui fonctionne assez bien sur les deux vieilles jumelles mais finit par faire un four à cause de l’intervention de Lady Cincumference, « En voilà une fichue impudente » et du rire de Miss Runcible qui déclenche une hilarité générale.
Chaque page est criblée de piques à l’adresse de l’Angleterre, des nouveaux mondains, et d’une modernité dont il ne cessera de critiquer les dérives grâce à sa capacité à mettre en exergue toute l’absurdité de son temps. Ainsi que le dira son fils Auberon Waugh : « Avant tout, il fallait rire ensemble de la folie du monde. »
Ces corps vils
ravira donc les lecteurs à la recherche d’un humour caustique et intelligent, en marge des discours actuels.

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