Dix ans de bohème

Dix ans de bohème

Le nom d’Hydropathe vous dit-il quelque chose ? Il fut à l’origine d’une fabuleuse aventure littéraire et artistique à laquelle se joignirent les grands noms de Maupassant, Sarah Bernhardt ou encore Villiers de L’Isle-Adam. A leur tête, un personnage moins connu, Emile Goudeau, jeune poète Périgourdin lancé à la conquête de Paris.

Si vous aimez les ambiances fin XIXe, sa jeunesse rebelle et scandaleuse, nul doute que vous vous régalerez de ce témoignage riche en anecdotes et teinté d’humour. Si, à l’inverse, le XIXe ne vous évoque plus qu’un long et pesant cours de français sur l’Assommoir, jetez-y un coup d’œil sans hésiter car on savait s’amuser à l’époque (oui oui !). Goudeau nous raconte avec un large sourire les vils coups montés de leur charmante société. Chez les hydropathes, les farces ne sont pas tendres : feindre une dispute et un duel à mort ? Faire croire au décès de son compagnon à la presse, l’insulter durant la veillée funèbre au mépris de toutes conventions ? Aucun souci ! Il y a là de quoi faire passer pour de petits joueurs les adeptes de l’humour noir contemporain.

Après la Commune, la nouvelle génération se sent d’humeur révolutionnaire : « On criait à la mort de l’opérette, au renouveau du drame, à la renaissance d’une poésie, d’une poésie plus vivante, moins renfermée en des tabernacles par les mains pieuses des servants de la rime riche ; on voulait ranimer l’impassible muse, lui rendre les muscles et les nerfs, et la voir marcher, moins divine, plus humaine, parmi les foules devenues souveraines. ». Dix ans de bohème nous plonge dans la frénésie d’une jeunesse conquérante, en rupture avec les ancêtres. Chaque chapitre apporte de nouvelles aventures, de la création des hydropathes à des soirées de plus en plus peuplées, de plus en plus folles. On y déclamait des vers, on y buvait allègrement de l’absinthe en poussant la chansonnette. Bref, on riait bien. On s’amusait pour ignorer le malheur d’une « génération qui avait tant raison d’être pessimiste luttait par la gaieté contre les ennuis et les jaunisses. » Revenant sur les romantiques, Goudeau l’affirme encore : « mieux vaut être demeuré vivant grâce à l’insouciance, que d’être mort stoïquement de misère, en se drapant du manteau de héros byronnien. »
Au travers de ces pages, nous découvrons en même temps l’incroyable activité de la presse, les journaux littéraires qui, sur cette courte période, naissaient pour mourir en quelques numéros. D’autres anecdotes délicieuses font effet de véritables témoignages socio-historiques. Goudeau raconte ainsi comment la présence des femmes a pu être imposée aux réunions, alors que les lois voulaient les exclure. Nul doute que les choses changent profondément à la fin des années 1870. Hommes et femmes ne veulent plus rester à la place imposée par un monde trop cadré auquel ils ne croient plus.

On se réunissait parfois chez Nina de Villard (ici peinte par Manet)

On se réunissait parfois chez Nina de Villard (ici peinte par Manet)

 

Puis, vient la création du célèbre Chat Noir, un petit bar à l’origine, un simple couloir qui ne pouvait contenir qu’une vingtaine de personnes. Hélas, ils étaient bien une centaine à se presser à l’intérieur, au point de briser le mur de l’horloger d”à côté pour investir les lieux !
Et que de beau monde verra-t-on naître autour de ce bar ! Décadents, symbolistes, parnassiens s’accordent avec le Chat noir –  dit cabaret Louis XIII – et sa décoration quelque peu morbide (on y trouvait de vrais crânes). Verlaine et Mallarmée entrent en scène, place à une nouvelle génération. La folle aventure des hydropathes rejoint les souvenirs. Emile Goudeau en tire ce constat qui a la nostalgie est bons moments finis :
« Il faut que les bohèmes se succèdent et ne se ressemblent pas ; une génération a la bohème joviale, la suivante l’a triste ; j’ai comme une idée que les jeunes bohèmes futurs seront de plus en plus tristes : ils ont peut-être raison. Mais nous avons bien ri, je vous jure. »

Après avoir pénétré avec un réel enthousiasme dans le petit monde des années 1870/80, rencontré une foule de personnages aujourd’hui oubliés, ri de leurs facéties, on se sent un peu nostalgique aussi parce que cette mémoire est véritablement belle et vivante.
Bonne nouvelle pour ceux qui pourraient se laisser tenter (je vous assure que cela se dévore et c’est une manière très amusante de réviser ses mouvements littéraires), l’intégral se trouve sur gallica.
Les éditions du Champ Vallon ont quand à elles eu à cœur de réhabiliter ce texte en le complétant d’annexe, ce que je ne peux que saluer en passant pour un ouvrage curieusement inédit depuis 1888.

chat noir