davis_couvIl est difficile de résister à la tentation de participer aux Masses Critiques de Babelio. On coche plusieurs livres qui retiennent notre attention, avec cependant l’espoir d’en recevoir certains plus que d’autres. En général, je ne tombe pas sur le titre qui m’inspirait le plus. Alors recevoir un document historique aussi riche que Une culture à deux balles m’a vraiment fait très plaisir. Étant dans l’édition depuis trois ans, ce livre me semblait un outil parfait pour compléter mes connaissances. J’ai donc attaqué la lecture de ce pavé certaine de profiter d’un contenu enrichissant et je ne suis pas déçue. Mon seul regret est que la limite d’un mois pour publier une critique d’un livre aussi conséquent, tant pour le texte que le format peu mobile quand on voyage justement beaucoup, ne me permettra pas de faire un retour sur sa totalité. J’ai cependant réussi à dépasser la moitié.

Résumé de l’éditeur : L’irruption du livre de poche aux États-Unis est à la fois un phénomène économique (à l’image de l’aventure de Gervais Charpentier en France au XIXe siècle), social (en permettant aux armées de se divertir), moral (de par les conceptions parfois tapageuses des couvertures) et politique. Cet ouvrage, paru aux États-Unis en 1984, est une somme consacrée à ce phénomène, devenu maintenant tout à fait quotidien, qui a bouleversé le monde de l’édition et, plus largement, de la culture et de l’éducation.

Une culture à deux balles est le genre d’initiative éditoriale qui fait très plaisir. On sent un travail de traduction important derrière, pour un public français qui restera assez limité. En effet, entre les références à la culture populaire américaine de la première moitié du XXe siècle et celles du monde éditorial, il sera difficile à un simple curieux de ne pas se sentir rapidement découragé. Mais avec quelques notions sur l’univers du livre ou tout simplement le secteur du commerce et de la communication, c’est une véritable mine d’informations.

On y trouve en vrac, de belles histoires, comme le début du poche aux États-Unis, porté par les soldats qui s’ennuyaient pendant la seconde guerre mondiale et s’échangeaient les pages avec avidité, de nombreuses citations, des statistiques de vente, impressions de couverture, success story d’éditeurs ambitieux, enjeux commerciaux d’une décennie à l’autre. Certains titres très populaires à l’époque nous sont aujourd’hui parfaitement inconnus, mais d’autres anecdotes sur les débuts de romans comme Sur la route de Kerouac ou L’Attrape-coeurs de Salinger raviront les amateurs de littérature. Du côté historique, nous avons droit à un important rappel sur la mentalité américaine de l’époque, la censure à laquelle s’est retrouvé confronté le poche, accusé de pervertir la jeunesse. Tout un contexte qui explique parfaitement la réaction d’un certain Ray Bradbury avec Fahrenheit 451. Il y a donc largement de quoi réviser ses classiques américains pour mieux comprendre le contexte de leur rédaction.
Les amateurs de romans populaires savoureront de leur côté les débuts de la culture pulp, ses titres accrocheurs, couvertures tapageuses, avec l’arrivée massive des polars hard-boiled, des western, de la romance et d’une certaine frange de la science-fiction.
Si on apprécie flâner chez les bouquinistes, Une culture à deux balles propose aussi un autre regard sur les choix d’illustration et de couleur des couvertures. En gros, le livre permet en particulier aux jeunes générations de décrypter toute une époque qui commence à se troubler.

Plus difficiles à appréhender sont les pages sur les enjeux économiques qui raviront cependant les professionnels et ceux qui aspirent à travailler dans ce monde. On peut d’une certaine manière y lire « les erreurs à ne pas faire » ou des « conseils pour le succès ». Les plus cyniques constateront certainement que, en ce qui concerne la manière d’attirer le public sur un livre, et les sujets de prédilections, les choses ont assez peu changées. Mais cela n’en soulève pas moins une question très intéressante, et remise au goût du jour avec le numérique qui entraîne les mêmes débats que le poche : une culture accessible au plus grand monde, un bien ou un mal quand cela devient aussi un argument commercial ? Le livre ne donne pas de réponse, et il n’y en a d’ailleurs pas. Il rappelle plutôt que, dans ce « commerce » là, entre besoin de faire du chiffre et volonté d’éduquer, tout est une question de compromis. Je pense que cette citation illustre bien tout ce que développe ce livre : Le monde de l’édition a toujours souffert d’un dédoublement de personnalité assez complexe. Est-ce un art qui requiert une structure professionnelle et sérieuse, ou un métier qui exige d’avoir une certaine sensibilité artistique ?

Le seul bémol que je soulèverais pour le livre est sa fabrication. Je n’ai pas l’habitude de le faire, mais j’avoue avoir été vraiment très dérangée par le choix du papier qui me semble inutilement épais. Cela donne un livre rigide, qu’on ne peut pas feuilleter, qui est très lourd et fatigue donc le poignet. C’est assez dommage parce que l’expérience de lecture est un peu gâchée malgré une bonne qualité éditoriale dans l’ensemble. Rien qui empêche de s’intéresser au document si on le veut vraiment, mais un petit dommage malgré tout.

Quoiqu’il en soit, Une culture à deux balles me semble un indispensable pour compléter la réflexion des étudiants en métier du livre d’abord, et pour tous ceux que le sujet passionne déjà, qui aimeraient avoir une meilleure approche de cet univers complexe. Le fait que les références soient américaines ajoute une petite difficulté. Mais même si les éditeurs, auteurs et contextes sont différents, il n’est pas trop difficile de trouver des parallèles en France.