April 5, 2016 by

Fusées, Mon coeur mis à nu et autres fragments posthumes – Baudelaire

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couv25039808Ah Baudelaire ! C’est tout un monde qui nous semble assez net au début, quand on retient l’image du poète maudit à l’adolescence, puis qui se trouble, se gâte même, dès que l’on creuse un peu. Ma vie actuelle me tient de plus en plus loin des auteurs qui ont accompagné mes études de lettres. J’ai voulu profiter d’une proposition de partenariat des éditions Folio pour me plonger à nouveau dans un univers complexe, qui a été un matériel important pour mon mémoire et l’étude de l’émergence d’un romantisme noir.

Contenu : «Je veux faire sentir sans cesse que je me sens comme étranger au monde et à ses cultes», écrit Baudelaire à sa mère, le 5 juin 1863, dans une lettre où il explique le projet de Mon cœur mis à nu. En effet, le «cœur» qu’il met à nu n’est pas un cœur qui s’épanche en émois ou qui révèle ses secrets. C’est un cœur qui se gonfle de ressentiments. Seules quelques notes ont été conservées de ce livre «rêvé». On y trouve la trace d’une pensée provocatrice et paradoxale, dans une forme concentrée. Ces fragments n’en sont pas moins, comme l’écrivait leur premier éditeur, Eugène Crépet, en 1887, «le résumé de la vie intellectuelle et morale du poète». S’ouvre avec eux une seconde vie de l’œuvre de Baudelaire, plus fantasmée qu’accomplie, traversant ces années au cours desquelles le poète se recrée dans ce qui le détruit.

Objet particulier, ce livre n’est pas une œuvre complète, et on ne pourrait même pas dire qu’il contient une œuvre partielle. Ce sont plutôt des fragments de projets, de réflexions, d’idées éclatés et annotés. Sans connaître au minimum Les Fleurs du Mal, l’expérience serait donc assez aventureuse. Le lecteur est cependant plutôt bien guidé. Nous avons d’abord une introduction d’une quarantaine de pages, puis l’ensemble des feuillets de Baudelaire richement annotés. Là, il va falloir se préparer à jongler toutes les lignes entre le début et la fin de l’ouvrage pour saisir toutes les références, le corps analytique faisant le même nombre de pages. Baudelaire mentionne un certain nombre d’auteurs, de textes qui l’obsèdent les dernières années de sa vie, et il est agréable de retrouver également une sélection d’extraits pour les moins connus qui l’ont inspirés, ainsi qu’une chronologie biographique basée sur sa correspondance.

Beaucoup de maximes, de déclarations de l’auteur sont assez connues – familières des sites et recueils de citations – pour qu’on ne fasse pas d’immenses découvertes. Un certain nombre d’éléments se répètent aussi, en soulignant ses obsessions. Pour aborder Fusées, Mon coeur mis à nu et autres fragments posthumes, il faut donc s’intéresser à l’homme derrière le poète, à ses idées et engagements. Ce n’est pas toujours très beau à lire. Baudelaire est un auteur brillant, et un personnage qui va de l’ambivalent au détestable, parfois même au risible. Tous ses projets inachevés auraient-ils mérités d’aboutir ? Avec ce livre, je me suis souvent fait la réflexion que ce manque à sa bibliographie, quoique navrant pour lui, n’est peut-être pas une grande absence dans la littérature. C’est un homme centré sur lui-même que l’on découvre, raillant Rousseau tout en rêvant d’écrire à son tour ses Confessions, en mieux bien sûr, pour se venger de ses détracteurs, apaiser son orgueil blessé, prouver au monde à quel point il est Différent. J’ai toujours quelque sourire pour les personnes qui se représentent en grands sensibles, exceptionnels devant l’éternel. Et souvent, leur problème est le même que celui de Baudelaire : les jugements illogiques, contradictoires, basés sur un ressenti qui se veut absolu et devient assez pénible quand il y mêle ses réflexions misogynes ou son tempérament profondément catholique. Mais nous le lui accorderons, puisqu’il assume un plaisir de se contredire. (Postulat bien pratique diront certains !)

Et, après tout, n’est-ce pas son côté sanguin qui a permis à nombre de citations de ses œuvres inachevées de circuler malgré tout ? Baudelaire a la critique, la rébellion facile ; ce qui transforme plusieurs de ses déclarations en saillies délicieuses pour passer outre nos contrariétés. Alors j’ai goûté à ce plaisir coupable aussi, celui d’être parfois en profond désaccord avec lui, en déplorant sa paresse intellectuelle sur certains sujets et, en applaudissant les affirmations cyniques tout aussi catégoriques sur lesquelles nous tombions d’accord.

Ce n’est pas le livre qui fera aimer Baudelaire. Pour apprécier ses qualités littéraires, des œuvres complètes sont plus adaptées, et pour apprécier l’homme, il faudrait une biographie plus compatissante. Je pense d’ailleurs en avoir eu une meilleure impression à la lecture du chapitre que Georges Bataille lui consacre dans La Littérature et le Mal. Ici, le rapport est plus intime, plus neutre, c’est ce que j’ai apprécié. L’auteur s’exprime, les notes permettent de situer. Cela demande une certaine motivation mais j’ai aimé le sentiment d’être confrontée au poète d’une manière assez brute, ce qui m’a permis de me faire des avis assez libres, et souvent de m’interrompre pour y méditer seule. Je remercie les éditions Folio pour ce travail de recherche et cette lecture enrichissante.

Un extrait pour le plaisir :
J’ai un de ces heureux caractères qui tirent une jouissance de la haine et qui se glorifient dans le mépris. Mon goût diaboliquement passionné de la bêtise me fait trouver des plaisirs particuliers dans les travestissements de la calomnie. Chaste comme le papier, sobre comme l’eau, porté à la dévotion comme une communiante, inoffensif comme une victime, il ne me déplairait pas de passer pour un débauché, un ivrogne, un impie et un assassin.
Mon éditeur prétend qu’il y aurait quelque utilité, pour moi comme pour lui, à expliquer pourquoi et comment j’ai fait ce livre [Les Fleurs du mal], quels ont été mon but et mes moyens, mon dessein et ma méthode. Un tel travail de critique aurait sans doute quelques chances d’amuser les esprits amoureux de la rhétorique profonde. Pour ceux-là, peut-être, l’écrirai-je plus tard et le ferai-je tirer à une dizaine d’exemplaires. Mais, à un meilleur examen, ne paraît-il pas évident que ce serait là une besogne tout à fait superflue, pour les uns comme pour les autres, puisque les uns savent ou devinent, et que les autres ne comprendront jamais ? Pour insuffler au peuple l’intelligence d’un objet d’art, j’ai une trop grande peur du ridicule, et je craindrais, en cette matière, d’égaler ces utopistes qui veulent par un décret, rendre tous les Français riches et vertueux d’un seul coup.

3 Responses to Fusées, Mon coeur mis à nu et autres fragments posthumes – Baudelaire

    • UnityEiden Post author

      Wah ça me fait très plaisir d’avoir un message de ta part depuis tout ce temps ! Je ne savais pas que j’étais toujours lue. Merci pour cette fidélité ! 🙂

      • Nyxlapolicecomicsansms

        On ne prend pas assez le temps de le dire, je me suis dit qu’il était temps de laisser une petite trace de mes passages.

        Surtout n’arrête jamais d’écrire (et de me régaler par la même occasion).

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