couv1024159Un livre, une rencontre, et maintenant, la critique. Publié en 1989 aux éditions Fleuve Noir, Le Chemin d’Ombre a trouvé une seconde vie en 2013 dans la collection poche de Lokomodo. Bien que l’action se passe en Angleterre, il n’est donc plus trop tard pour découvrir avec Patrick Eris un petit thriller d’anticipation à la française.

Histoire : Dans un futur proche, un groupe de psychologues, médecins et ingénieurs se réunissent autour d’une invention qui doit établir une connexion entre les rêves. Coupés du monde en pleine campagne anglaise, ils font passer une série de tests à trois malades à la psyché brisée. Les résultats ne sont pas très probants. Mais quelques meurtres inexpliqués sèment bientôt la confusion dans le pays.

Une vingtaine d’années après sa publication, Le Chemin d’Ombre a subi une grande réactualisation. Au lieu de revenir avec une SF un peu datée, Patrick Eris a laissé au placard les vieilles technologies de la première version pour celles qui nous entourent. Avec son écriture très moderne, le roman parvient à donner l’illusion de la nouveauté dans le catalogue des éditeurs.
La forme a l’avantage d’échapper aux modes littéraires qui ont marqué les années 80. Elle s’inscrit assez adroitement dans l’héritage fantastique laissé par le XIXe siècle puis Lovecraft en optant pour une action en huis-clos. Tous les éléments du roman d’horreur sont réunis : la grande maison perdue dans la campagne, le conciliabule des docteurs, l’étrange machine qui pourrait bien révolutionner le monde, et des cobayes perçus comme fous. Il ne reste plus qu’à laisser les personnages faire monter la tension jusqu’à l’éclatement final.

L’intemporalité du livre rend, finalement, l’intrigue assez secondaire. On apprécie l’ambiance vieillie du décor dans un univers contemporain, et les portraits des personnages clés qui sont l’un des points forts du livre. Si tout commence à travers le regard d’une psychologue (Marion), le lecteur découvrira très vite le passé déchiré des êtres sensibles qu’un groupe d’intellectuels va projeter froidement dans le monde des rêves. Vont-ils y trouver la paix ? L’incroyable invention réussira-t-elle là où les plus grands spécialistes de la psychiatrie ont baissé les armes ? Ce n’est pas l’important. L’écriture très fluide de l’auteur, la sensibilité de ses observations, permet surtout quelques grands moment de plaisir avec des passages très justes sur la souffrance des rejetés, des oubliés. Tous, piégés dans le refus de la réalité, cherchent à vivre sans parvenir à se réconcilier avec un vécu troublé. Si les caractères ne sont pas très appuyés, en tenant parfois trop de l’archétype médical, la simplicité et l’évidence des mots employés font passer de très bons moments.
Plus faible restera le thème du roman. Dans les années 2010, les rêves communs qui s’incarnent dans la réalité ont été rebattus sous toutes les formes, et Le Chemin d’Ombres, avec sont format très court, apporte peu d’idées. La quête des personnages soumis à l’expérience scientifique est très prévisible. On quittera donc l’histoire sans avoir rien appris, mais avec un souvenir assez ému pour les âmes perdues qui ont croisé notre chemin le temps d’une lecture.

Le Chemin d’Ombres
est ce genre de titre que l’on peut dévorer en une journée. Le style coule tout seul, l’ambiance est agréable, le rythme ne laisse pas un seul temps pour l’ennui. Plus proche de la novella que du roman par sa structure peu attachée aux détails, c’est aussi une très bonne entrée dans l’univers d’un auteur français familier d’une tradition fantastique qui prend ses racines en Grande-Bretagne et capable d’adopter avec naturel une narration assez anglo-saxonne. De ce point de vue, je dois dire que je n’avais pas adhéré si facilement à l’écriture d’un hexagonal depuis très longtemps. A mettre sans hésiter entre les mains d’adolescents égarés quelque part entre les rayonnages dystopies et urban fantasy des mauvaises productions young adults.

Note : Ah, et j’allais presque oublier mes remarques habituelles sur la couverture… Je tiens donc à ajouter que l’illustration est vraiment très jolie. ça fait même très pochette d’album pour un groupe abonné aux scènes obscures.