ces corps vils

L’édition de mon livre.

S’il est un auteur dont je ne pourrais me lasser de lire et relire les livres, c’est bien Evelyn Waugh. En cas de baisse de moral, il me suffit d’ouvrir une page au hasard, le sourire revient forcément, car, qu’on se le dise, tout est drôle chez monsieur Waugh ! Sa plume est aussi fine qu’acérée. L’humour anglais atteint les sommets de l’absurdité, mais, à y regarder de plus près, quoique le nonsens règne, rien n’est jamais gratuit, tout est minutieusement pensé. Voilà ce que j’admire chez lui, ce qui donne une inaltérable richesse à son œuvre. A mon sens, Evelyn Waugh fut l’un des plus brillant critique de son époque, un bien né de la haute bourgeoisie trop désespéré par le cynisme de son époque (celui des années 30) pour ne pas en rire. L’absurdité de ses titres nous renvoie de plein fouet celle de son monde.
En même temps, il est difficile d’entrer dans un roman de Waugh. Il faut se préparer mentalement à lire quelque chose où tout est vrai sans être vraisemblable. Nous entrons forcément dans une sorte d’univers parallèle où le pire de la société est poussé à l’extrême et considéré comme normal, de sorte qu’un livre comme Ces corps vils, écrit en 1930, qui se passe dans un futur proche, n’usurperait pas sa place du côté de l’Anticipation.

Résumé
Adam Symes, un jeune romancier aristocrate, est de retour en Angleterre après un long séjour en France où il écrivait son autobiographie. Hélas, à peine débarqué, la douane lui saisit son manuscrit et toutes ses chances d’épouser sa fiancée, Nina. Après une soirée alcoolisée chez une vieille mondaine, il gagne 1 000 livres en jouant avec un homme trop ivre, qu’il reperd presque aussitôt en les confiant à un homme qui se fait appeler « le commandant » et lui assure la fortune s’il mise tout sur un cheval. Cependant, l’étrange personnage disparaît avec son argent Afin de gagner sa vie, Adam devient journaliste au Daily Excess : il écrit des articles hautement fantaisistes sur des personnalités mondaines qui n’existent pas – considérant que la vérité n’a aucune importance tant que le peuple a du spectacle…

Ces corps vils est un livre compliqué pour un lecteur lambda qui a l’habitude d’un scénario clairement établit et ne connaît pas le contexte de son écriture. Le roman est, pour ainsi dire, un coup de poing qu’Evelyn Waugh envoie à la face de la bonne société londonienne dans laquelle il a grandi. Le groupe de jeunes aristocrates constamment ivres n’est autre que les Bright Young People, dont il a fait parti un temps, avant d’en être rejeté. C’est dire s’il connaît bien son sujet. 1930 correspond également à son année de conversion au catholicisme, qui répond sans doute à un certain besoin de valeurs dans un monde qui part en vrille. Voici quelques mots pour éclairer votre lecture :

Les premières pages
Les Bright Young People (ou Bright Youg Things), enfants perdus de l’aristocratie qui avaient l’habitude d’organiser des soirées costumées et dont les scandales enflammaient la presse de l’époque. Ils écoutaient du jazz, couraient ivres les rues de Londres, consommaient des drogues, avaient en leur sein des homosexuels assumés et des filles coiffées à la garçonne.
Le roman commence par un voyage en bateau (de la France vers l’Angleterre) qui donne la couleur en tirant le portrait d’une société mondaine très contrastée.
Le personnage de Madame Guenon (dont on voit déjà l’ironie du nom) est une évangéliste qui incarne la crise de la croyance chrétienne. Elle est accompagnée de plusieurs jeunes filles appelées des « anges ». Toutes portent le nom d’une vertu chrétienne : Foi, Charité, Force, Chasteté, etc. Or, dès le départ, le vice est déjà présent puisque la Chasteté s’est absentée pour flirter avec un homme à bord tandis que l’Effort Créatif a « perdu ses ailes ». Madame Guenon s’avère quand à elle un escroc qui vend de l’espoir à des gens pour en tirer du profit, cela avec un profond cynisme : « Le Salut ne fait pas le même bien quand on croit que c’est gratuit, était son axiome favori ».
Lady Throbbing et Mme Blackwater représentent l’aristocratie vieillissante. Oubliées du monde, elles utilisent aussi des expressions passées, dont il est dit qu’elles ont un « chic fin de siècle ». Rien à voir avec la nouvelle génération, des « jeunes à la page » dominés par Miss Runcible et Miles Malpractice. Ces derniers arrivent dans le roman par quelques expressions à la mode, « c’est exactement comme si on était dans un shaker à cocktail », « trop, trop écœurant ! ».
La scène d’exposition nous montre d’emblée une société à plusieurs vitesses, où personne n’a l’air de communiquer vraiment.

ces corps vils pavillon

Edition actuelle chez Pavillon Poche

La nouvelle génération
L’action se recentre ensuite plus spécifiquement sur Agatha Runcible, véritable incarnation des Bright Young People et alter ego d’Elisabeth Ponsonby qui succomba à son alcoolisme. Nous avons droit à la vision très critique des vieilles jumelles. Ces dernières s’étonnent de voir la jeune fille courir ça et là aussi librement. En même temps, Mme Blackwater doit reconnaître qu’elle a perdu toute emprise sur sa propre fille. Regrettant leur jeunesse, les deux vieilles femmes rappellent aussi à quel point les mœurs de la bonne société ont changé puisque : « Les filles d’aujourd’hui ont l’air tellement renseignées. Nous, il fallait que nous apprenions tout par nous-mêmes, hein Fanny ? et ça prenait si longtemps ! Si j’avais eu les mêmes occasions qu’Agatha Runcible… »
Cette dernière est quand à elle ridiculisée puisque les douaniers la déshabillent dans une salle après l’avoir prise « pour une notoire spécialiste de la contrebande de bijoux », signe qu’elle ne porte pas du tout la dignité traditionnellement attendue de sa classe. Loin de se sentir humiliée, elle s’empresse ensuite de faire connaître la nouvelle aux journalistes afin de créer le scandale. Ces corps vils intègre ainsi le thème d’une aristocratie qui ne vit plus qu’à travers ses frasques. Les années 20 amènent une société du spectacle, et c’est avec ce genre d’histoires que les riches intéressent désormais le peuple.
Adam perd quand à lui son livre, très ironiquement brûlé pour immoralité. Lorsque le jeune homme s’adresse à son éditeur, nous apprenons qu’il s’agissait d’une autobiographie écrite pour plaire aux masses. Une œuvre de commande que son éditeur fait à tous les jeunes aristocrates en vogue. Les excès de ces riches oisifs qui ne comptent pas leurs dépenses pour faire la fête et vont de grandes maisons en grande maisons pour enchaîner les nuits de plaisir passionnent.
Dès son arrivée à Londres Adam est invité à participer à une de ces soirées chez Miles Malpactice en donnant une idée de la démesure qu’on y trouve : « nous n’avons pas de voiture. Miles l’a cassée. » et « tout commence d’ailleurs à devenir un peu cassé et sale, si tu vois ce que je veux dire. Parce que, vois-tu, il n’y a pas de domestiques, seulement le maître d’hôtel et sa femme, et ils sont tout le temps gaz à présent. » Une soirée un peu plus tard, la joyeuse clique organisera une soirée déguisée où Miss Runcible sera prise en photo dans une tenue très dénudée d’hawanienne qui fera scandale. Un événement ridicule provoque aussi la mort d’une lady qui, trop ivre pour se contrôler, s’est balancée sur une suspension. C’est dans ce contexte qu’Adam Symes s’autorise à inventer des personnalités pour un public avide de sensations fortes.

La critique de la presse
La manière avec laquelle Waugh fustige la peopoilisation de la presse est très intéressante. Nous sommes dans un futur très proche et hypothétique où la rubrique « mondanités » acquiert une folle influence sur la société. En effet, après un article diffamatoire qui met tous les aristocrates londoniens sur la liste noire du Daily Excess, Adam doit ruser pour garder le lectorat. Le succès revint grâce à la très cynique rubrique des « invalides notoires » qui permet de dénoncer à nouveau un monde où le petit peuple cherche désespérément à s’identifier à l’aristocratie, en témoigne un courrier de ce genre : « Sourd moi-même depuis très longtemps, ce m’est un grand réconfort de savoir que mon infirmité est partagée par tant de notabilités ». Devant la demande du lectorat et une nécessité de vendre qui, dans cette société de consommation naissante privilégie le profit et non l’information, Waugh pousse son humour grinçant jusqu’à la création d’une rubrique « Titrés excentriques » pour laquelle Adam retourne tous les asiles.
L’expérience d’Adam dans la presse permet de dénoncer avec un certain talent visionnaire les dérives possibles dans un monde futur, à savoir que la rapidité des informations et la nécessité de faire « le buzz » (comme nous dirions de nos jours) rend le mensonge plus simple. Ainsi, « ceci, qui tendait à démontrer que peu importait aux lecteurs de qui on leur parlait, pourvu que fût satisfaite leur curiosité indiscrète concernant la vie d’autrui, Adam se mit à inventer des gens. ». Fasciné par la superficialité du lectorat, Adam s’amuse ensuite à créer de la même manière des modes et à attirer les gens dans des buvettes de métro en prétendant qu’il s’agit des nouveaux hauts lieux de rencontre de l’aristocratie. L’attaque que fait l’écrivain à la presse trace d’ailleurs les prémices du roman qui suivra, Scoop.

Conclusion
Waugh décrit une génération trop jeune pour avoir été confrontée à la guerre. Les Bright Young People sont des enfants des années folles, en apparence pleinement intégrés à leur époque et pourtant les produits d’une aristocratie en plein déclin et de plus en plus ruinée. Sa voix incisive nous fait pénétrer une société frénétique, gouvernée par l’alcool, un monde de jeunes riches sans repères qui ne pensent plus qu’à s’amuser, ce qui fait dire à un ‘ancien’ dépassé, M. Outrage : « Ils ont eu, après la guerre, une occasion comme aucune génération n’en a jamais eu. Il y avait toute une civilisation à sauver et à refaire – et, tout ce qu’ils ont l’air de faire, c’est les imbéciles ! ». C’est à un point tel que même cette terrible évangéliste, Mme Guenon, échoue son sermon lors d’une soirée qui rassemble les jeunes aristocrates. « Regardez-vous tels que vous êtes. », lance-t-elle pour jouer sur l’auto-culpabilité qui fonctionne assez bien sur les deux vieilles jumelles mais finit par faire un four à cause de l’intervention de Lady Cincumference, « En voilà une fichue impudente » et du rire de Miss Runcible qui déclenche une hilarité générale.
Chaque page est criblée de piques à l’adresse de l’Angleterre, des nouveaux mondains, et d’une modernité dont il ne cessera de critiquer les dérives grâce à sa capacité à mettre en exergue toute l’absurdité de son temps. Ainsi que le dira son fils Auberon Waugh : « Avant tout, il fallait rire ensemble de la folie du monde. »
Ces corps vils
ravira donc les lecteurs à la recherche d’un humour caustique et intelligent, en marge des discours actuels.