creaturesQuand on achète la production d’une petite maison d’édition, on ne sait jamais très exactement à quoi s’attendre. En novembre dernier, La Madolière organisait une soirée dédicace pour la sortie de sa nouvelle anthologie. Une belle surprise.

Déjà, la couverture. La Madolière se démarque habilement de tous les petits projets éditoriaux des littératures de l’imaginaire actuelles en évitant l’écueil de l’image épique colorisée en fausse 3D. S’il y a bien des figures féminines lascives, elles s’intègrent dans un cadre couleur plus travaillé, plus sombre aussi, avec un crâne fondu en arrière-plan qui ne frappe pas le regard d’emblée. Bref, c’est un bon boulot, digne d’un album graphique. L’illustrateur vient d’ailleurs du monde des comics et m’a dessiné un chouette Wolverine sur l’une des pages, sans doute perturbé de ne l’avoir rencontré dans aucune histoire. Car, si le x-man le plus populaire de Marvel ne se mêle pas à l’intrigue des nouvelles, les mutants de tous bords y sont très présents.

Le contenu du collectif respecte parfaitement le pacte tacite instauré par l’illustration. Il ne faut pas s’attendre à rencontrer le folklore habituel de l’urban fantasy. Les fées, sirènes, loup-garous et vampires brillent par leur absence. Chaque auteur a essayé de créer autre chose. Il s’agira parfois d’une créature inventée mais aussi, très souvent, d’un jeu sur ce qu’évoque le mot même de « créatures ». Pourquoi pas un clone, un enfant, un clochard ? Toujours dans la diversité, les gens littéraires se croisent. Si les ambiances pesantes, horrifiques dominent, beaucoup de textes se limitent au fantastique et certains s’aventurent dans la science-fiction.
Malgré la qualité de la plupart des nouvelles, tout n’est évidemment pas égal mais l’essentiel de mes reproches sera plus tourné sur la structure que sur l’écriture. Nous avons de belles plumes, mises au service d’histoires dont l’impact semble parfois un peu faible. Par exemple, lorsqu’une atmosphère est bien installée, j’ai tendance à rester sur ma fin en tombant, finalement, sur une conclusion trop attendue, ou trop confuse.
Plutôt que décrire chaque texte, je vous laisserai donc avec mon Top 5 et un aperçu de ce qui vous attend.

Chrise in Chrysalide – Stéphane Croenne
L’auteur écrit le monologue très poignant d’une enfant née sans bras ni jambes. L’écriture a réussi à me garder du début à la fin en résistant aux excès pathétiques malgré la détresse de la narratrice. La fin est, quand à elle, parfaitement réussie pour un texte d’horreur. Un petit bémol cependant : l’âge très jeune de la fille (à peine dix ans) rend assez peu crédible son registre de langue, aussi plaisant soit-il.

Le Miracle de la vie – Morgane Caussarieu
La courte et efficace histoire de l’accouchement d’une adolescente de quatorze ans, dont la mère pro-vie a refusé l’avortement. Avec une précision clinique et des ajouts fantastiques, difficile d’en ressortir sans estomac retourné, ainsi qu’une brûlante envie de l’envoyer à quelques membres de civitas, histoire de les dérider un peu.

Manuel d’Observation à l’usage des amateurs de Rouge-Gorge – Marie-Anne Cleden
Je ne pensais pas que cette nouvelle serait un coup de cœur avant d’en lire la fin. Mais force est de reconnaître qu’elle est bien construite, et très drôle puisqu’elle donne une réponse à cette question loufoque : Que se passerait-il si un rouge-gorce garou rencontrait une fan de bit-lit ?

L’Organiste – Sébastien Parisot
Un jour, les organes décidèrent de prendre leur indépendance, l’ordre du Monde en fut bouleversé. Histoire étrange, volontairement absurde, je ne saurais dire si j’ai pris un réel plaisir à la lire, mais on ne peut qu’être admiratif du travail de l’auteur. Car il fallait pouvoir faire tenir cette idée d’un bout à l’autre, rendre visuellement crédible une société d’organes. Le pari est gagné, c’est original, osé, et ce n’est pas très loin du conte philosophique (sous acide).

XXL – Mathieu Fluxe
Dernière place gagnée de justesse pour trois raisons. D’abord, le ton du récit colle très bien à l’histoire. Ensuite, le thème est amusant : un homme pourvut d’un très gros membre, fait carrière dans le porno avant de se faire greffer un tentacule pour lui donner une taille encore plus démesurée et rejoindre les freaks de l’érotisme. La fin donne même une leçon au personnage comme au lecteur, avec un second degré qui évite toute maladresse moralisatrice.

Maintenant que je suis lancée, j’aimerais évoquer d’autres textes dont l’ambiance m’a retenue, comme Le Gardien de Guillaume Lemaître ou Créatures de l’Asphalte de Gaëlle Saint-Etienne. Il est impossible de ne pas être réducteur avec 20 textes dont chacun ont des qualités particulières. Pour découvrir des auteurs français appuyés par un bon concept éditorial, le mieux est donc encore de se procurer ce livre et se faire sa propre opinion en compagnie d’auteurs qui sortent des sentiers un peu trop rebattus de la production imaginaire actuelle.