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Quand je critique les autres.

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Eloge du parasite – Lucien de Samosate aux éditions Ragami

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ragamiLes articles n’en finissent plus de se faire attendre sur ce blog. Mais je reprends les commandes pour vous dire quelques mots d’un livre et d’une maison d’édition récemment apparue en France. Encore une ! Diriez-vous à juste raison, avec toutes ces marques qui poussent comme des herbes folles ces dernières années. Oui, encore, seulement, celle-là est différente, et je tenais à écrire quelques lignes pour saluer sa démarche. En effet, à travers sa collection “La toge à l’envers”, Ragami n’a pas l’ambition de nous faire découvrir de nouveaux talents. Le projet est, au contraire, né de l’idée – peut-être un peu folle – de traduire des textes humoristiques latins dans un langage accessible à tous, en les accompagnants d’illustrations amusantes. Le but ? Nous faire rire avec les Anciens, montrer une face de l’antiquité moins ennuyeuse qu’il n’y paraît.

La jeune éditrice à l’origine de tout cela est, en réalité, une étudiante de Rennes qui, avec un an de décalage, a suivi le même parcours que moi. Donc, comme les Luciférines, Ragami est une maison fondée à la suite d’un master. Le site Ulule a permis de rassembler les fonds nécessaires au lancement de deux premiers titres en septembre : Les Jumeaux de Plaute et L’éloge du parasite de Lucien de Samosate. Si les auteurs sont déjà familiers des latinistes, leurs éditions plus « savantes » n’ont presque aucune chance de rencontrer l’adhésion du grand public avec leurs couvertures très minimalistes qui ne s’adressent qu’aux fins connaisseurs. Elles intimident à tort, puisque le contenu ne manquera pas d’arracher des sourires à n’importe quel lecteur. Un bon moyen de faire acheter un texte daté de quelques 2000 ans sur un malentendu en librairie ou en salon du livre !
Je me suis donc procuré L’Eloge du parasite que j’ai eu le plaisir de recevoir et lire début octobre. L’ouvrage, en format de poche, tient dans la main et ne dépasse pas les 65 pages. En une après-midi, tout est lu mais rien ne s’oublie. Si le langage est modernisé, l’auteur n’en pastiche pas moins les philosophes de son époque, en se plaisant à écrire un échange entre un parasite – c’est-à-dire un homme qui maîtrise l’art de se faire inviter chez les autres – et un certain Tychiade, qui s’étonne à juste titre de sa désinvolture. Maître de l’art du convaincre et persuader, notre parasite se perd dans des sophismes, références détournées à Homère ou Socrate, et nombre de raisonnements biaisés pour faire avouer à son interlocuteur qu’il n’est pas de discipline plus noble que la sienne. Le plus consternant dans tout cela, est que son point de vue fonctionne, et que l’on serait presque convaincu comme Tychiade que l’art de savoir profiter des autres est le plus sain du monde.
Plus qu’un traité comique, L’Eloge du parasite s’affirme comme une véritable critique des procédés parfois malhonnêtes des philosophes, ou des bons rhéteurs qui, en sachant y mettre la forme, sauraient faire croire n’importe quoi. Et n’est-il pas utile, après tout, de se rappeler à quel point il est facile de faire dire à un exemple pris au hasard ce que l’on veut ? Le piège se referme impitoyablement sur Tychiade, et on serait parfois tenté de se mettre à sa place, d’imaginer comment l’habile escroc ayant toujours réponse à tout saurait nous faire perdre aussi la tête.
Le tout est accompagné de dessins caricaturaux auxquels je n’ai pas compris grand-chose en feuilletant le livre une première fois, mais qui prennent tout leur sens dès qu’on se lance dans la lecture et ne font qu’agréablement renforcer l’absurdité des thèses défendues par le parasite. Ils illustrent donc tout en finesse ce texte qui, avec son ton très grandiloquent, ne semblait à priori pas destiné à inspirer un artiste.

Si vous aimez l’antiquité, ou que vous êtes simplement curieux d’en apprendre davantage sur une période dont l’évocation a l’habitude de vous décourager d’avance, n’hésitez pas à donner leur chance aux ouvrages de Ragami ou à suivre en tout cas de près un éditeur qui porte un concept original en se proposant, chose toujours agréable, d’élargir le public de classiques qu’il serait dommage d’oublier. A noter que “La toge à l’envers” n’est pas le seul projet des éditions qui préparent aussi une série de nouvelles contemporaines aux effets “étranges”, si l’on en croit le descriptif du site internet.

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Nord et Sud – Elizabeth Gaskell

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Nord et SudAprès avoir souffert Les Hauts de Hurlevent, j’avais juré qu’on ne m’y reprendrait plus. Plus question d’ouvrir un livre des sœurs Brontë ou impliquant une héroïne victorienne que quelque sorte qu’elle soit. Mais, il arrive que les douleurs s’oublient, que l’on se sente de plonger à nouveau… J’ai faibli au début de l’été.
Certains bondissent peut-être déjà en lisant toute ma détestation des Hauts de Hurlevent. Je ne retire pas toute son importance littéraire, mais ce genre d’écriture, ce type d’histoire sentimentale ne me touchent absolument pas, j’y suis même assez allergique. Une autre chose m’a été confirmée avec Nord et Sud,  la culture de la société victorienne anglaise m’est odieuse et je n’arriverais jamais à comprendre les passions que cette époque suscite encore aujourd’hui (sans vouloir être chauvin, la France de ce temps était bien plus fun !).
Cette critique sera celle d’un de mes plus mauvais souvenirs littéraire de l’année. Il faut donc bien que je vous en parle et je vous préviens à l’avance que cela ne se fera pas sans subjectivité ni outrages.

Résumé : Margaret Hale est originaire du sud de l’Angleterre. Elle doit quitter sa vie paisible et indolente lorsque son père décide de quitter son presbytère pour le Nord, plus industrialisé. La jeune fille de bonne famille sera confrontée au monde des ouvriers, du patronat. Elle doit s’adapter à un mode de vie plus brutal, en essayant de comprendre l’attirance/répulsion qu’elle éprouve pour un riche industriel, John Thornton.

Critique :
Pour tout dire, l’histoire sentimentale que dessinait le résumé n’avait pas retenu mon attention. Je me suis laissée tenter par la promesse d’un choc de cultures, je ne m’attendais pas à recevoir quelques 800 pages d’une romance sirupeuse. Des passages plus « politiques », il y en avait, bien heureusement, c’est ce qui m’aura permis de tenir jusqu’à la moitié, puis me résoudre à finir. Malheureusement, si l’auteur parvient à montrer toutes les difficultés qu’il y a à régler les litiges entre patrons et ouvriers, je n’ai pas trouvé le ton spécialement poussé. Elle établit un simple constat, et la naïveté de Margaret empêche un réel développement. En somme, sur la question industrielle, Nord et Sud n’est pas à conseiller.

L’écriture est d’une préciosité insupportable, à un point où je me sentais presque gênée pour Gaskell. Il m’était parfois difficile de retenir des rires nerveux à la lecture de certaines phrases qui sont un condensé presque ironique de toute l’affectation excessive des femmes anglaises. En songeant à des écrivains plus critiques comme Virginia Woolf ou Edith Wharton, je me suis parfois demandée si je ne lisais pas une parodie. Hélas, non. Elizabeth Gaskell semble un pur produit de l’époque victorienne. Ce n’est pas sans intérêt, mais pas vraiment pour les bonnes raisons.
Si l’on sent une volonté de défendre un personnage féminin fort, tout est très artificiel. La critique ne se dessine qu’à moitié : la femme doit être forte, en continuant à tenir un rôle imposé par la société, perçu comme naturel. De mon point de vue, je trouve cela presque pire et Margaret préfigure en tous points la fameuse Mary Sue qui fait toujours le succès d’une littérature dite féminine. On ne cesse de nous rappeler combien elle est belle, gentille, intelligente, capable d’affronter toutes les situations, de se faire aimer de tous, etc. C’est un personnage rigide, lisse, snobe et totalement piégé par sa condition. Jusqu’à la fin, l’un de ses seuls objectifs sera de continuer à faire bonne figure, quitte à créer des problèmes, blesser son entourage, et à pleurnicher toutes les dix pages en se lamentant du sort auquel elle serait prétendument condamnée. Cela pourrait-être une critique. Mais l’auteur semble, au contraire, du côté de son héroïne et ne blâme à aucun moment le ridicule de son attitude. Il y a donc un décalage assez troublant entre ce que Gaskell veut montrer, et ce qui nous est présenté : une vierge frigide, prétentieuse, sans personnalité et secouée par une sensiblerie ridicule. Il faut ajouter à cela ses discours pleins de bons sentiments sur les ouvriers, et le résultat devient catastrophique. Je n’ai jamais autant souhaité le malheur d’un personnage ni espéré le voir périr accidentellement dans les dernières pages.

Pour ne rien arranger, les autres personnages ne valent pas beaucoup mieux et laissent à penser que, dans les hautes sphères anglaise, la vie était une sorte de jeu de rôle permanent, mais un jeu de rôle très ennuyeux, où personne n’a le droit de s’amuser, et où il faut paraître ému par tout et à toute heure. Vous vous sentez encore nostalgique de cette époque ? Moi pas. Même les romans précieux français me semblent moins exagérés (et, de fait, la société était déjà plus libre que celle-là). D’une certaine façon, Nord et Sud m’a fait assez mal au cœur. Alors, pour parler des autres personnages, presque tous passent leur temps à geindre et à pleurnicher, à tourner en rond sans trouver de solution, hommes comme femmes, c’est un véritable cauchemar.

Après tout cela, je vous laisse donc imaginer une histoire d’amour au milieu. Sachant qu’une romance serait amenée dans le scénario, j’espérais quelque chose d’un peu plus sérieux : une histoire d’amour entre deux « mondes » différents, qu’on nous montre de quelle manière un couple inattendu parviendrait à s’accorder. De cela, nous ne verrons rien. Les personnages passent les années de ce livre à se tourner autour en feignant de se détester par devant, et en se lamentant par derrière. Sur 800 pages. Parfaitement. Cela sans qu’il y ait d’évolution palpable. On pourrait difficilement imaginer concept plus ennuyeux.

Heureusement, l’auteur a essayé d’intégrer quelques éléments perturbateurs ! D’abord, un personnage meurt, on se dit que cela va peut-être changer quelque chose. Mais finalement non. Sans exagérer, je dirais que presque toutes les 100 pages, un personnage décède très opportunément pour débloquer une situation, ou affliger encore plus Magaret (le classique de l’orpheline, du malheur qui s’abat sur un pauvre être qui n’a rien demandé, etc). Ils tombent comme des mouches ! Le pire de l’affaire, est qu’ils succombent presque tous sans raison. Donc, quand un personnage est triste, méfiance, il pourrait bien y passer dans le mois…

Je rendrais cependant hommage à Gaskell sur un point. Malgré toute la subtilité de ses personnages, elle garde un certain talent pour décrire leurs désarrois et leurs sentiments. Elle sait toucher juste, et donne, dans ces moments, des passages de lecture agréables qui laissent entrevoir un potentiel. Mais l’ensemble est gâché par une absence de causticité, un scénario cousu de fils blancs, et un conditionnement qui fait d’elle le fruit parfait de son époque.

Conclusion
J’ai lu que les livres d’Elizabeth Gaskell étaient méprisés par ses contemporains qui les qualifiaient de « littérature de bonne femme ». Je ne peux pas leur donner entièrement tort. Malgré quelques qualités d’analyse, on ne peut pas dire qu’un livre comme Nord et Sud apporte un point de vue très neuf dans la littérature. Et s’il a une valeur documentaire aujourd’hui, en se posant comme le témoignage d’une femme de l’époque, j’imagine que pour ceux qui vivaient dans ce même monde, seule la romance mal amenée pouvait avoir un intérêt. Pour en revenir aux Hauts de Hurlevent, il est certain que je vois désormais le livre d’Emily Brontë avec plus de bienveillance. Mais, pendant ma lecture, mes pensées allaient surtout vers des femmes comme Edith Wharton et Virginia Woolf qui ont su se dresser contre la société de leur époque, et auraient certainement donné à Margaret Hale une place plus ingrate que celle d’héroïne.

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Alternative Rock – Collectif

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alternativeL’Histoire de la science-fiction et de la musique rock s’est souvent croisée. Avec une nouvelle collection, Folio SF rend hommage à deux genres intimement liés, où musiciens et écrivains ne cessent de se renvoyer la balle à travers leurs romans/nouvelles ou chansons. Avec cinq nouvelles d’anglo-saxons, l’anthologie Alternative Rock rappelle donc l’amour de quelques figures emblématiques d’une littérature souvent mal comprise en France pour les icones populaires que sont Elvis, les Beatles, Janis Joplin, Jimi Hendrix, … Une bonne initiative en somme, preuve que la science-fiction continue sa conquête hexagonale en s’intégrant enfin dans une culture identifiable par tous !

Critique :
Avec son petit format, son nombre raisonnable de pages (200) et son sujet, Alternative Rock semble très vite un cadeau idéal pour un nostalgique de la grande époque 60/70 un peu en froid avec la science-fiction. On regrettera cependant une cible principale vieillissante pour toucher un public large. Beaucoup de jeunes lecteurs assez peu portés sur l’histoire détaillée d’Elvis ou des Beatles pourraient être déçus par les références pointues d’auteurs contemporains (ou presque) aux groupes, à la scène et aux phénomènes de mode de ces années-là. Rien sur les 80’s ou 90’s, pas même un avant goût du punk. Non, nous restons aux fondations du rock et, si cela a l’avantage de faire réviser les classiques, j’ai cependant regretté de ne pas rencontrer des figures auxquelles m’identifier.

Sur les cinq nouvelles, la formule n’a pas toujours pris non plus, bien que seule la première me paraisse un réel mauvais choix. En effet, Le douzième album de Stephen Baxter est une entrée très abrupte dans le recueil. A coups de références très spécialisées, le narrateur essaye d’imaginer ce qu’aurait pu être le douzième album des Beatles. J’ai davantage eu le sentiment d’écouter une discussion entre fans sur-référencée et très ennuyeuse quand on ne se sent pas concerné que celui de lire une histoire dont on attend un dénouement intéressant…
En tournée, écrit à trois mains par Gardner Dozois, Jack Dann et Michael Swanwick, apporte déjà plus de légèreté bien que nous restions dans un fantasme d’admirateurs à très faible portée. On appréciera l’effort de mise en scène des personnages d’Elvis, Buddy Holly et Janis Joplin qui vont se retrouver à la croisée de leur carrière. Plutôt touchant.
Elvis le rouge de Jon Williams propose une histoire alternative où Elvis aurait refusé de s’engager dans l’armée, devenant un artiste communiste. Si le concept est amusant, je n’ai pas été réellement convaincue par l’uchronie. L’idée d’un frère jumeau décédé à la naissance (le vrai Elvis) avec lequel communique son frère m’a laissée sceptique tout le long. Je ne suis vraiment pas preneuse de ce genre de ficelles scénaristiques qui frôlent très souvent la mièvrerie. Ensuite, les conclusions tirées par l’auteur sur les conséquences de la décision d’Elvis m’ont semblées plus clichées que réalistes, et, surtout, arrivent en une sorte de résumé final qui bâcle un peu la réflexion de fond à laquelle on aurait pu s’attendre.

Heureusement, après ces trois nouvelles américaines, arrivent les anglais ! Je ne voudrais pas froisser les adeptes des auteurs outre-Atlantique, mais force est de constater que, lorsqu’il s’agit de parler rock’n’roll, les britanniques sont diablement plus dans le ton – ce qui correspond aussi à l’époque d’écriture des nouvelles, il faut le dire. Alors que les premiers gardent une écriture assez sage, des idées inspirées par le fantasme, l’admiration, les derniers y mettent la forme et le fond. Michael Moorcock n’a pas volé sa réputation puisqu’il signe avec Un chanteur mort ce qui est pour moi la meilleure nouvelle de l’anthologie. Pas le meilleur texte de sa carrière, loin s’en faut, mais en tout cas le plus fidèle à mes attentes de lectrice quand on me tend un livre sur le rock et la SF. Déjà, nous avons droit à Jimi Hendrix plutôt qu’aux Beatles et Elvis. Ensuite, il s’agit d’un road trip à l’anglaise (on a d’ailleurs droit à un taclage d’Easy Rider) avec un ex-roadie de Jimi complètement camé et le « fantôme » de ce dernier. C’est cru, ça parle de sexe, d’alcool, de drogue avec une précision qui ne relève clairement pas de l’invention. C’est cool, distrayant, et ça fait du bien.
Ian MacLeod reste dans un esprit assez proche avec Snodgrass où il nous présente un John Lennon qui, après avoir lâché son groupe au début de sa gloire, a mené une vie d’errances, de galère et de boisson. L’idée de la chute d’un musicien pendant que le reste du groupe s’élève et connaît un succès commercial est bien menée, assez universelle pour nous faire oublier le groupe dont il s’agit. Le seul problème de cette nouvelle est malheureusement sa longueur assez peu justifiée. Elle nous rend enthousiaste au début, et nous lasse sur la deuxième partie.

En conclusion, Alternative Rock est effectivement un cadeau sympathique pour les non-initiés à la SF et fans de la première heure des légendes du rock. La cible est à la fois trop large et trop pointue pour toucher un public de 20/40 ans réellement fan de rock, car celui-là attendrait une plus grande diversité dans les références, et peut-être cette liberté de ton que j’ai appréciée chez nos voisins britanniques, et qui manque cruellement aux américains.
C’est une jolie proposition, je suis heureuse d’avoir pu redécouvrir Moorcock, et eu l’occasion de me pencher plus en détail sur la bibliographie de MacLeod, mais pour une convaincue comme moi, l’ensemble reste encore trop policé.

(Mon message à folio sf serait : A quand les années fin 70 et 80 ?)

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Coup de soleil et autres nouvelles – Ivan Bounine

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bounineCette dernière lecture m’a rappelée combien les auteurs classiques pouvaient me manquer. Avec tous ces éditeurs de l’imaginaire et auteurs francophone à découvrir, je commençais à y laisser mon âme… Mais, après une dose d’imaginaire, parfois même de polar, la découverte d’Ivan Bounine a fait du bien. S’il y a, bien sûr, eu d’autres monuments incontournables entre mes dernières critiques (citons par exemple La conjuration des imbéciles ou Journal du voleur de Jean Genet), je n’avais pas plongé du côté des russes depuis un bon moment, et Bounine m’était jusqu’alors un nom lointain, très vaguement familier. Grâce à ce petit recueil de nouvelles mon inculture est désormais réparée.

Présentation : Coup de soleil est le nom du premier texte, qui est cependant loin d’être le plus long de ce petit recueil. En huit nouvelles, rédigées pour la plupart entre 1925 et 1926 l’auteur, exilé en France, livre des bribes de souvenirs, et ses craintes d’un avenir résolument tourné vers la perte et la mort.

Critique :

Je ressors de ma lecture à la fois satisfaite et mitigée, en ce sens que tous les textes ne m’ont pas convaincue de la même manière. Un point à soulever en premier lieu cependant est une écriture particulièrement agréable. Les phrases ont cette fausse simplicité qui transforme la prose en poésie. Les images sont belles, proches de la peinture, et les mots s’invitent avec une exigeante précision. Que le sujet du texte plaise ou non, il serait difficile de bouder son plaisir tant l’esprit se laisse aisément porter par la force de chaque représentation et, beaucoup de nouvelles, à ce titre, cherchent à saisir une ambiance autant qu’à donner de la réflexion.
Sur le second point, les titres ne résonnent différemment. Le premier choix, Coup de soleil est aussi le plus accessible. Il est en effet question d’une passion amoureuse naissant entre deux personnes aux vies pourtant très différentes sur un bateau. Bounine s’attache à décrire la folie, puis la mélancolie, qu’une liaison presque « accidentelle » peu entraîner, les sentiments aussi vifs que superficiels qui demeurent après une nuit d’amour intense qu’on ne pourra jamais revivre. Très juste, la conclusion a un quelque chose d’assez désabusé, abandonnant les idéaux romantiques pour une réalité désenchantée.

L’affaire du cornette Elaguine est, selon moi, la meilleure nouvelle de l’ouvrage – de très loin. Elle en occupe d’ailleurs un bon tiers, et justifie à elle seule de se le procurer. Pour le dire très franchement, j’aurais gardé des impressions bien plus neutres du contenu si elle n’avait été là, je n’aurais probablement pas eu non plus l’envie de m’attaquer (dans un futur proche ou lointain ?) à une bibliographie plus complète. L’affaire du cornette Elaguine place Bounine sur le panthéon des grands auteurs, ceux qui vous capturent toute la complexité du cœur humain avec une acuité désarmante, en produisant des paragraphes superbes qui méritent d’être recopiés, retenus et répétés, au point qu’il devient parfois difficile de tailler dans le texte pour en faire ressortir les meilleurs passages – je m’y suis pourtant essayé. Mais de quoi s’agit-il donc ? D’une étrange histoire de meurtre rapportée par un narrateur sceptique, dans une première lecture. Mais, surtout, l’auteur se sert du prétexte pour condamner une opinion publique qui juge sur les apparences, condamne un acte sans chercher à le comprendre, peut tirer un portrait atroce d’une personne sur laquelle elle ne portait aucun regard négatif dès lors qu’une accusation le repousse chez les déviants. Les portraits du « coupable » et de sa « victime » sont aussi de grands moments. Chacun souffre du mal terrible qu’est le besoin de vivre une existence trop intense pour l’Homme et s’y perd avec l’avidité du désespoir. Un texte d’une force rare, dont on arrive bien trop vite à la fin.

Je serai moins bavarde sur le reste qui se concentre davantage sur des discussions, des réflexions prises dans un instant que sur une intrigue à proprement parler. On y retrouve davantage de discours sur la religion, la beauté d’une foi que l’auteur porte dans son cœur avec la tristesse de l’incroyant souhaitant s’y abandonner, thème qui, malgré de beaux élans lyrique rencontre un peu moins mon adhésion. Paraissent également, et avec plus d’intérêt, des images de la Russie après la révolution Bolchévique, qui n’est pas vécue comme une bonne évolution par tous, ainsi que les réflexions d’un russe exilé pendant un voyage en bateau (Sur les eaux immenses). Il m’a semblé que la plupart de ces textes nécessitaient une connaissance plus approfondie des motifs chers à l’auteur et développés plus en détails dans le reste de son œuvre pour être appréciés de manière plus savante ce qui, comme dit plus haut, n’empêche pas de goûter à une belle écriture qui sait imposer à chaque titre une ambiance unique.

Cette lecture m’a été offerte dans le cadre d’un masse critique Babelio et je n’ai vraiment pas été déçue de mon choix, quoique mon enthousiasme soit plus modéré sur certains titres. Merci aux éditions des Syrtes pour ce partage ! Bounine est un excellent écrivain qui m’a rappelé tout ce qui me plait dans la littérature russe du XIXe et début XXe. Je vous laisse donc en sa compagnie pour quelques citations choisies, prises dans L’affaire du cornette Elaguine.

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« Je sens parfois un tel tourment et une attirance pour tout ce qui est bon, élevé, pour un je-ne-sais-quoi qui me brise le cœur… Je veux saisir un motif insaisissable qu’il me semble avoir entendu quelque part, mais j’ai beau faire, je ne le trouve pas… » Mais lorsque je suis ivre, je respire plus aisément et amplement, dans l’ivresse la mélodie résonne plus distinctement, semble plus proche. Et quelle importance que l’ivresse, et la musique, et l’amour soient en fin de compte illusoires, et ne fassent qu’accroître cet indicible dans toute son acuité, et la perception du monde dans tout son excès ?

Elle appartenait entièrement à ces natures de femmes qui donnent les femmes publiques professionnelles et les servantes libres de l’amour. Mais que sont ces natures ? Ce sont des femmes au caractère sexuel très affirmé, insatiable, insatisfait, et qui ne peut d’ailleurs jamais être satisfait. De quoi est-ce la conséquence ? Est-ce que j’en sais quelque chose ? Et remarquez bien ce qui se passe toujours : les hommes de ce type horriblement compliqué et profondément intéressant, qui est un type atavique (à un degré plus ou moins grand), ces hommes qui, par nature, ont une sensualité exacerbée, pas uniquement envers les femmes, mais plus généralement dans leur façon de percevoir le monde, sont toujours attirés de toutes leurs forces, spirituelles et charnelles, précisément par ce genre de femmes, et deviennent les héros de bien des drames et de tragédies amoureuses. Pourquoi ? Parce qu’ils ont mauvais goût, parce qu’ils sont dépravés, ou tout simplement parce que ces femmes sont accessibles ? Non, bien sûr, mille fois non. Non, pour la bonne raison que ces hommes sentent et voient très bien comment sont torturantes, parfois réellement effrayantes et mortelles, les liaisons et l’intimité avec ce genre de femmes. Ils le sentent, le voient, le savent, et pourtant c’est surtout par elles qu’ils sont attirés, par ces femmes justement – et ils vont irrésistiblement vers leur souffrance et parfois leur mort.

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Pestilence – Degüellus

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pestilence1Lancées l’année dernière, déjà riches de 9 petits romans aux couvertures tape-à-l’œil, les éditions Trash remettent la littérature populaire au goût du jour, et pas n’importe laquelle, puisque nous parlerons ici de gore. Titres, illustrations, résumés ne laissent aucune ambigüité possible. Si certains achètent des livres pour frémir devant des histoires érotiques, d’autres préfèreront peut-être un exercice d’écriture inverse, où la bonne idée de scénario devient celle qui permet d’aligner des scènes crades, sanglantes et répugnantes. Mais, comme au cinéma, le bon gore ne se satisfait pas d’une simple grandiloquence. Quand les effets sont bien dosés, que le spectateur/lecteur arrive à s’intéresser au parcours des personnages, c’est toujours mieux.
Pour ma première rencontre avec Trash, dont le concept m’a beaucoup amusée, j’ai donné une chance à Pestilence du mystérieux Degüellus (pas si secret en fait, puisqu’il s’agit de l’auteur Julien Heylbroeck) qui propose une virée dans un Moyen-âge très noir.

Résumé : Une pestilence bubonique terrible fait des ravages dans le petit village de Ragondard. La paranoïa est partout, toute personne soupçonnée d’avoir attiré la colère divine sur la communauté est brûlée. Tancrède Barbet, médecin itinérant attiré par la tragédie, décide de remonter jusqu’aux origines de l’épidémie. La vérité semble bien moins ésotérique que prévu…

Critique :

Du gore au Moyen-âge, sans aller vers la folie meurtrière de quelques psychopathes, il fallait y penser. Dès les premières pages, l’auteur nous rappelle à quel point l’époque se prête bien au genre, et l’exagération est à peine nécessaire. Esprits encore très primaires, conditions de vie déplorables font déjà une partie du travail au regard de notre civilisation très policée. Nous pataugeons dans la saleté. Le décor planté ne met pas à l’aise. Au lieu d’un univers médiéval romantique, nous recevons l’une des pires visions possible ce qui, et c’est le plus intéressant pour la construction de l’histoire, permet de lâcher le fléau de la superstition sur chaque protagoniste.
Si Tancrède Barbet échappe à la paranoïa générale, il n’en est rien de son entourage, nourri d’idées mystiques, complètement ignorant des réalités du monde. Démunis face au grand nettoyage de la peste, les villageois cherchent des coupables, des sacrifices susceptibles d’apaiser le Ciel. C’est aussi le moment de régler de vieilles querelles. D’abord, les juifs y passent, puis tous ceux qui dérangent. Et Barbet, avec ses discours novateurs, trop difficiles à comprendre pour des âmes convaincues de l’existence de la magie, n’est jamais à l’abri d’une exécution arbitraire… surtout lorsqu’un prêtre zélé se mêle de l’affaire.

Côté gore, les descriptions détaillées de la maladie donnent de quoi soulever les cœurs sans la moindre complaisance. Pas de sadisme possible dans les peintures d’excroissances purulentes et d’hommes défigurés. Il est presque heureux que Degüellus ait su modérer ses effets en créant une véritable intrigue, sinon, il n’est pas certain que les plus grands amateurs du genre aient pu aller au bout de 150 pages aussi écœurantes. Mais d’autres choses sont à noter bien sûr, des scènes d’orgie rabelaisienne, et quelques massacres « accidentels » pendant les accès de folie qui saisissent les pauvres habitants.

Victime de la défiance des autres, le docteur Barbet a besoin de trouver le nid infectieux. Le roman est suffisamment bien construit pour nous tenir en haleine, laisser grandir des soupçons, des hypothèses. Qui pourrait bien vouloir la mort d’un village tout entier ? Les révélations semblent plus délirantes les unes que les autres.
En fait, nous ne sommes pas loin d’une invasion zombie à la sauce médiévale et sans réels éléments fantastiques, puisque même l’art médical du héros est incapable de guérir les infectés. Barbet n’apparaît donc pas, comme le véritable sauveur de la situation, nous savons par avance que ce n’est pas avec ses connaissances rudimentaires et ses onguents fantaisistes qu’il parviendra à sauver qui que ce soit. Les malades sont tous condamnés. Ceci n’est pas un spoiler, la rudesse de l’époque le veut.

Pestilence est une lecture rapide, distrayante, dont l’ambiance s’imprègne durablement dans l’esprit. Si le genre vous plaît ou vous intrigue, ça se tente. Si vous êtes par avance certain de ne pas avoir le cœur bien accroché, ce sera un choix risqué mais, à défaut d’aimer les descriptions dégoûtantes vous aurez, au moins, une aventure sur laquelle vous concentrer.

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Folie(s), Collectif des Artistes Fous

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artistesfouQuand on fait connaissance avec les Artistes Fous et qu’on aime les projets éditoriaux indépendants qui n’ont pas peur de revendiquer une image délurée, à faire fuir les « gens bien » tout en disant des choses intelligentes (desfois), l’adhésion est rapide. Pour leur dernière anthologie, c’est assez naturellement que le collectif a essayé de rassembler des textes marqués par la douce vésanie. Les 18 histoires proposées vont-elles nous faire renoncer aux trois-quarts de nos neurones ? Non, car la sélection n’est finalement pas si hystérique que la tête hallucinée en couverture nous le laisse croire. Chaque auteur s’est approprié le mot « folie ». Nous n’échappons pas aux récits attendus de schizophrénie, bien sûr, mais elle peut aussi être plus implicite, s’exprimer par un renversement des valeurs, une société où tout va de travers ou une nouvelle assez délirante pour nous faire perdre nos repères. Du thriller psychologique, à la SF ou au fantastique, le lecteur part à la rencontre de personnages qui ont quelques problèmes avec le réel, leur identité, ou une quelconque créature venue du fond de l’espace. Les auteurs y ont mis tant d’imagination qu’on pourra peut-être regretter l’absence de « folies » plus cliniques, de portraits psychologiques détaillés, capables de voir au-delà du simple dédoublement de personnalité. Ce n’est cependant qu’un petit bémol, très vite oublié, puisque le contenu reste d’une grande qualité.

La variété des styles, des univers est appréciable. Le sujet laissait un espace assez libre pour la sensibilité de chaque auteur et force est de constater que tous ne voient pas la folie de la même manière. Un texte angoissant, terrifiant, peut ainsi laisser place à une poésie teintée de mélancolie. Je n’ai pas le souvenir d’avoir trouvé une nouvelle plus pénible à lire qu’une autre malgré les différences de formats (certaines histoires font quatre pages, d’autres ont plutôt la taille d’une novella). Les textes sont maîtrisés, et les structures aussi la plupart du temps.

Pour la suite de cette chronique, j’ai néanmoins dû faire une sélection honnête pour vous parler des 9 textes (la moitié donc) qui ont le plus retenu mon attention. Je ne ferai pas de classement même s’il y a de réels coups de cœur. A vous de les deviner. Je précise bien sûr qu’il y a une large part de subjectivité dans ce choix, la diversité d’auteurs faisant que certaines références toucherons plus que d’autre. Au moins, il y a de quoi satisfaire un large spectre de goûts !

Nuit Blanche, Sylvie Chaussée-Hostein
Il était très bien pensé d’ouvrir le recueil avec cette nouvelle. Même après la lecture des 17 autres textes, elle reste la plus marquante. Les ressors scénaristiques sont suffisamment bien gérés pour nous tenir en haleine jusqu’à la fin, donner de fausses pistes, faire trembler à la fois à cause d’une tension grandissante et du décor glacial d’une tempête de neige qui va piéger les personnages sur le col d’une montagne. La fin a su me surprendre et, même si nous manquons peut-être d’éléments pour l’accepter tout à fait, la licence de la folie, le prétexte de la tempête, rendent tout assez vraisemblable.

Cauchemars, Maniak
Le texte était court, il sera malheureusement difficile d’en parler sans trop le révéler, mais j’ai apprécié l’exercice auquel l’auteur s’est prêté. L’idée était tordue (il faut bien le dire !), elle demandait un effort de neutralité narrative pour fonctionner jusqu’au bout et ne pas nécessiter d’explications détaillées sur l’univers inconnu dans lequel le lecteur arrive brusquement aux dernières lignes. L’écriture très visuelle, servie par des phrases courtes, marche très bien.

Marie-Calice, Missionnaire de l’extrême, Nelly Chadour
Inspirée par les débats qui enflamment les grenouilles de bénitier chaque année quand arrive le Hell Fest, Nelly Chadour nous plonge dans les pensées paranoïaques d’une fanatique catholique bien décidée à sauver quelques pécheurs parmi les sauvages adeptes du Métal. C’est un joli pied de nez aux détracteurs du festival. La tonalité est légère, drôle, et même si j’ai été un peu moins convaincue par la conclusion, je me dois de conseiller la lecture de cette nouvelle à tous les habitués du Hell Fest.

La nuit où le sommeil s’en est allé, Cyril Amourette
Il y a, pour commencer, une plume très élégante. J’ai beaucoup aimé l’idée d’un carnet tenu au jour le jour dans un monde où le sommeil s’en est allé qui m’a à la fois rappelée les premiers chapitres de Sandman et la manière qu’a J. G. Ballard de faire basculer les repères de toute une civilisation à partir d’un dérèglement dans l’univers. (Il me semble d’ailleurs avoir lu après coup que Cyril Amourette était un amateur de l’auteur.) J’ai apprécié imaginer ce que serait une existence d’où le sommeil est banni et la destruction incroyablement rapide de la société que cela implique. Finalement, un scénario apocalyptique très simple, qui ne demande même pas de grandes catastrophes naturelles pour donner froid dans le dos.

C15 Herr Mad Doktor
Déjà remarqué dans l’anthologie Créatures, Herr Mad Doktor continue de très bien s’illustrer avec une écriture intelligente et un art de la nouvelle maîtrisée. En s’aventurant dans une histoire d’anticipation sociale qui révèle une sorte de folie collective, l’auteur crée un univers à part entière, qui invite une réflexion plus philosophique. La fin est assez habile pour échapper au côté donneur de leçon en offrant, au contraire, une chute aussi logique qu’inquiétante. Certainement l’interprétation du thème que j’ai préférée.

Le maître des belougas, Sylvie Conseil
Dans un asile, deux patients se rencontrent. L’un prétend voir un autre monde, l’autre, obsédé par le blanc, rêve d’un bélouga de compagnie. Un texte qui développe un bel univers onirique, en abordant la folie sous un regard presque tendre.

La Maman de Martin, Morgane Caussarieu
Martin est un enfant adopté. Sa grosse tête effraie sa mère et ses céphalées lui font vivre un véritable cauchemar. Pourtant, il aime sa mère, sans mesure. J’ai été assez contente de retrouver l’écriture de Morgane dans une histoire qui, pour ne pas faire exception, est aussi violente que dérangeante. Une relation complexe lie Martin et sa mère, faite de rejet et d’amour disproportionné. L’enfant nourrit des pensées très simples d’un bout à l’autre de l’histoire. Tandis que la tension monte, le style n’évolue pas, ce qui appuie le malaise du lecteur.

Les soupirs du voyeur, Corvis
Voilà une nouvelle qui traite d’un bout à l’autre de sexe, des pratiques les plus sages aux plus criminelles, sans jamais perdre une certaine élégance de langue. C’est cru, malsain, parfois choquant, jamais repoussant. J’ai beaucoup aimé le point de départ, qui ne manquait pas d’humour. La confidence d’un homme impuissant qui ne peut vivre ses désirs qu’à travers les actes d’un autre conduit à une plongée progressive dans l’horreur. L’auteur en appelle aux côtés les plus voyeuristes du lecteur, car la chute dans la perversion a toujours cette fascinante attraction.

Le Décalage, Ludovic Klein
Quelle meilleure manière de terminer un recueil sur la folie que par le témoignage fictif d’un jeune homme qui essaye de renouer avec son quotidien après des années en hôpital psychiatrique ? La première partie donne beaucoup de vérités tranchantes. Mais j’ai moins aimé la seconde moitié qui m’a donné le sentiment que l’auteur se perdait un peu en cours de route pour trouver une fin. Dommage, un monologue un peu plus creusé sur la distance qu’éprouve le narrateur vis-à-vis de ce monde « après l’hôpital » aurait suffit.

L’autre plus de ce recueil est aussi dans sa réalisation. La couverture est très belle dans ses tons rouges et bleus foncés, et chaque texte est illustré par un artiste différent, sur des pages couleurs et glacées. Toujours un plaisir pour les yeux.

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Anno Dracula – Kim Newman

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annodraculaIntrouvable au moment où j’ai découvert son existence, Anno Dracula semblait trop en avance sur les modes littéraires françaises pour réussir son entrée en librairie au début des années 90. Quand Bragelonne a finalement réédité le premier volume, je n’ai pas hésité très longtemps avant de me le procurer. Puis, comme très souvent quand une lecture ne me semble pas très urgente, le temps a passé. Je me suis finalement lancée le mois dernier. Une bonne découverte dans l’ensemble.

Résumé : La dynamique de l’histoire est la suivante : Et si le Dracula de Bram Stoker avait gagné ? En 1888, le comte vampire a épousé la reine Victoria, les vampires se sont intégrés à la société humaine. Mais l’équilibre fragile de cette nouvelle société est perturbé par une série de crimes perpétués contre des femmes vampires. Le coupable ? Un certain Jack L’Eventreur…

Critique :

Beaucoup de bonnes choses sont à relever dans Anno Dracula. Il est d’abord très agréable de croiser une série de personnages aux noms familiers qui appartiennent aussi bien à l’Histoire qu’à la fiction. Certains ne feront que passer, d’autres auront un rôle plus important.  Nous rencontrons Jekyll, Oscar Wilde, Bernard Shaw sera parfois cité, plusieurs scènes se passent au Diogene’s Club… Chaque référence est un hommage à la littérature britannique du XIXe siècle dont les livre est un héritier direct. Nous sommes invités à un jeu de metalecture qui donne souvent à l’avance les clés du récit. Mais la plupart des noms ne servent qu’au clin d’œil pour construire un monde où les œuvres majeures de l’époque victorienne sont réelles. L’auteur se concentre en particulier sur les protagonistes secondaires de Dracula. Newman interroge une victime directe du comte, le Docteur Seward, courtisan désabusé de Lucy.
Distrayante, l’intrigue du tueur de Whitechapel est un bon moyen de révéler les problèmes que peut rencontrer une civilisation dominée par une créature tyrannique venu d’un autre temps. Vlad Tepes veut modeler le monde à sa vision de fanatique religieux tout juste sorti du Moyen-âge, ce qui implique beaucoup d’exécutions arbitraires et une ingérence totale de la capitale. Dans ce joyeux chaos, les vampires ne sont pas plus chanceux que les humains. Comme l’auteur le souligne avec un certain cynisme, la plupart des « ressuscités » meurent bien avant d’avoir dépassé un siècle, tués par leurs semblables, affaiblis par un appétit difficile à sustenter. En effet, le sang humain est une denrée rare pour les pauvres qui n’ont pas les moyens de s’en faire livrer, quand une milice vampirique n’hésite pas à condamner les meurtres de leurs pairs. Plus que les emprunts au thriller, j’ai surtout été séduite par l’intelligence avec laquelle était dépeintes les créatures. A la fois figures pathétiques et tumeurs malgré-elles de Londres, on ne peut pas dire qu’elles inspirent l’admiration.

Le duo vampire/humain (Genevieve et Charles) qui domine le récit entretient à ce titre des rapports très intéressants, un amour passion impossible qui n’a rien de romantique. Immortelle depuis cinq siècles, Geneviève est désespérément réaliste sur l’avenir de ses sentiments. L’homme qu’elle aime finira par vieillir. Elle pourrait le transformer, mais le temps finirait par les séparer. Le vampire reste condamné à sa nature d’être solitaire.
Un autre aspect abordé est la ligne fragile entre animalité et humanité au moment de la transformation. Le basculement est d’autant plus rapide avec une personne qui s’est imposé trop de limites, un véritable fléau pour les dames guindées de la société victorienne.
En bref, de nombreux petits détails en amont de l’histoire principale ajoutent beaucoup de réalisme à l’univers, et montrent une réflexion très poussée de la part d’un auteur qui maîtrise parfaitement son sujet.
Si le fin mot de la série de meurtre est annoncée très rapidement, l’idée de base est amusante et une série de rebondissements parvient à nous tenir en haleine jusqu’au bout, même si l’action piétine parfois. Le tout n’est pas de trouver le tueur, mais de voir comment cette catastrophe annoncée pourra bien se terminer. Certes, le final a un côté un peu brouillon, mais je n’ai pas trouvé qu’il gâche l’ensemble. Il permet simplement de refermer une chronique avant de nous plonger quelques 50 ans plus tard, dans une autre époque, pour Le Baron Rouge.

Pour conclure, je ne parlerai pas d’une révélation littéraire (le style manque de rythme) mais assez de bonnes idées pour mériter la lecture des amateurs d’uchronies et de réinterprétation des mythes. La période historique dépeinte ne souffre pas de l’idéalisation un peu trop fréquente du XIXe siècle dans les roman fantasy contemporains qui s’y intéressent, une bonne nouvelle pour les blasés du steampunk. L’écriture rappelle même celle du feuilleton populaire. J’espère avoir le temps de lire la suite dans les prochains mois.

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Le Chemin d’Ombres – Patrick Eris

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couv1024159Un livre, une rencontre, et maintenant, la critique. Publié en 1989 aux éditions Fleuve Noir, Le Chemin d’Ombre a trouvé une seconde vie en 2013 dans la collection poche de Lokomodo. Bien que l’action se passe en Angleterre, il n’est donc plus trop tard pour découvrir avec Patrick Eris un petit thriller d’anticipation à la française.

Histoire : Dans un futur proche, un groupe de psychologues, médecins et ingénieurs se réunissent autour d’une invention qui doit établir une connexion entre les rêves. Coupés du monde en pleine campagne anglaise, ils font passer une série de tests à trois malades à la psyché brisée. Les résultats ne sont pas très probants. Mais quelques meurtres inexpliqués sèment bientôt la confusion dans le pays.

Une vingtaine d’années après sa publication, Le Chemin d’Ombre a subi une grande réactualisation. Au lieu de revenir avec une SF un peu datée, Patrick Eris a laissé au placard les vieilles technologies de la première version pour celles qui nous entourent. Avec son écriture très moderne, le roman parvient à donner l’illusion de la nouveauté dans le catalogue des éditeurs.
La forme a l’avantage d’échapper aux modes littéraires qui ont marqué les années 80. Elle s’inscrit assez adroitement dans l’héritage fantastique laissé par le XIXe siècle puis Lovecraft en optant pour une action en huis-clos. Tous les éléments du roman d’horreur sont réunis : la grande maison perdue dans la campagne, le conciliabule des docteurs, l’étrange machine qui pourrait bien révolutionner le monde, et des cobayes perçus comme fous. Il ne reste plus qu’à laisser les personnages faire monter la tension jusqu’à l’éclatement final.

L’intemporalité du livre rend, finalement, l’intrigue assez secondaire. On apprécie l’ambiance vieillie du décor dans un univers contemporain, et les portraits des personnages clés qui sont l’un des points forts du livre. Si tout commence à travers le regard d’une psychologue (Marion), le lecteur découvrira très vite le passé déchiré des êtres sensibles qu’un groupe d’intellectuels va projeter froidement dans le monde des rêves. Vont-ils y trouver la paix ? L’incroyable invention réussira-t-elle là où les plus grands spécialistes de la psychiatrie ont baissé les armes ? Ce n’est pas l’important. L’écriture très fluide de l’auteur, la sensibilité de ses observations, permet surtout quelques grands moment de plaisir avec des passages très justes sur la souffrance des rejetés, des oubliés. Tous, piégés dans le refus de la réalité, cherchent à vivre sans parvenir à se réconcilier avec un vécu troublé. Si les caractères ne sont pas très appuyés, en tenant parfois trop de l’archétype médical, la simplicité et l’évidence des mots employés font passer de très bons moments.
Plus faible restera le thème du roman. Dans les années 2010, les rêves communs qui s’incarnent dans la réalité ont été rebattus sous toutes les formes, et Le Chemin d’Ombres, avec sont format très court, apporte peu d’idées. La quête des personnages soumis à l’expérience scientifique est très prévisible. On quittera donc l’histoire sans avoir rien appris, mais avec un souvenir assez ému pour les âmes perdues qui ont croisé notre chemin le temps d’une lecture.

Le Chemin d’Ombres
est ce genre de titre que l’on peut dévorer en une journée. Le style coule tout seul, l’ambiance est agréable, le rythme ne laisse pas un seul temps pour l’ennui. Plus proche de la novella que du roman par sa structure peu attachée aux détails, c’est aussi une très bonne entrée dans l’univers d’un auteur français familier d’une tradition fantastique qui prend ses racines en Grande-Bretagne et capable d’adopter avec naturel une narration assez anglo-saxonne. De ce point de vue, je dois dire que je n’avais pas adhéré si facilement à l’écriture d’un hexagonal depuis très longtemps. A mettre sans hésiter entre les mains d’adolescents égarés quelque part entre les rayonnages dystopies et urban fantasy des mauvaises productions young adults.

Note : Ah, et j’allais presque oublier mes remarques habituelles sur la couverture… Je tiens donc à ajouter que l’illustration est vraiment très jolie. ça fait même très pochette d’album pour un groupe abonné aux scènes obscures.

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Créatures – Collectif aux éditions de La Madolière

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creaturesQuand on achète la production d’une petite maison d’édition, on ne sait jamais très exactement à quoi s’attendre. En novembre dernier, La Madolière organisait une soirée dédicace pour la sortie de sa nouvelle anthologie. Une belle surprise.

Déjà, la couverture. La Madolière se démarque habilement de tous les petits projets éditoriaux des littératures de l’imaginaire actuelles en évitant l’écueil de l’image épique colorisée en fausse 3D. S’il y a bien des figures féminines lascives, elles s’intègrent dans un cadre couleur plus travaillé, plus sombre aussi, avec un crâne fondu en arrière-plan qui ne frappe pas le regard d’emblée. Bref, c’est un bon boulot, digne d’un album graphique. L’illustrateur vient d’ailleurs du monde des comics et m’a dessiné un chouette Wolverine sur l’une des pages, sans doute perturbé de ne l’avoir rencontré dans aucune histoire. Car, si le x-man le plus populaire de Marvel ne se mêle pas à l’intrigue des nouvelles, les mutants de tous bords y sont très présents.

Le contenu du collectif respecte parfaitement le pacte tacite instauré par l’illustration. Il ne faut pas s’attendre à rencontrer le folklore habituel de l’urban fantasy. Les fées, sirènes, loup-garous et vampires brillent par leur absence. Chaque auteur a essayé de créer autre chose. Il s’agira parfois d’une créature inventée mais aussi, très souvent, d’un jeu sur ce qu’évoque le mot même de « créatures ». Pourquoi pas un clone, un enfant, un clochard ? Toujours dans la diversité, les gens littéraires se croisent. Si les ambiances pesantes, horrifiques dominent, beaucoup de textes se limitent au fantastique et certains s’aventurent dans la science-fiction.
Malgré la qualité de la plupart des nouvelles, tout n’est évidemment pas égal mais l’essentiel de mes reproches sera plus tourné sur la structure que sur l’écriture. Nous avons de belles plumes, mises au service d’histoires dont l’impact semble parfois un peu faible. Par exemple, lorsqu’une atmosphère est bien installée, j’ai tendance à rester sur ma fin en tombant, finalement, sur une conclusion trop attendue, ou trop confuse.
Plutôt que décrire chaque texte, je vous laisserai donc avec mon Top 5 et un aperçu de ce qui vous attend.

Chrise in Chrysalide – Stéphane Croenne
L’auteur écrit le monologue très poignant d’une enfant née sans bras ni jambes. L’écriture a réussi à me garder du début à la fin en résistant aux excès pathétiques malgré la détresse de la narratrice. La fin est, quand à elle, parfaitement réussie pour un texte d’horreur. Un petit bémol cependant : l’âge très jeune de la fille (à peine dix ans) rend assez peu crédible son registre de langue, aussi plaisant soit-il.

Le Miracle de la vie – Morgane Caussarieu
La courte et efficace histoire de l’accouchement d’une adolescente de quatorze ans, dont la mère pro-vie a refusé l’avortement. Avec une précision clinique et des ajouts fantastiques, difficile d’en ressortir sans estomac retourné, ainsi qu’une brûlante envie de l’envoyer à quelques membres de civitas, histoire de les dérider un peu.

Manuel d’Observation à l’usage des amateurs de Rouge-Gorge – Marie-Anne Cleden
Je ne pensais pas que cette nouvelle serait un coup de cœur avant d’en lire la fin. Mais force est de reconnaître qu’elle est bien construite, et très drôle puisqu’elle donne une réponse à cette question loufoque : Que se passerait-il si un rouge-gorce garou rencontrait une fan de bit-lit ?

L’Organiste – Sébastien Parisot
Un jour, les organes décidèrent de prendre leur indépendance, l’ordre du Monde en fut bouleversé. Histoire étrange, volontairement absurde, je ne saurais dire si j’ai pris un réel plaisir à la lire, mais on ne peut qu’être admiratif du travail de l’auteur. Car il fallait pouvoir faire tenir cette idée d’un bout à l’autre, rendre visuellement crédible une société d’organes. Le pari est gagné, c’est original, osé, et ce n’est pas très loin du conte philosophique (sous acide).

XXL – Mathieu Fluxe
Dernière place gagnée de justesse pour trois raisons. D’abord, le ton du récit colle très bien à l’histoire. Ensuite, le thème est amusant : un homme pourvut d’un très gros membre, fait carrière dans le porno avant de se faire greffer un tentacule pour lui donner une taille encore plus démesurée et rejoindre les freaks de l’érotisme. La fin donne même une leçon au personnage comme au lecteur, avec un second degré qui évite toute maladresse moralisatrice.

Maintenant que je suis lancée, j’aimerais évoquer d’autres textes dont l’ambiance m’a retenue, comme Le Gardien de Guillaume Lemaître ou Créatures de l’Asphalte de Gaëlle Saint-Etienne. Il est impossible de ne pas être réducteur avec 20 textes dont chacun ont des qualités particulières. Pour découvrir des auteurs français appuyés par un bon concept éditorial, le mieux est donc encore de se procurer ce livre et se faire sa propre opinion en compagnie d’auteurs qui sortent des sentiers un peu trop rebattus de la production imaginaire actuelle.

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L’opéra macabre – Jeanne Faivre d’Arcier

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1307-opera_orgUne trilogie de vampires française, vraiment ? Avec un auteur souvent comparé à Anne Rice ? Pourquoi pas. J’ai laissé la curiosité me tenter avec d’autant moins de résistance que les romans ont été écrits bien avant une vague bit-lit qui me rend très méfiante vis-à-vis des femmes spécialisées dans la reprise du mythe.
Comme les deux premiers tomes, après une longue absence éditoriale, ont été rassemblés sous une seule couverture par Bragelone, j’ai pris le temps de découvrir chaque titre avant d’écrire une critique. D’ailleurs, si j’apprécie l’initiative de l’éditeur, je suis restée aux bons vieux « Pocket Terreur ». La vague des illustrations kitch pour les littératures de l’imaginaire, c’est un peu comme la bit-lit, une épidémie, un fléau, un mal que je rejette. Ce n’est pas que je ne veux pas soutenir les auteurs… Mais je me sens coupable de posséder des livres que l’on dirait destiné à 1) une adolescente de quinze ans 2) des livres érotiques bas de gamme.
Cependant, L’Opéra Macabre a de très bons arguments pour attirer les amateurs de fantastique.

Rouge Flamenco

Au début, Jeanne Faivre d’Arcier était une jeune femme passionnée par The Mascarade et fascinée par l’univers d’Anne Rice. Ces belles références donnèrent une histoire sympathique, que l’on trouvera originale aujourd’hui mais qui, pour l’époque, reste encore trop proche du récit de fan. On appréciera le caractère fort de la vampire Carmilla, la capacité de l’auteur à imposer de véritables héroïnes, dont l’intelligence n’a rien d’artificiel. Au bout de la plume, se trouve une personne cultivée. Les références historiques sont claires, maîtrisées, les points scientifiques donnent l’illusion de la vraisemblance, le style est, quand à lui, irréprochable. Il manque cependant quelque chose, un rien d’aisance dans les phrases, souvent trop ampoulées, pour nous mettre tout à fait à l’aise.

A l’instar D’Entretien avec un vampire, Jeanne Faivre d’Arcier fait le choix d’une confidence. Avant le troisième acte, Carmilla livre son passé à un ami vampire. Malheureusement, le discours direct manque de naturel. Tout est beaucoup trop rigide. J’ai lu sans prendre une seule fois goût à l’écriture. Les péripéties étaient là. La rythmique, les accroches, beaucoup moins. L’ensemble manquait de vie… Certes, quoi de plus normal pour un vampire ? (lol) Au niveau de l’intrigue, rien de très exceptionnel non plus. La dame vampire laisse défiler son histoire de manière assez linéaire. Nous n’explorons pas vraiment la profondeur des caractères de chaque protagoniste.
Ayant lu ce premier volume en novembre, mes souvenirs sont assez confus, signe que les aventures de Carmilla ne m’ont décidément pas beaucoup marquées. Si la suite n’avait pas annoncé un scénario en Inde, je ne pense pas que je serais allée plus loin.
J’ai laissé une seconde chance à Madame Faivre d’Arcier. Je ne l’ai pas regretté.

La déesse écarlate

L’avantage de La déesse écarlate est qu’il se lit très bien indépendamment de Rouge Flamenco. S’il faut n’en garder qu’un seul, préférez celui-ci, mieux écrit et, surtout, plus original. Pour ce nouvel opus, Jeanne Faivre d’Arcier opte pour une structure un peu plus fluide et ambitieuse. Exit la première personne, le point de vue unique, tout est à la troisième personne, et, bien que Jonathan reste le personnage principal, d’autres consciences sont de la partie.
Enfant maudit de l’Inde, Jonathan est à peine né que, déjà, les vampires cherchent à le tuer. Ses parents l’abandonnent à un journaliste français et sa femme indienne en donnant une consigne très claire : l’élever en France, ne jamais essayer de retrouver ses origines. Mais Jonathan est un bambin des plus curieux, hanté par les visions d’une belle dame rouge, capable de s’exprimer dans les langues primitives d’Asie avant même de savoir parler… Lorsque sa meilleure amie est kidnappée par une mystérieuse secte appelée L’Hibiscus rouge, le jeune homme renonce à sa vie tranquille et sans histoire d’enseignant pour explorer l’Inde à la recherche des criminels ou, peut-être, de Mâra, la déesse écarlate de ses nuits les plus fiévreuses…

Le voile sera levé peu à peu sur l’étrange passé qui unit la mère des vampires au jeune homme, allant jusqu’à nous révéler des origines de vampiriques qui empruntent au panthéon hindou. Je brûle de vous en dire plus, mais ce serait vous gâcher d’agréables découvertes. L’auteur joue avec les croyances en la réincarnation, perturbe totalement le mythe en plaçant les buveurs de sang dans un folklore où l’idée de vie éternelle elle-même n’a pas la même puissance : toutes les âmes finissent par renaître. En créant des vampires, Mâra perturbe le cycle de la réincarnation.
Autre point très agréable, les dieux existent, se querellent, participent à l’action. D’un chapitre à l’autre, Shiva, Khâli, Yama, et d’autres apportent au roman un second degré assez jubilatoire. Si le début en France est un peu plat, j’ai vraiment été conquise par la mise en scène de toutes ces légendes. Avant, je ne connaissais pas grand-chose à la culture hindoue. Après La déesse écarlate, tout est devenu plus limpide.

L’histoire d’un amour plus fort que les réincarnations échappe très habilement à la niaiserie, et au romantisme. Derrière un corps et un visage parfait, Mâra est l’incarnation de la bête, et c’est cette bête sanglante, dangereuse, porteuse de mort, qui attire Jonathan, un jeune homme lisse, trop pur pour ne pas dissimuler, dans le fond, un monde de perversités. C’était bien pensé. Il n’y aura donc pas de promesse de vie éternelle à deux. Le vampire a ici l’effet révélateur de tout bon démon érotique, il donne au héros une porte vers la démesure dans un voyage initiatique absolument inversé. De toute manière, on peut dire que la relation de ces deux âmes est trop tordue depuis le début, Jonathan se rêvant sous les traits d’un enfant de douze ans qui brûle de désir pour la dame vampire, alors maîtresse de son père. L’attraction irrationnelle des corps, plus que de l’esprit, est le moteur de cette possible réaction, leur drame étant de n’avoir pu consommer leur amour dans une vie antérieure…

La déesse écarlate mérite sa place dans une bonne bibliothèque consacrée aux buveurs de sang, pour ceux qui préfèrent les frissons, la perversion, aux fantasmes trop sages. Bon moment de lecture, il passera cependant à côté du roman culte à cause, toujours, d’un certain manque de profondeur de la part des personnages. Le chaste Jonathan tient bien son rôle, mais un caractère moins superficiel et attendu aurait été préféré. Le rôle de l’amie humaine qu’il veut sauver et qui, devient finalement une sorte d’entrave à l’explosion de ses pulsions sexuelles est amené de manière assez bancale. Heureusement, la fin échappera au retournement que l’on pourrait craindre. Elle est parfaite, logique, satisfaisante, et pourtant cruelle.

Note : Ce deuxième tome d’une trilogie annoncée est resté sans suite près de vingt ans. Tout semblait tombé à l’eau mais, l’année dernière Jeanne Faivre d’Arcier, a livré une « suite », Le dernier vampire. J’essayerai de le tenter un jour.

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