July 10, 2014 by

Coup de soleil et autres nouvelles – Ivan Bounine

1 comment

Categories: Chroniques littéraires, Tags: , ,

bounineCette dernière lecture m’a rappelée combien les auteurs classiques pouvaient me manquer. Avec tous ces éditeurs de l’imaginaire et auteurs francophone à découvrir, je commençais à y laisser mon âme… Mais, après une dose d’imaginaire, parfois même de polar, la découverte d’Ivan Bounine a fait du bien. S’il y a, bien sûr, eu d’autres monuments incontournables entre mes dernières critiques (citons par exemple La conjuration des imbéciles ou Journal du voleur de Jean Genet), je n’avais pas plongé du côté des russes depuis un bon moment, et Bounine m’était jusqu’alors un nom lointain, très vaguement familier. Grâce à ce petit recueil de nouvelles mon inculture est désormais réparée.

Présentation : Coup de soleil est le nom du premier texte, qui est cependant loin d’être le plus long de ce petit recueil. En huit nouvelles, rédigées pour la plupart entre 1925 et 1926 l’auteur, exilé en France, livre des bribes de souvenirs, et ses craintes d’un avenir résolument tourné vers la perte et la mort.

Critique :

Je ressors de ma lecture à la fois satisfaite et mitigée, en ce sens que tous les textes ne m’ont pas convaincue de la même manière. Un point à soulever en premier lieu cependant est une écriture particulièrement agréable. Les phrases ont cette fausse simplicité qui transforme la prose en poésie. Les images sont belles, proches de la peinture, et les mots s’invitent avec une exigeante précision. Que le sujet du texte plaise ou non, il serait difficile de bouder son plaisir tant l’esprit se laisse aisément porter par la force de chaque représentation et, beaucoup de nouvelles, à ce titre, cherchent à saisir une ambiance autant qu’à donner de la réflexion.
Sur le second point, les titres ne résonnent différemment. Le premier choix, Coup de soleil est aussi le plus accessible. Il est en effet question d’une passion amoureuse naissant entre deux personnes aux vies pourtant très différentes sur un bateau. Bounine s’attache à décrire la folie, puis la mélancolie, qu’une liaison presque « accidentelle » peu entraîner, les sentiments aussi vifs que superficiels qui demeurent après une nuit d’amour intense qu’on ne pourra jamais revivre. Très juste, la conclusion a un quelque chose d’assez désabusé, abandonnant les idéaux romantiques pour une réalité désenchantée.

L’affaire du cornette Elaguine est, selon moi, la meilleure nouvelle de l’ouvrage – de très loin. Elle en occupe d’ailleurs un bon tiers, et justifie à elle seule de se le procurer. Pour le dire très franchement, j’aurais gardé des impressions bien plus neutres du contenu si elle n’avait été là, je n’aurais probablement pas eu non plus l’envie de m’attaquer (dans un futur proche ou lointain ?) à une bibliographie plus complète. L’affaire du cornette Elaguine place Bounine sur le panthéon des grands auteurs, ceux qui vous capturent toute la complexité du cœur humain avec une acuité désarmante, en produisant des paragraphes superbes qui méritent d’être recopiés, retenus et répétés, au point qu’il devient parfois difficile de tailler dans le texte pour en faire ressortir les meilleurs passages – je m’y suis pourtant essayé. Mais de quoi s’agit-il donc ? D’une étrange histoire de meurtre rapportée par un narrateur sceptique, dans une première lecture. Mais, surtout, l’auteur se sert du prétexte pour condamner une opinion publique qui juge sur les apparences, condamne un acte sans chercher à le comprendre, peut tirer un portrait atroce d’une personne sur laquelle elle ne portait aucun regard négatif dès lors qu’une accusation le repousse chez les déviants. Les portraits du « coupable » et de sa « victime » sont aussi de grands moments. Chacun souffre du mal terrible qu’est le besoin de vivre une existence trop intense pour l’Homme et s’y perd avec l’avidité du désespoir. Un texte d’une force rare, dont on arrive bien trop vite à la fin.

Je serai moins bavarde sur le reste qui se concentre davantage sur des discussions, des réflexions prises dans un instant que sur une intrigue à proprement parler. On y retrouve davantage de discours sur la religion, la beauté d’une foi que l’auteur porte dans son cœur avec la tristesse de l’incroyant souhaitant s’y abandonner, thème qui, malgré de beaux élans lyrique rencontre un peu moins mon adhésion. Paraissent également, et avec plus d’intérêt, des images de la Russie après la révolution Bolchévique, qui n’est pas vécue comme une bonne évolution par tous, ainsi que les réflexions d’un russe exilé pendant un voyage en bateau (Sur les eaux immenses). Il m’a semblé que la plupart de ces textes nécessitaient une connaissance plus approfondie des motifs chers à l’auteur et développés plus en détails dans le reste de son œuvre pour être appréciés de manière plus savante ce qui, comme dit plus haut, n’empêche pas de goûter à une belle écriture qui sait imposer à chaque titre une ambiance unique.

Cette lecture m’a été offerte dans le cadre d’un masse critique Babelio et je n’ai vraiment pas été déçue de mon choix, quoique mon enthousiasme soit plus modéré sur certains titres. Merci aux éditions des Syrtes pour ce partage ! Bounine est un excellent écrivain qui m’a rappelé tout ce qui me plait dans la littérature russe du XIXe et début XXe. Je vous laisse donc en sa compagnie pour quelques citations choisies, prises dans L’affaire du cornette Elaguine.

 **

« Je sens parfois un tel tourment et une attirance pour tout ce qui est bon, élevé, pour un je-ne-sais-quoi qui me brise le cœur… Je veux saisir un motif insaisissable qu’il me semble avoir entendu quelque part, mais j’ai beau faire, je ne le trouve pas… » Mais lorsque je suis ivre, je respire plus aisément et amplement, dans l’ivresse la mélodie résonne plus distinctement, semble plus proche. Et quelle importance que l’ivresse, et la musique, et l’amour soient en fin de compte illusoires, et ne fassent qu’accroître cet indicible dans toute son acuité, et la perception du monde dans tout son excès ?

Elle appartenait entièrement à ces natures de femmes qui donnent les femmes publiques professionnelles et les servantes libres de l’amour. Mais que sont ces natures ? Ce sont des femmes au caractère sexuel très affirmé, insatiable, insatisfait, et qui ne peut d’ailleurs jamais être satisfait. De quoi est-ce la conséquence ? Est-ce que j’en sais quelque chose ? Et remarquez bien ce qui se passe toujours : les hommes de ce type horriblement compliqué et profondément intéressant, qui est un type atavique (à un degré plus ou moins grand), ces hommes qui, par nature, ont une sensualité exacerbée, pas uniquement envers les femmes, mais plus généralement dans leur façon de percevoir le monde, sont toujours attirés de toutes leurs forces, spirituelles et charnelles, précisément par ce genre de femmes, et deviennent les héros de bien des drames et de tragédies amoureuses. Pourquoi ? Parce qu’ils ont mauvais goût, parce qu’ils sont dépravés, ou tout simplement parce que ces femmes sont accessibles ? Non, bien sûr, mille fois non. Non, pour la bonne raison que ces hommes sentent et voient très bien comment sont torturantes, parfois réellement effrayantes et mortelles, les liaisons et l’intimité avec ce genre de femmes. Ils le sentent, le voient, le savent, et pourtant c’est surtout par elles qu’ils sont attirés, par ces femmes justement – et ils vont irrésistiblement vers leur souffrance et parfois leur mort.

One Response to Coup de soleil et autres nouvelles – Ivan Bounine

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *