May 16, 2013 by

Le ventre de Paris – Emile Zola

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le-ventre-de-paris-1245Parmi tous les livres que j’ai terminé ces derniers temps, le roman d’Emile Zola n’était pas censé faire l’objet d’un article. Mis au programme d’un séminaire de M1, je lisais paresseusement Le ventre de Paris depuis l’année dernière avec la vague idée de le terminer un jour (c’est dire si j’étais passionnée…). Comme j’éprouve une certaine névrose à l’idée de poser définitivement un livre sans en avoir tourné la dernière page, je me suis forcée tout le mois à avancer un petit peu chaque jour pour en venir à bout. Finalement, il faut que je vous parle de mon calvaire…

Sans jamais avoir ouvert un Zola délibérément, je n’avais pas de mauvais souvenirs avec cet auteur. A force d’entendre les adolescents dire combien son écriture était terrible, j’avais été agréablement surprise par L’Assommoir en seconde et plutôt emballée par La Curée quand, fraîchement sortie du lycée, j’entamais une première année de fac (mais après La Chartreuse de Parme, tout semblait génial). L’idée d’être un peu poussée par les études pour découvrir une nouvelle aventure des Rougon-Macquart me réjouissait assez. Est-ce à cause du titre ? A cause d’un regard plus critique depuis ? Sans avoir jamais été aux pieds du maître du naturalisme, je n’ai pas retrouvé une seule fois l’enthousiasme des débuts.

Résumé :
Entre Napoléon, Charles X, Louis XVIII, Louis-Philippe et Louis-Napoléon, la politique française post-révolution a connu une entrée dans le XIXe siècle violente, perturbée, agitée de complots et d’émeutes populaires. C’est dans ce contexte que Florent, beau-frère de Lisa Macquart s’est évadé du bagne de Cayenne. Déporté par erreur après le coup d’état du 2 décembre 1851, l’ancien instituteur s’installe chez son frère charcutier et devient inspecteur de la marée. Mais, très vite, la bourgeoisie des halles se sent menacée par l’intrusion d’un étranger si maigre dans ses vies bien rangées… Par le jeu des méfiances et jalousies, Zola développe alors le thème de la bataille des gras et des maigres, des riches et des pauvres.

Critique :
Les descriptions de Zola atteignent une virtuosité qu’on ne pourrait nier. Avalanche de goûts et d’odeurs s’écrasent dans notre esprit comme des fruits pourris sur le pavé dès le premier chapitre. La profusion d’aliments soulève le cœur, atteint une dimension pornographique écœurante mais brillante si l’on considère qu’elle se veut le reflet de la corruption de tous ces « gras » qui y vivent. Les évocations sont fortes, s’imposent avec plus de netteté qu’un tableau mais finissent par alourdir la main d’un auteur qui oublie de glisser, çà et là, une modération nécessaire à la pertinence d’une œuvre. Portrait vivant des halles, Le ventre de Paris tire de plus en plus vers la caricature au point, m’a-t-il semblé, de noyer dans les pelures de légume la sensibilité d’un lecteur qui ne sait plus très bien quel personnage soutenir. La « leçon » à tirer de la fin m’aura donc laissée de marbre, pour ne pas dire autant ennuyée que le reste du livre… Avec ses grands pas d’éléphants, Zola rappelle ses intentions toutes les cinq phrases, donc…
La caricature domine également la psychologie de chaque personnage. Pour faire tenir le système des « gras et des maigres », il fallait rester en noir et blanc, avec quelques touches de gris, bien sûr, mais trop artificielles pour délayer le ton. Bourgeois méchants, cupides, vieille fille sournoise, grosses dames près de leurs sous, révolutionnaires brailleurs, coureuses et simplets, tous les clichés du petit peuple embourgeoisé y passent. On parlera d’une synthèse, d’un moyen de montrer des caractères types, mais, devant aussi peu de nuances, je cherche encore la réalité de ces personnalités et je me demande, surtout, comment un écrivain autant bouffi de préjugé, a pu atteindre une telle notoriété auprès des classes moyennes et ouvrières. La psychologie peut fouillée des protagonistes devient particulièrement agaçante et flagrante lorsque l’auteur se sent obligé de rappeler à chacune de leurs apparitions à quel point leur nature est d’être comme ceci ou comme cela.

Et Le ventre de Paris tourne et s’enfonce sur lui-même. A peine arrivé à la moitié, le roman peine à se renouveler, se perd dans des scènes inutiles visant à rappeler encore, et encore, la saleté des lieux, des âmes, dans une contemplation complaisante d’une vérité fantasmée par les théories naturalistes. Moins déformé que les autres, Florent est une présence transparente, presque fantomatique. Par effet de contraste, il est évident que l’auteur est de son côté, que le lecteur doit l’être, mais sa langueur finit presque par donner raison à ses persécuteurs (ou je suis peut-être dans un désaccord trop profond avec Zola pour comprendre).
Les méthodes de Zola me plaisent peu, et, malgré ses efforts culinaires, je reste plus dégoûtée par la sorte de bien-pensanse inversée qui se dégage du texte, comme une impression de lavage de cerveau qui m’empêchait de lire trop de pages à la suite, avec cette petite voix qui ne cessait de me seriner « Regarde ! Regarde ! Regarde ! ». Ecran de fumée que tout cela, grotesque mise en scène qui ne se range à aucun moment du côté des « maigres » aux prétentions révolutionnaires. On en revient à ce trope désormais bien connu de l’étranger condamné à être éternellement rejeté par une société qui tient à garder son petit confort. Fait toujours tragique, évidemment, mais à par exagérer le pathos, Le ventre de Paris n’apporte pas grand-chose de plus.

A retenir pour sa description des halles imprégnées de leur époque, Le ventre de Paris est, d’un point de vue purement descriptif, une belle prouesse littéraire qui fait de Zola l’auteur rêvé des commentaires composés. Pour le reste, peu conquise, je préfère me détourner d’un encensement quasi obligatoire pour dire que je suis aussi peu partisane des structures que des idées de l’auteur. Je trouve d’ailleurs dommage cette habitude de mettre presque toujours Zola en duo avec Balzac, dont la finesse d’analyse reste troublante de nos jours, et j’aime dire à ceux que le premier a découragé de laisser une chance au second. Alors, Zola reviendra-t-il un jour dans mes lectures ? Peut-être… Mais pas tout de suite, après une année avec lui, je vais d’abord profiter d’une nouvelle année sans être narguée nuit et jour par l’un de ses livres.

9 Responses to Le ventre de Paris – Emile Zola

  1. Nyx

    Grâce à toi j’envisage de laisser une chance à Balzac, bravo ;). Par contre, Zola, vraiment, je doute pouvoir accrocher un jour (et ton billet ne m’aide pas à y croire). Cela dit, j’ai peut-être évolué depuis l’adolescence, il faudrait que j’en relise un tiens.

  2. UnityEiden Post author

    Mon parcours avec Zola est plus contradictoire parce que j’avais d’abord assez apprécié… Mais à force de lire d’autres auteurs classiques et d’être assez attentive au fond des oeuvres, ça ne marche plus très bien. Par contre, Balzac m’a bluffé à chaque fois que je l’ai lu. C’est un auteur qui arrive vraiment à aller au fond des choses en traitant tout type de caractère avec une sensibilité qui te fait dire “wah, même ça il l’a compris ?”. Il faut au moins laisser une chance aux Illusions Perdues, même si c’est un gros investissement de lecture (mais qui vaut le coup !).

  3. Elsinka

    “mais après La Chartreuse de Parme, tout semblait génial”
    => Oh, mais moi, j’adore “La Chartreuse de Parme” ! Gina del Dongo est l’une des héroïnes littéraires qui m’a le plus marquée. Bon, Fabrice et Clélia, no comment, mais Gina sauve largement le tout. 😀
    Bon, pour ma part, je n’ai pas lu “Le Ventre de Paris”, mais j’aime bien Zola. Pourtant, ça avait mal commencé ; ma première rencontre avec lui était un pur calvaire – et encore, je n’avais eu à lire que des nouvelles, et non tout un roman. xD Mais depuis, voilà, je suis devenue très sensible à son humour. Après, ça n’empêche que je préfère Balzac, mais Balzac c’est mon chouchou d’amour en même temps. <3
    Bonne journée ! ^_^

    • UnityEiden Post author

      J’ai un peu oublié Gina, je crois que Fabrice m’a vraiment traumatisée en fait xD. Les héros romantiques de ce type me sont très rapidement pénibles, alors le suivre sur plus de 500 pages était assez douloureux à l’époque où j’ai dû lire la Chartreuse… :/ Il faudra sans doute que je trouve le courage de retenter avec Stendhal ^^.
      Zola est vraiment un auteur avec lequel je suis très partagée. Quand il ne s’enfonce pas dans des lourdeurs (ce que je repproche au Ventre de Paris), il est assez agréable à lire, et je reste très envieuse de l’imagination qu’il parvient à convoquer dans ses descriptions. Sur le fond idéologique et le traitement des personnages, c’est un autre débat. Je n’ai pas dû lire les bons titres pour trouver son humour (en tout cas, il ne me semble pas que ce soit très présent pour Le ventre de Paris xD).
      Au moins, nous sommes en parfait accord pour Balzac ! 😀

      • Elsinka

        Lis “Pot-Bouille”, je l’avais trouvé très drôle (bon, il est aussi très horrible en même temps xD je me rappelle vaguement d’une scène d’accouchement assez glauque, par exemple).

  4. Jennifer

    Quelle belle critique !!! J’ai adoré te lire. De Zola, je ne connais que Germinal, un ouvrage que j’ai pris grand plaisir à livre. Je suis originaire du Nord, peut-être cela a-t-il influencé mon jugement ! J’ai ses oeuvres à lire dans ma bibliothèque, et fort heureusement ta critique ne me décourage pas mais m’incite plutôt à la curiosité ! Cependant, tellement de belles phrases ont été écrites à propos de Zola que se renouveler dans une critique semble particulièrement difficile. Un exercice que tu as pourtant su accomplir élégamment !

    • UnityEiden Post author

      J’entends beaucoup de personnes très enthousiastes sur Germinal mais ça doit être un des Zola qui me tente le moins, bien qu’étant du Nord aussi :). Un jour, je franchirai le pas !
      Merci pour ton commentaire en tout cas, critiquer Zola (auteur assez intouchable) était un peu risqué et je suis contente que tu aies apprécié mon article et surtout, qu’il ait piqué ta curiosité. Pour un tel auteur, il est de toute façon impossible d’être entièrement négatif, et nourrir le débat sur des oeuvres classiques en confrontant les points de vue est toujours passionnant. 🙂

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