by

Anthologie Légendes Abyssales

No comments yet

Categories: Chroniques littéraires

12277985_10208418964418603_1405954683_n-290x400Pour chaque nouvelle édition, le Salon Fantastique propose une thématique et une anthologie. Après le steampunk, c’était au tour des abysses de dévoiler leurs mondes imaginaires sous la bannière des éditions Mythologica. La belle illustration de couverture de Mathieu Coudray suggère des univers sous-marins nimbés de mystères, peuplés de créatures inquiétantes, mais les quatorze textes ne se passent pas forcément en eaux sombres. Une chose est certaine, il ne fait pas toujours bon de s’aventurer sur là où l’Homme n’a encore jamais mis les pieds.

Ayant participé à l’anthologie, j’évoquais dans un article dédié à mon texte la relation particulière que j’entretiens avec les fosses océaniques. Mais Légendes Abyssales explore toutes sortes de limbes, inquiétantes ou merveilleuses, ce qui donne au lecteur une bonne vision panoramique. On balaye également le paysage de la littérature SFFF française avec plusieurs auteurs à l’actualité très dynamique.

Estelle Faye, la « vedette », si l’on peut dire, de ce volume a remporté le prix Imaginales de la nouvelle avec Une robe couleur d’océan, une réécriture de La Petite Sirène touchante qui, malgré une structure assez classique de conte, nous happe jusqu’à la fin. L’écriture est élégante, parvient à développer une histoire sentimentale simple, mais sans tomber dans la mièvrerie. Même mon cœur de pierre s’y est laissé prendre. Bien joué !

Chez Jean-Luc Marcastel et Benedicte Taffin, les sirènes sont un peu moins charmantes. Les auteurs nous entraînent dans un registre plus horrifique, même si Benedicte Taffin nous régale d’un ton plus graveleux et léger en rapportant les paroles d’un vieux marin bavard. Dans le registre des créatures aquatiques, comment ne pas oublier aussi les calmars géants ? Ces monstres bien réels, et à l’existence pourtant si mystérieuse. Anthony Boulanger propose une intéressante introspection, en partant d’un invertébré assez primitif et en imaginant la civilisation progressive de l’espèce. Notre règne est un texte bien mené, qui ose un point de vue surprenant. Plus loin encore Régis Goddyn imagine un monde sous la mer où tout est inversé. Une expérience déroutante.

D’autres abysses plus plus ténébreuses, tirées de vieux cultes, de la magie noire. Ici, les auteurs spécialistes du fantastique se font plaisir. Patrick Eris nous évoque un gong qui réveille de son long sommeil une entité démoniaque avec laquelle il vaut mieux ne pas pactiser, même si elle ne réclame que Quelques grammes de chair. Avec Patrick McSpare, une jeune femme revit en boucle un passé terrible. Sébastien Péguin profite de l’occasion pour rendre un bel hommage Stephen King et son roman Simetierre. Une nouvelle plus terrienne, qui s’en va creuser dans des croyances amérindiennes oubliées, bien enfouies dans le sol. Il y a comme un avant goût d’apocalypse dans ce texte qui est un véritable concentré d’horreur à l’américaine. D’ailleurs, plusieurs autres nouvelles s’intéressent au devenir de l’humanité. La montée des eaux semble une actualité inquiétante, ou simplement possible, puisque Fabien Clavel et David Bry imaginent des futurs où les hommes ont trouvé un refuge incertain sous l’eau.

L’anthologie se termine par un texte signé Nathalie Dau qui nous ramène, aussi à nos origines aquatiques, ce qui fait écho avec le texte de Céline Guillaume, pour laquelle la mer est à la fois début et fin.

Légendes Abyssales est un bel échantillon d’auteurs français, et de sensibilités littéraires. Comme la plupart des auteurs au sommaire ont aussi publié des romans, c’est une bonne entrée dans l’univers de chacun pour préparer son prochain calendrier de lecture. J’ai eu plaisir à retrouver quelques plumes et à en découvrir d’autres dont il se murmurait qu’elles avaient du talent.

by

Les Bibliothèques des princesses de Navarre au XVIe siècle – Damien Plantey

No comments yet

Categories: Chroniques littéraires, Tags: ,

plantey_couv_518c_v2Avec les Masse Critique Babelio en littérature & essais, c’est un peu toujours le même jeu, j’essaye de dénicher une documentation inattendue mais susceptible de m’intéresser. Pour la deuxième fois consécutive, je récidive donc avec les Presses de l’enssib, et je dois dire que mon activité dans l’édition me rend toujours les propositions de leur catalogue très attirantes. Bien plus ciblé que L’Histoire du livre de poche aux États-Unis, Les Bibliothèques des princesses de Navarre au XVIe siècle m’a tout de suite intriguée. Le risque de me trouver confrontée à un sujet bien trop spécifique était élevé, mais l’angle d’approche semblait assez original pour mériter l’attention. J’ai toujours une certaine nostalgie de l’université, alors rien de tel que la lecture d’une thèse pour réactiver un peu ses connaissances.

Résumé : “Dans ma montage, j’ay appris à vivre plus de papier que d’aultre chose” : voilà ce qu’écrit, en 1527, la nouvelle reine de Navarre Marguerite d’Angoulême à son frère François 1er.
Dans cette phrase, tout est signalé : il s’agit bien d’un ouvrage traitant des bibliothèques – des librairies disait-on – des princesses et reines de Navarre, cette province du Sud-Ouest de l’Europe. Car, en ce long XVIe siècle, les femmes incarnent le pouvoir politique, militaire, le courage et l’érudition. Pendant cette période, dont la date charnière est 1525, date à laquelle François 1er est fait prisonnier à Pavie, et depuis la fin du XIe siècle, les femmes, de Catherine de Foix-Béarn, Jeanne d’Albret et Catherine de Bourbon, jusqu’à Marguerite de Valois, qui meurt en 1615, se transmettent et enrichissent leurs bibliothèques : du château seigneurial de Nérac au château royal de Pau, elles constituent des collections d’ouvrages d’abord pieux, puis acquièrent des ouvrages de géographie, sur les routes maritimes, des ouvrages de musique, des ouvrages en langues italienne, castillane.
Ces bibliothèques sont des collections de livres, mais aussi du mobilier, des objets, des bijoux : elles symbolisent un usage de la lecture, et posent, déjà, la bibliothèque comme preuve éclatante du pouvoir politique.

Le rôle des femmes à l’époque des grandes dynasties est souvent survolé dans l’apprentissage de l’Histoire, et l’ouvrage propose une approche intéressante, en rappelant qu’elles furent souvent très occupées à faire circuler la culture dans leurs royaumes. C’est un fait important, méconnu en des temps où nos lectures dépassent à peine l’ère post-Révolution et un XIXe siècle où les hommes prennent les beaux rôles sans grand partage. Dans un monde donc, où la noblesse régnait, où les femmes de haute naissance recevaient une instruction très complète qui devait les préparer à gouverner leur domaine en temps de guerre, après la mort de leur époux et à éduquer leur héritier, elles suivaient de près les nouvelles découvertes. L’essai fait état d’une bibliothèque qui n’a cessé de s’enrichir sur trois générations. La période est idéale. Nous sommes en pleine Renaissance, des auteurs grecs et arabes, délaissés au profit des latins pendant le Moyen-âge, bénéficient enfin de traductions qui entraînent la découverte de nouveaux textes, la médecine progresse, on se passionne pour la navigation et les contrées exotiques, on philosophe avec Platon et on réfléchit à une nouvelle manière d’être chrétien. Sur ce sujet, les princesses de Navarre ont quelque peu semé la pagaille. Tout commence avec Marguerite de Navarre qui donne à réfléchir aux idées en vogue en rédigeant L’Heptameron et se poursuit avec sa fille – Jeanne d’Albret – qui prend la tête du mouvement protestant en France et implante la Réforme calviniste sur ses terres. Sa fille, Catherine de Bourbon, épouse ensuite Henri IV. Se pencher sur les ouvrages et avancées culturelles qui ont accompagné la vie de ces trois dames pourrait difficilement manquer de pertinence.

Néanmoins, le sujet reste ardu, et si je préfère donner un rapide résumé pour aborder cette critique, autant dire que plonger dans la thèse de Damien Plantey sans préparation ni bonne connaissance du sujet ne sera pas simple. Mes bases sur la question n’étaient pas d’une grande précision et, surtout assez lointaines. J’aime cependant me retrouver confrontée à des sujets d’études qui me permettent d’exploiter des savoirs laissés à l’abandon dans un coin de ma mémoire. J’ai lu et étudié L’Heptameron avec un intérêt modéré en dernière année de licence, mais, plus amusant, j’ai visité le château de Pau dont il est souvent question dans le livre un jour où j’étais de passage dans cette ville. J’aurais finalement préféré faire l’inverse car je manquais à ce moment de connaissances et n’en ai gardé que des souvenirs épars. L’ouvrage a un côté inventaire et descriptif assez rébarbatif qui donnerait parfois envie de le poser pour aller observer les choses par soi-même. Malgré des illustrations bienvenues au fil des pages, il est assez difficile, voire peu intéressant pour un lecteur ordinaire, de se représenter avec précision la composition d’une pièce et les éléments qui la composent. Le sous-titre «Livres, objets, mobilier, décor, espaces et usages » ne ment pas. Il sera malheureusement davantage question d’énumérations que de détails et aventures sur la vie des princesses. Des anecdotes sont heureusement là pour raviver l’intérêt et agrémenter la lecture, mais nous restons dans une thèse, avec les exigences et inconvénients que cela implique et qui ne permettent pas d’aborder le texte au même titre qu’un ouvrage historique. Avoir le produit « brut » publié peut décourager un public plus large, et sera d’un intérêt limité pour les nombreuses personnes qui s’intéresseront davantage au rôle du livre dans la vie politique du XVIe siècle qu’au mobilier détaillé des bibliothèques de princesses. L’autre inconvénient de ce format est sa mise en forme qui n’est pas du tout linéaire. Il faut s’accrocher et se familiariser avec la chronologie et les personnages du siècle que l’on traverse car, comme tout projet de recherche sur un sujet très délimité, le texte est découpé par thématiques, ce qui entraîne sans cesse des bonds temporels d’une génération à l’autre, chose assez peu confortable.

Si ces aspects arrivent à ne pas rebuter, Les Bibliothèques des princesses de Navarre au XVIe siècle est à savourer petit à petit, et on plongera avec plaisir au cœur de châteaux Renaissance encore plein de vie. Il y est question du livre échangé comme une arme politique (offrir le moyen d’acquérir un savoir nouveau était sans prix), un moyen d’acculturation du peuple (en particulier pour les amener sur la « juste voie » du culte protestant en ce qui concerne Jeanne d’Albert), ou comme bonne distraction de cour, avec les pièces de théâtre que la lecture de mythologie greco-romaine ou romans de chevalerie pouvaient inspirer. On y découvre des hommes et femmes très proches de nous, qui aiment s’identifier à leurs héros préférés, se déguiser, passent des heures à exercer leur logique sur des jeux de stratégie (dames, échecs), collectionnent de beaux objets auxquels ils attribuent une forte valeur symbolique, car le cabinet de librairie rassemble tout ce qui stimule l’esprit et fascine l’imagination. Le fait que l’auteur se concentre sur leur inventaire fera un peu regretter le passage rapide sur les « usages » de tous ces trésors d’un autre âge. Cependant, beaucoup d’éléments piquent la curiosité sans la satisfaire complètement. Pour une immersion encore meilleure, de citations d’époque émaillent le texte. Si certains pourront être ennuyés par des phrases de type « ung escriptoire de boys couvert de bert », j’ai trouvé presque amusante l’impression d’entendre les voix de l’époque à travers des passages assez courts pour être compréhensibles sans retenir trop péniblement l’attention.

Un beau sujet d’étude, qu’il faudra davantage apprécier en tant que travail de recherche que livre d’Histoire. On en ressort avec un certain nombre de réflexions nouvelles, l’envie de poursuivre la découverte avec d’autres études, ou la visite de châteaux Renaissance pour mieux appréhender les descriptions. Je dois confesser ne jamais être venue à bout de L’Heptameron et ses presque 800 pages en vieux langage, mais ça m’a presque donné envie de lui redonner une chance pour prolonger encore l’expérience avant de revenir dans le présent.

by

Absyrialle – Fabrice Chauliac

No comments yet

Categories: Chroniques littéraires, Tags: , , ,

couv68241187.pngVoy’el est une maison d’édition que je croise depuis quelques années dans le paysage imaginaire français, et dont je n’avais encore jamais eu l’occasion de lire les titres. Quand Livraddict a lancé un partenariat avec eux, j’y ai donc vu l’occasion de m’y mettre. Sur plusieurs romans, mon choix s’est porté sur Absyrialle. Mauvaise pioche, disons le tout de suite, non sans embarras car j’aurais voulu publier un billet encourageant sur la production d’un éditeur indépendant qui met la SFFF en avant. Il faut cependant reconnaître que la couverture donne envie. J’ai reçu ce livre en e-pub, mais il a tout pour attirer en papier. L’intrigue promise par la couverture offre une belle accroche aussi.

Résumé : Europe, fin du XVIIIe siècle. L’éruption du volcan islandais Laki en 1783 plonge le monde dans l’obscurité et l’obscurantisme. Le nuage de soufre qui recouvre une partie de l’Europe dévaste les cultures, entraîne la famine, fait tomber les pouvoirs en place, et remet en perspective toutes les croyances établies. Beaucoup y voient la trace d’un châtiment surnaturel, que tout le monde désigne sous le nom de Fléau. L’Église vacille d’autant plus que l’éruption du Laki révèle l’existence d’une cité enfouie, Absyrialle. Mais cette cité, son architecture, sa richesse, ses moeurs et ses occupants ne sont pas les vestiges d’une civilisation ancienne et oubliée. Bien au contraire, Absyrialle est toute puissante et ses origines restent mystérieuses, tout comme les desseins des princes démons qu’on y vénère. Théodule, écrivain public et philosophe ne se doute pas combien sa rencontre avec Galoire de Montbrun, envoyé du Vatican au passé trouble, va l’entraîner au cœur des complots les plus sombres de la Cité.

Les thèmes me promettaient réellement un voyage littéraire sympathique. J’avais l’espoir de trouver un univers original, une uchronie à une époque assez inhabituelle pour le genre, puisque le XIXe siècle est souvent privilégié. Le côté sombre me parlait aussi, bien entendu. Si on entre au temps des Lumières, ses perruques poudrées, son libertinage décadent, avec quelques démons, de la violence, et une ville volcanique, eh bien je me sens partante. La lecture révèle aussi des éléments qui, si on me les avait présentés de vive voix, m’auraient fait tout autant envie. Il s’agit d’un roman principalement orienté vers les intrigues politiques, chose que j’adore en général, surtout si tous les coups bas sont permis. Absyrialle a un petit côté roman de cape et d’épée qui peut rappeler Dumas, avec une tendance similaire à alterner de nombreux points de vue dans des chapitres courts. Un autre point séduisant est la présence de personnages historiques qui fascinent l’imagination populaire. Le récit s’ouvre avec le mystérieux comte de Saint-Germain, et nous retrouvons un peu plus loin le Marquis de Sade. Et pourtant, je n’ai pas réussi à m’impliquer dans l’histoire malgré tous mes efforts.

Dès les premières pages, l’entrée dans ce roman n’est pas aisée. Il faut se faire à un style qui manque de fluidité, une volonté pas tout à fait maîtrisée d’écrire « à la manière de » (qui peut devenir gênante quand les dialogues sont beaucoup trop compassés), une tendance à placer trop de subordonnées dans un ordre qui n’est pas très instinctif, au lieu de commencer les phrases par le plus évident. Le ton s’améliore en cours de récit, mais il faut ensuite faire face à un autre problème, qui est l’alternance de point de vue sans focalisation interne réelle sur les personnages. Il est difficile de se sentir impliqué dans les aventures de chacun, voire de les identifier, de leur trouver des petits traits de caractère qui fait que l’on s’y attache. Ce manque de travail sur la profondeur est très visible sur les personnages féminins, qui sont des caricatures jusque dans leur manière de s’exprimer.

Dans cette galerie assez lisse, Galoire et Théodule sont des repères rassurants, mais le changement de points de vue à tout va empêche de les développer, ce qui est dommage car l’auteur pose des bases qui pourraient en faire de bons héros. Tout est trop centré sur l’action pure pour permettre de beaux moments d’introspection ou de description. Je ne me suis pas sentie concernée par les intrigues politiques, et je ne savais même pas clairement ce que je suivais tant l’auteur s’attache à rester flou, ce qui n’est pas forcément la meilleure des idées, surtout quand une partie de la complexité de l’intrigue repose sur des non-dits volontaires. Le côté XVIIIe siècle m’a aussi semblé très peu marqué. La présence de personnages historiques est un peu la seule chose qui rappelle l’époque, le reste nous plonge dans une période moderne assez trouble, reconnaissable à ses combats d’épée en pleine rue.

J’ai attendu les scènes plus violentes avec les démons comme un second souffle, en songeant que je pourrais peut-être au moins apprécier des moments de perversion et torture « amusants », façon Sade, mais l’impression de rester en surface m’a laissée assez indifférente. J’ai cependant lu que d’autres critiques moins habitués à ce genre de scènes les ont trouvées dérangeantes. Au final, ma lecture a été laborieuse, et, malgré trois semaines sur ce titre, je ne suis pas arrivée à le terminer. Je me suis attachée à dépasser la moitié au cas où la deuxième partie ferait tout décoller, comme cela arrive parfois. La magie n’a pas pris avec moi.

Je remercie Livraddict et les éditions Voy’el pour ce partage, et suis assez désolée de ne pas avoir fait une sélection de lecture pertinente contre une critique. Absyrialle garde cependant une proposition d’univers intéressant, et beaucoup d’ingrédients qui ont de quoi susciter l’intérêt. Si l’auteur corrige les écueils propre au ‘premier roman’, il y a des chances pour que ses productions futures méritent d’être suivies.

by

Fusées, Mon coeur mis à nu et autres fragments posthumes – Baudelaire

3 comments

Categories: Chroniques littéraires, Tags: ,

couv25039808Ah Baudelaire ! C’est tout un monde qui nous semble assez net au début, quand on retient l’image du poète maudit à l’adolescence, puis qui se trouble, se gâte même, dès que l’on creuse un peu. Ma vie actuelle me tient de plus en plus loin des auteurs qui ont accompagné mes études de lettres. J’ai voulu profiter d’une proposition de partenariat des éditions Folio pour me plonger à nouveau dans un univers complexe, qui a été un matériel important pour mon mémoire et l’étude de l’émergence d’un romantisme noir.

Contenu : «Je veux faire sentir sans cesse que je me sens comme étranger au monde et à ses cultes», écrit Baudelaire à sa mère, le 5 juin 1863, dans une lettre où il explique le projet de Mon cœur mis à nu. En effet, le «cœur» qu’il met à nu n’est pas un cœur qui s’épanche en émois ou qui révèle ses secrets. C’est un cœur qui se gonfle de ressentiments. Seules quelques notes ont été conservées de ce livre «rêvé». On y trouve la trace d’une pensée provocatrice et paradoxale, dans une forme concentrée. Ces fragments n’en sont pas moins, comme l’écrivait leur premier éditeur, Eugène Crépet, en 1887, «le résumé de la vie intellectuelle et morale du poète». S’ouvre avec eux une seconde vie de l’œuvre de Baudelaire, plus fantasmée qu’accomplie, traversant ces années au cours desquelles le poète se recrée dans ce qui le détruit.

Objet particulier, ce livre n’est pas une œuvre complète, et on ne pourrait même pas dire qu’il contient une œuvre partielle. Ce sont plutôt des fragments de projets, de réflexions, d’idées éclatés et annotés. Sans connaître au minimum Les Fleurs du Mal, l’expérience serait donc assez aventureuse. Le lecteur est cependant plutôt bien guidé. Nous avons d’abord une introduction d’une quarantaine de pages, puis l’ensemble des feuillets de Baudelaire richement annotés. Là, il va falloir se préparer à jongler toutes les lignes entre le début et la fin de l’ouvrage pour saisir toutes les références, le corps analytique faisant le même nombre de pages. Baudelaire mentionne un certain nombre d’auteurs, de textes qui l’obsèdent les dernières années de sa vie, et il est agréable de retrouver également une sélection d’extraits pour les moins connus qui l’ont inspirés, ainsi qu’une chronologie biographique basée sur sa correspondance.

Beaucoup de maximes, de déclarations de l’auteur sont assez connues – familières des sites et recueils de citations – pour qu’on ne fasse pas d’immenses découvertes. Un certain nombre d’éléments se répètent aussi, en soulignant ses obsessions. Pour aborder Fusées, Mon coeur mis à nu et autres fragments posthumes, il faut donc s’intéresser à l’homme derrière le poète, à ses idées et engagements. Ce n’est pas toujours très beau à lire. Baudelaire est un auteur brillant, et un personnage qui va de l’ambivalent au détestable, parfois même au risible. Tous ses projets inachevés auraient-ils mérités d’aboutir ? Avec ce livre, je me suis souvent fait la réflexion que ce manque à sa bibliographie, quoique navrant pour lui, n’est peut-être pas une grande absence dans la littérature. C’est un homme centré sur lui-même que l’on découvre, raillant Rousseau tout en rêvant d’écrire à son tour ses Confessions, en mieux bien sûr, pour se venger de ses détracteurs, apaiser son orgueil blessé, prouver au monde à quel point il est Différent. J’ai toujours quelque sourire pour les personnes qui se représentent en grands sensibles, exceptionnels devant l’éternel. Et souvent, leur problème est le même que celui de Baudelaire : les jugements illogiques, contradictoires, basés sur un ressenti qui se veut absolu et devient assez pénible quand il y mêle ses réflexions misogynes ou son tempérament profondément catholique. Mais nous le lui accorderons, puisqu’il assume un plaisir de se contredire. (Postulat bien pratique diront certains !)

Et, après tout, n’est-ce pas son côté sanguin qui a permis à nombre de citations de ses œuvres inachevées de circuler malgré tout ? Baudelaire a la critique, la rébellion facile ; ce qui transforme plusieurs de ses déclarations en saillies délicieuses pour passer outre nos contrariétés. Alors j’ai goûté à ce plaisir coupable aussi, celui d’être parfois en profond désaccord avec lui, en déplorant sa paresse intellectuelle sur certains sujets et, en applaudissant les affirmations cyniques tout aussi catégoriques sur lesquelles nous tombions d’accord.

Ce n’est pas le livre qui fera aimer Baudelaire. Pour apprécier ses qualités littéraires, des œuvres complètes sont plus adaptées, et pour apprécier l’homme, il faudrait une biographie plus compatissante. Je pense d’ailleurs en avoir eu une meilleure impression à la lecture du chapitre que Georges Bataille lui consacre dans La Littérature et le Mal. Ici, le rapport est plus intime, plus neutre, c’est ce que j’ai apprécié. L’auteur s’exprime, les notes permettent de situer. Cela demande une certaine motivation mais j’ai aimé le sentiment d’être confrontée au poète d’une manière assez brute, ce qui m’a permis de me faire des avis assez libres, et souvent de m’interrompre pour y méditer seule. Je remercie les éditions Folio pour ce travail de recherche et cette lecture enrichissante.

Un extrait pour le plaisir :
J’ai un de ces heureux caractères qui tirent une jouissance de la haine et qui se glorifient dans le mépris. Mon goût diaboliquement passionné de la bêtise me fait trouver des plaisirs particuliers dans les travestissements de la calomnie. Chaste comme le papier, sobre comme l’eau, porté à la dévotion comme une communiante, inoffensif comme une victime, il ne me déplairait pas de passer pour un débauché, un ivrogne, un impie et un assassin.
Mon éditeur prétend qu’il y aurait quelque utilité, pour moi comme pour lui, à expliquer pourquoi et comment j’ai fait ce livre [Les Fleurs du mal], quels ont été mon but et mes moyens, mon dessein et ma méthode. Un tel travail de critique aurait sans doute quelques chances d’amuser les esprits amoureux de la rhétorique profonde. Pour ceux-là, peut-être, l’écrirai-je plus tard et le ferai-je tirer à une dizaine d’exemplaires. Mais, à un meilleur examen, ne paraît-il pas évident que ce serait là une besogne tout à fait superflue, pour les uns comme pour les autres, puisque les uns savent ou devinent, et que les autres ne comprendront jamais ? Pour insuffler au peuple l’intelligence d’un objet d’art, j’ai une trop grande peur du ridicule, et je craindrais, en cette matière, d’égaler ces utopistes qui veulent par un décret, rendre tous les Français riches et vertueux d’un seul coup.

by

Séraphîta – Honoré de Balzac

No comments yet

Categories: Chroniques littéraires, Tags: , , ,

seraphita-honore-de-balzac-precedee-de-la-philosophie-de-balzacPour certains, le souvenir de la découverte de Balzac évoque un traumatisme littéraire, une lecture forcée du lycée. Mon premier contact avec l’auteur a été légèrement plus tardif. Pendant ma première année universitaire, j’ai dû lire Le Médecin de campagne. Le titre ne me disait trop rien, et ce fut une petite claque. Je me souviens encore du nombre de passages notés à la hâte dans les transports, ou des pages que je cornais pour y revenir plus tard. Balzac a souvent des mots justes pour parler des gens, des formules brillantes qui, d’un coup, éclairent toute une réalité. J’y suis retournée quelques années plus tard, toujours pour les études, avec Le Cousin Pons, puis je me suis attaquée au monument que sont Les Illusions perdues et là, on peut dire que j’ai tenu entre les mains le roman qui restera à vie l’un de mes préférés. D’autres œuvres de Balzac patientent tristement dans ma bibliothèque mais voilà des années que je ne trouve pas l’élan ou le temps pour m’y mettre. Alors, quand on partenariat pour un texte peu connu de l’auteur a été proposé sur Livraddict, je me suis dit que ce serait l’occasion de m’y remettre, avec l’espoir d’avoir une nouvelle bonne surprise. Malheureusement, je crains que la lecture de Séraphîta n’ait cet arrière-goût désagréable que garde Le Père Goriot pour plusieurs personnes.

Résumé : Dans l’histoire de la littérature français, La Comédie humaine est sans doute la démonstration en acte la plus monumentale et la plus aboutie d’un système de pensée. Conçue comme la couronnement des « Études philosophiques », Séraphîta constitue le point culminant de l’œuvre de Balzac. C’est dans ce récit que se dévoile la vision balzacienne de l’homme et du monde, et que se trouve assurée la cohérence (quasi parfaite) de La Comédie humaine tout entière. Symbole mythique de l’androgyne, le personnage de Séraphîta représenta le diversité dans l’Unité, incarne l’idée de l’Absolu et du rappor entre le corps et l’esprit, le matériel et le spirituel, le fini et l’infini, l’homme et Dieu. D’inspiration mystique, s’appuyant sur les travaux et la pensée de Swedenborg, Séraphîta vise une explication totale du monde et de l’homme, où l’Amour constitue le point central.

Sans être une grande lectrice de philosophie, j’y ai fait d’assez nombreuses incursions. Mais il faut dire qu’à part Nietzsche, Bataille et, dans une moindre mesure, Sade, peu d’auteurs m’ont réellement passionnée. J’ai sans doute pour cette matière un point de vue trop rationnel et scientifique. Peu de choses me semble du coup plus inutile qu’une vision purement mystique du monde, ou ayant en tout cas la volonté de rester sur des idées abstraites.

Je pensais avoir de l’intérêt pour Séraphîta étant justement fascinée par l’aisance avec laquelle Balzac arrive à se glisser dans l’intérieur de personnages très différents, en sortir toute la complexité, et garder à chaque fois de l’ambivalence pour dépeindre un monde où personne n’est jamais strictement mauvais ou absolument bon. J’ai aimé le fait de travailler sur un personnage androgyne, tour à tour perçu comme un homme et une femme selon les attirances des êtres qui le désirent. C’est un bel exercice de style et, d’ailleurs, les moments de narration purs sont un plaisir pour qui aime la plume de l’auteur. Mais, au-delà de ça, Séraphîta est un texte très rébarbatif. Au final, j’ai eu ce sentiment désagréable et fréquent à ma lecture d’essais philosophiques que, sous le coup d’une révélation, l’auteur développait de long en large un concept évident qui ne me semble pas mériter tant d’explications. Notre perception d’homme est limitée, c’est un fait. Ces 200 pages ne disent pas grand-chose de plus. Je n’ai pas non plus saisi pourquoi l’auteur prenait tant de temps à paraphraser Swedenborg. Pourquoi ne pas simplement renvoyer les lecteurs à ses textes ? Ça m’a laissée assez perplexe et c’est à ce moment que j’ai vraiment commencé à décrocher. L’une des grandes raisons aussi est que je n’ai pas été convaincue du tout par la dimension du propos. Les envolées Romantiques ne sont pas du tout une chose à laquelle je suis sensible, surtout quand elles s’enfoncent de plus en plus lourdement dans une dimension religieuse. L’avant-propos a beau proposer aux lecteurs modernes de voir cela comme une métaphore, je ne suis pas persuadée que toutes ces histoires de cieux, anges et visions christiques puissent nous éloigner d’un point de vue profondément chrétien.

Au final, j’ai trouvé le texte d’introduction plus intéressant et instructif. Il résume assez bien le contenu de l’œuvre à suivre. Je n’en ai pas découvert davantage ensuite. Ça ne me fera pas aimer moins Balzac, mais je sais en tout cas désormais que tout n’est pas destiné à trouver une grande admiratrice en moi dans sa vaste bibliographie. Je dirais que c’est un bon complément pour les personnes qui souhaitent tout connaître de l’auteur, et certainement une lecture pleine d’une belle sagesse que pourront apprécier des férus de philosophie héritière de Platon, ou des personnes touchée par une pensée religieuse. L’esprit cynique en moi n’aura fait qu’hausser les sourcils sans tirer beaucoup de plaisir du voyage.

C’est un beau projet d’édition, avec un accompagnement critique solide. Merci aux éditions Sur le fil pour le partage. Je regrette d’être passée à côté et de ne pas pouvoir faire une critique qui rendra hommage à ce travail éditorial qui trouvera certainement un public plus réceptif que moi.

by

Une culture à deux balles : La révolution du livre de poche aux États-Unis – Kenneth C. Davis

No comments yet

Categories: Chroniques littéraires, Tags: , ,

davis_couvIl est difficile de résister à la tentation de participer aux Masses Critiques de Babelio. On coche plusieurs livres qui retiennent notre attention, avec cependant l’espoir d’en recevoir certains plus que d’autres. En général, je ne tombe pas sur le titre qui m’inspirait le plus. Alors recevoir un document historique aussi riche que Une culture à deux balles m’a vraiment fait très plaisir. Étant dans l’édition depuis trois ans, ce livre me semblait un outil parfait pour compléter mes connaissances. J’ai donc attaqué la lecture de ce pavé certaine de profiter d’un contenu enrichissant et je ne suis pas déçue. Mon seul regret est que la limite d’un mois pour publier une critique d’un livre aussi conséquent, tant pour le texte que le format peu mobile quand on voyage justement beaucoup, ne me permettra pas de faire un retour sur sa totalité. J’ai cependant réussi à dépasser la moitié.

Résumé de l’éditeur : L’irruption du livre de poche aux États-Unis est à la fois un phénomène économique (à l’image de l’aventure de Gervais Charpentier en France au XIXe siècle), social (en permettant aux armées de se divertir), moral (de par les conceptions parfois tapageuses des couvertures) et politique. Cet ouvrage, paru aux États-Unis en 1984, est une somme consacrée à ce phénomène, devenu maintenant tout à fait quotidien, qui a bouleversé le monde de l’édition et, plus largement, de la culture et de l’éducation.

Une culture à deux balles est le genre d’initiative éditoriale qui fait très plaisir. On sent un travail de traduction important derrière, pour un public français qui restera assez limité. En effet, entre les références à la culture populaire américaine de la première moitié du XXe siècle et celles du monde éditorial, il sera difficile à un simple curieux de ne pas se sentir rapidement découragé. Mais avec quelques notions sur l’univers du livre ou tout simplement le secteur du commerce et de la communication, c’est une véritable mine d’informations.

On y trouve en vrac, de belles histoires, comme le début du poche aux États-Unis, porté par les soldats qui s’ennuyaient pendant la seconde guerre mondiale et s’échangeaient les pages avec avidité, de nombreuses citations, des statistiques de vente, impressions de couverture, success story d’éditeurs ambitieux, enjeux commerciaux d’une décennie à l’autre. Certains titres très populaires à l’époque nous sont aujourd’hui parfaitement inconnus, mais d’autres anecdotes sur les débuts de romans comme Sur la route de Kerouac ou L’Attrape-coeurs de Salinger raviront les amateurs de littérature. Du côté historique, nous avons droit à un important rappel sur la mentalité américaine de l’époque, la censure à laquelle s’est retrouvé confronté le poche, accusé de pervertir la jeunesse. Tout un contexte qui explique parfaitement la réaction d’un certain Ray Bradbury avec Fahrenheit 451. Il y a donc largement de quoi réviser ses classiques américains pour mieux comprendre le contexte de leur rédaction.
Les amateurs de romans populaires savoureront de leur côté les débuts de la culture pulp, ses titres accrocheurs, couvertures tapageuses, avec l’arrivée massive des polars hard-boiled, des western, de la romance et d’une certaine frange de la science-fiction.
Si on apprécie flâner chez les bouquinistes, Une culture à deux balles propose aussi un autre regard sur les choix d’illustration et de couleur des couvertures. En gros, le livre permet en particulier aux jeunes générations de décrypter toute une époque qui commence à se troubler.

Plus difficiles à appréhender sont les pages sur les enjeux économiques qui raviront cependant les professionnels et ceux qui aspirent à travailler dans ce monde. On peut d’une certaine manière y lire « les erreurs à ne pas faire » ou des « conseils pour le succès ». Les plus cyniques constateront certainement que, en ce qui concerne la manière d’attirer le public sur un livre, et les sujets de prédilections, les choses ont assez peu changées. Mais cela n’en soulève pas moins une question très intéressante, et remise au goût du jour avec le numérique qui entraîne les mêmes débats que le poche : une culture accessible au plus grand monde, un bien ou un mal quand cela devient aussi un argument commercial ? Le livre ne donne pas de réponse, et il n’y en a d’ailleurs pas. Il rappelle plutôt que, dans ce « commerce » là, entre besoin de faire du chiffre et volonté d’éduquer, tout est une question de compromis. Je pense que cette citation illustre bien tout ce que développe ce livre : Le monde de l’édition a toujours souffert d’un dédoublement de personnalité assez complexe. Est-ce un art qui requiert une structure professionnelle et sérieuse, ou un métier qui exige d’avoir une certaine sensibilité artistique ?

Le seul bémol que je soulèverais pour le livre est sa fabrication. Je n’ai pas l’habitude de le faire, mais j’avoue avoir été vraiment très dérangée par le choix du papier qui me semble inutilement épais. Cela donne un livre rigide, qu’on ne peut pas feuilleter, qui est très lourd et fatigue donc le poignet. C’est assez dommage parce que l’expérience de lecture est un peu gâchée malgré une bonne qualité éditoriale dans l’ensemble. Rien qui empêche de s’intéresser au document si on le veut vraiment, mais un petit dommage malgré tout.

Quoiqu’il en soit, Une culture à deux balles me semble un indispensable pour compléter la réflexion des étudiants en métier du livre d’abord, et pour tous ceux que le sujet passionne déjà, qui aimeraient avoir une meilleure approche de cet univers complexe. Le fait que les références soient américaines ajoute une petite difficulté. Mais même si les éditeurs, auteurs et contextes sont différents, il n’est pas trop difficile de trouver des parallèles en France.

by

Black-out – John Lawton

No comments yet

Categories: Chroniques littéraires

9782264064417Black-out était en lice pour le prix polar 2015 SNCF. Attirée par son intrigue dans une Angleterre fin de seconde guerre mondiale, je me suis proposée de le lire. Publié pour la première fois en 1995, il aura dû attendre vingt ans pour atteindre le lectorat francophone. Alors, cela en valait-il la peine ?

Je suis assez partagée sur ce livre mais le négatif a fini par l’emporter sur mon plaisir de lecture. Les choses n’avaient pourtant pas si mal commencé. Sans être incroyable, l’écriture de John Lawton est agréable, avec ce qu’il faut de vocabulaire, de style, pour ne pas ennuyer le lecteur. Nous sommes très vite plongés dans l’ambiance de Londres en 1944, ravagée par les bombardements, ternies par plusieurs années de privations. L’auteur promet une ambiance d’époque et s’y tient. J’ai également apprécié l’idée de ne pas partir sur une sempiternelle histoire de nazis, mais de s’intéresser au contraire aux débuts de la Guerre Froide. L’inspecteur Troy est le fils d’une famille de russe émigrés, un bras tranché est retrouvé sur un site en ruine et l’enquête amène rapidement à croire que, malgré leur soutien en Europe, les américains profitent aussi de leur implantation pour s’attaquer à une autre menace… les communistes. On nous promet donc une agréable petite enquête au plus profond des secrets d’État, de la magouille, de la corruption, bref, tout ce qu’il faut pour s’abandonner à une lecture distrayante. L’ennui, c’est que le suspens peine à se maintenir.

Le polar est un genre vers lequel je me tourne assez peu souvent, étant souvent gênée par les personnages interchangeables que l’on peut rencontrer d’un auteur à l’autre. Le genre souffre d’une codification assez forte et John Lawton n’en sort pas, au point que je me suis demandée si le pastiche des vieux romans d’espionnage n’était pas volontaire. Les portraits de chaque nouveau protagoniste annoncent très vite la couleur. Frederick Troy se montre rapidement agaçant dans son rôle de flic tête brûlée, plus doué que les autres, mais avec au fond l’incontournable personnalité trouble qui pourrait le rendre aussi sombre que les froids criminels qu’il traque. Mais cela passerait encore si nous ne retrouvions pas également confrontés à des personnages féminins consternants. Objet de désirs et bonne aubaine pour obtenir des indices qui font progresser le récit, elles réagissent de manière incompréhensible et peu crédible, en particulier Tosca qui semble prête à accepter n’importe qui dans son lit parce que… Eh bien, à part le fait que cela arrange le scénario, je ne vois pas. J’espérais au début des motivations mieux dessinées, mais l’apparence des personnages est si lisse que les tentatives d’explication finale peinent à convaincre.

En général, je me lance dans la lecture d’un polar ou d’un thriller avec l’idée que, peu importe l’épaisseur du titre, si l’ensemble est bien géré, il ne devrait pas me tenir plus d’une semaine. Je ne crois pas avoir été une seule fois réellement impliquée dans l’intrigue. En voulant faire dans la complexité, l’auteur se perd un peu et délaisse même l’investigation pour jouer sur l’aspect intuition (car Troy est un super flic !) et les révélations qui tombent à pic. A un moment, cela se perd tellement dans les coucheries du « héros » qui alterne entre deux femmes d’un chapitre à l’autre que je me suis demandée si je n’étais pas dans un roman érotique ou dans une parodie de James Bond, à la limite. Je ne sais pas si la dernière impression était souhaitée, mais dans ce cas, il aurait fallu pousser davantage l’humour pour que l’on puisse trouver le concept amusant. Là, ça devenait juste très pénible. L’autre élément agaçant sur la durée est une tendance à donner des références typiques de l’époque tous les trois paragraphes. Si j’apprécie l’intention de vouloir nous faire ressentir l’ambiance des années 40, la culture des gens à ce moment donné, il faut cependant rester dans la mesure. Quand ça vire à l’étalage, que les personnages ne peuvent pas s’empêcher de citer tel ou tel auteur pour se donner l’air intéressant, on atteint vite la saturation.

Black-out est donc une lecture très moyenne. On regrettera que la maîtrise de l’écriture et de l’époque ne permette pas de transcender le récit. Si j’ai apprécié le voyage et que cela fait réviser ses connaissances historiques, voire donne envie de les creuser, j’espérais une expérience plus passionnante, moins longue. Troy étant un personnage que l’auteur suit sur plusieurs romans, je suis assez frileuse à l’idée de poursuivre même si les enquêtes en pleine Guerre Froide sont séduisantes.

by

Anthologie Créatures des Otherlands II

No comments yet

Categories: Chroniques littéraires, Tags: , , , , , ,

product_thumbnail.phpArrivée discrètement, Otherlands est une maison d’édition dont les anthologies fantastiques et horrifiques aux thèmes originaux commencent à faire parler d’elles. Le nouvelliste Tim Corey, à l’initiative du projet propose une sorte d’univers partagé, lié par les phénomènes étranges, rarement rassurants, qui font irruption dans le quotidien des Otherlands. Bien entendu, les créatures ne sont pas en reste. Un deuxième volume n’était pas de trop pour en présenter d’autres avec quinze auteurs dont je fais partie avec le texte On l’appelait Sombra. Démons, monstres imaginaires, expériences scientifiques tragiques, toutes les acceptations de la créatures sont représentées à travers des nouvelles qui vont du fantastique à la science-fiction pour des rencontres du troisième type qui laisseront souvent des traces… sanglantes.

L’anthologie s’ouvre sur trois nouvelles où les créatures sont aussi créations, le résultat d’une science dégénérée. D’abord dans l’espace, nous assistons avec Artikel Unbekannt à l’accouplement monstrueux entre le cadavre d’une femme et de la machine. En quelques pages, une intelligence artificielle témoigne du désastre. Emmanuel Delporte file ensuite le même thème avec bien plus de sadisme, puisque cette fois, il n’y a plus d’erreur malheureuse, mais une véritable séance de torture pour créer une vie impie en forçant l’union d’une femme avec une sorte de créature de Frankenstein, en compagnie d’un savant fou allemand. Plus de doute, nous entrons dans un hommage impertinent au film de série b. Hommage que poursuit Ruwan Aerts avec Contre Nature. Les scientifiques restent à l’honneur, mais la forme change. Le récit est coupé par le journal audio d’un homme mystérieusement disparu. On avance peu à peu pour découvrir l’évolution d’une nouvelle molécule sur des cobayes animales, puis le délire avancé du docteur Fremont.

A ce moment de la lecture, on peut s’inquiéter de ne pas rencontrer des créatures un peu plus légendaires, mais elles arrivent heureusement avec Fuir de Chris B. Honspaq. Une jeune fille séquestrée et apparemment torturée cherche à échapper à son père. Pourquoi met-il tant d’acharnement à l’éloigner des Hommes ? On appréciera une ambivalence des points de vue, où le monstre n’est pas toujours le même pour tout le monde. Julien Heylbroeck nous entraîne ensuite dans une courte nouvelle où il s’agit d’extirper un démon mille-pattes écœurant des murs d’une habitation de Kyoto.

Julien Roturier revient à l’humain en abordant la notion de pouvoirs ou de malédiction. Ire réversible commence comme une enquête classique sur une attaque de loup-garou. Les lycanthropes sont pourtant loin d’être le seul sujet et problème d’une nouvelle noire, qui joue sur les faux-semblants.
Le problème de malédiction est plus net dans le texte de Barnett Chevin où tout commence aussi par une sombre histoire de jeune fille cruellement séquestrée par sa famille. Cependant, il est plus évident cette fois que quelque chose ne tourne pas très rond chez l’enfant, quelque chose au niveau de son ventre, plus particulièrement… La nouvelle nous entraîne dans le monde de la prostitution, où les hommes finissent victimes. C’est aussi ce milieu que choisit d’exploiter Loïc Lendemaine avec, cette fois, un prédateur imprudent.
Toujours dans l’idée du monstre tapis dans l’ombre, Richard Ely nous donne à lire les dernières volontés de l’héritier McCarthy qui demande la destruction immédiate de sa demeure du Yorkshire et déconseille de s’aventurer dans les bois du domaine. Une chose terrible y rôde…

Rachel Rostalski explore des terrains plus bibliques, un peu moins effrayants, mais certainement plus hérétiques. Et si les anges n’avaient simplement pas d’âme ?
Dans des temps reculés et imprécis vivait aussi une sorcière dont un homme était amoureux. La plume de Dean Venetza nous conte l’histoire tragique et poétique de leur éternelle union.

Edgar et les cancrelats de Teddy Wadble nous attire à nouveau dans le présent. Si je devais choisir une nouvelle préférée parmi toutes celles de l’anthologie, j’élis celle-là sans hésiter. Edgar est ce genre de personnage qu’on aime détester, un peu à l’image d’Ignatius Reilly dans La Conjuration des imbéciles. C’est un homme exagérément gros, un vieux garçon sale, fat, faignant, et alcoolique qui évolue dans une rue dont il ne sort jamais, et dans un appartement dégoûtant menacé par une invasion de cafards. L’écriture de l’auteur parvient bien à saisir l’ambiance, la saleté environnante, le tout sans manquer d’humour. Et, finalement, sans aller dans le sanglant, nous tenons certainement le texte qui, avec des détails très faciles à imaginer, soulève facilement l’estomac. Je n’avais encore jamais lu Teddy Wadble, mais si ses autres productions sont de ce registre, je le retiendrais avec plaisir.

Plus anecdotique, le texte de Dola Rosselet développe sur deux pages le thème de la femme fatale, du dîner en amoureux qui n’est finalement pas ce que l’on croit. C’est bien mené, mais cela manque de surprise et d’originalité (considérant qu’on a déjà retrouvé des chutes assez similaires dans l’anthologie).
L’anthologie se clôt avec un retour dans un futur plus ou moins lointain, où les hommes sont classés en fonction d’une intelligence établie à leur naissance, et où Ville et Nature sont devenues des entités à part. Des hommes pénètrent la forêt pour comprendre quels nouveaux mouvements menacent leur civilisation. Des idées intéressantes, mais la nouvelle se traîne malheureusement trop en longueur, sur des thèmes déjà exploités en sf et qui ne demandaient pas conséquent par tant de développement pour un texte court. C’est assez dommage, car la chute de Jérôme Baronheid est bonne.

Dans tous les cas, une bonne sélection des éditions Otherlands qui devrait ravir les amateurs de frissons, même si certains thèmes sont plus récurrents que d’autres. Il ne faut pas s’aventurer cependant dans l’anthologie avec une idée précise du genre de créatures que l’on souhaite trouver, car très peu appartiennent à des légendes connues, l’acceptation du terme est très vaste, ce qui permet de bonnes surprises.

by

Le Cueilleur des Mémoires – Charles Bottin

2 comments

Categories: Chroniques littéraires, Tags: , ,

book83D’un salon à l’autre, je rencontre des auteurs et, comme mon activité me pousse à faire beaucoup d’événements littéraires, je ne choisis jamais plus d’un livre. Aux Ailes du livre de Longwy, j’ai pu faire la connaissance de l’auteur Belge Charles Bottin pendant le repas du soir. Je n’avais alors pas la moindre idée de ce qu’il écrivait mais il m’a longuement parlé de son travail de recherche historique et spirituelle pour la rédaction d’un roman consacré aux peuples celtes du Nord-Est. Étant très passionnée par cette culture, je me suis très vite montrée réceptive, et la conversation m’a convaincue du sérieux de sa démarche. Alors, ne serait-ce que pour le plaisir de plonger dans un roman raconté du point de vue des celtes – une production littéraire assez rare – j’ai donné une chance au Cueilleur des Mémoires.

Résumé : Entre documentaire et roman historique, Le Cueilleur des Mémoires suit les traces d’une famille celte d’éburons sur une soixantaine d’années (de 116 à 54 avant J.C). Le lecteur est amené à suivre des personnages réels et inventés dans leur quotidien fait d’amours, de rites proches du chamanisme et de querelles internes. Les jours paisibles sont cependant menacés par l’inexorable progression des troupes romaines menées par Jules César.

Le premier contact avec Le Cueilleur des Mémoires est assez déroutant. Le roman croise plusieurs genres, l’auteur invente des personnages, des histoires, s’appuie sur ses connaissances historiques et chamaniques. Comme on ne trouvera pas non plus une intrigue très déterminée, il faut prendre le temps de se plonger dans cet univers composé de réel de d’imaginaire pour apprécier la lecture et notamment s’habituer aux nombreux sous-entendus de Charles Bottin qui ne rendent pas toujours les actions décrites évidentes. Au début, j’ai craint de passer un moment assez pénible. Mais, soit parce que l’écriture s’affirme, soit parce qu’on s’habitue à suivre les héros, j’ai fini par me laisser aller et apprécier le voyage.

Il n’est pas nécessaire d’être particulièrement féru de culture celtique pour apprécier la lecture, cependant, un minimum de repères permettra de mieux appréhender le travail de l’auteur, en démêlant la part d’interprétation, d’invention et de réalité. Les connaissances sur la religion des celtes, par exemple, ont été complétées par des rites chamaniques. Si ce côté très spirituel peut déstabiliser, il montre cependant des pratiques peu connues et permet d’adopter un point de vue assez neuf en donnant un caractère moins naïf à des traditions souvent méprisées par les textes romains. Si les rituels ne sont pas certains, les symboles et légendes auxquels se réfèrent les personnages, leur organisation, est cependant respectée. On pourra d’ailleurs apprécier les explications et les récits rapportés par les anciens, qui permettent aux non-initiés de mieux se familiariser avec les références du peuple, et aux autres d’apprécier un matériaux assez solide.

Au final, Le Cueilleur de mémoires est un livre immersif, qui invite à découvrir un peuple comme s’il était tiré de l’imaginaire de l’auteur, avant de nous amener de plus en plus dans la réalité historique, à travers l’apparition de noms bien connus, la mise en place d’une situation politique de plus en plus complexe qui va progressivement rappeler les épisodes de La Guerre des gaules. Pour avoir lu le livre de César il y a plusieurs années, mes souvenirs étaient assez lointains, et j’ai trouvé agréable de pouvoir les reconstruire du point de vue des éburons. Le suspens est bien sûr limité, puisque l’on sait dès le départ comment les choses vont se terminer : les romains vont l’emporter et forcer tous les peuples à abandonner leur culture. Mais c’est justement le principe de se retrouver pendant plus de 300 pages au contact d’un peuple voué au déclin qui est intéressant. A l’heure où l’on parle beaucoup de la notion de remplacement de population, Le Cueilleur de mémoires est un livre aussi actuel qu’inquiétant. Et, finalement, tout en nous rappelant une histoire à moitié oubliée, on ne peut le fermer sans avoir quelques réflexions sur notre rapport à notre époque, notre monde. Le parti pris permet, pour une fois, de rappeler avec quelle violence les romains ont détruit tout un univers. On nous le répète si bien depuis l’école primaire, que ce chapitre de l’Histoire est froidement relativisé. Pourtant, la finalité du roman est très dure, surtout lorsque l’on sait aujourd’hui les difficultés des archéologues et historiens pour rassembler des sources solides autour du peuple celte et, pis encore, germain.

A noter également que le livre permet de nous montrer le parcours d’un jeune homme qui deviendra un véritable héros pour son peuple et pour les belges, à l’instar de Vercingétorix pour les français. Je n’en dis pas plus parce que, à cause de mon souvenir lointain de La Guerre des Gaules, j’ai compris la référence un peu sur le tard, ce qui a pu m’éviter quelques spoil. En tout cas, je n’oublierais désormais plus son nom, et j’ai bien apprécié l’hommage ainsi que tous les autres.

Si vous voulez changer vos préjugés sur les celtes, Le Cueilleur des mémoires est une bonne lecture, avec La Guerre des Gaules à côté, que l’on pourra lire avant ou après pour faire le parallèle et recouper les sources. Et pour se faire une meilleure idée des croyances développées dans le livre, Les Mabinogon seront aussi un bon repère. D’ailleurs, le deuxième volume de Charles Bottin, La beauté de l’imperfection, se déroule dans l’une des terres où les légendes ont le mieux survécu, en Irlande. Je quitte les celtes pour d’autres lectures, mais je les retrouverai sans doute très prochainement.

Pour les curieux, le roman est publié chez Memory Press où il existe en format papier ou numérique.

by

Point Lectures SFFF #4

1 comment

Categories: Point lectures

J'au toujours aimé Madame Mime !

Une sélection approuvée par Madame Mim !

J’ai profité de la période d’Halloween pour me motiver à me mettre à jour sur pas mal de lectures de la littérature fantastique, des titres qui traînaient depuis un moment dans ma PAL comme des classiques du genre qu’il me fallait lire depuis un bon moment. Quoi de plus normal, donc, de faire le bilan de ces dernières semaines en ce début novembre ?

1. Quel est le dernier livre de littérature SFFF que tu as lu ? Even dead thinghs feel your love de Mathieu Guibé. L’auteur est une personne avec laquelle j’apprécie discuter en salon du livre. J’avais son roman dans ma liseuse avant de sympathiser avec lui par intérêt pour le sujet (du roman de vampire qui rend hommage à ses classiques). Il était donc grand temps que je fasse un sort à ce titre.

2. Quel est le dernier livre de littérature SFFF que tu n’as pas terminé et pourquoi ? Je ne me suis pas assez trompée dans mes derniers choix de lecture.

3. Quel est le dernier livre de SFFF que tu as aimé mais que beaucoup d’autres gens n’apprécient pas ? Je dirais que La Baronne Trépassée de Ponson du Terrail est une lecture très agréable, dans tout ce qu’on faire de plus baroque et ouvertement exagéré en littérature gothique. Puisque l’ouvrage est peu connu et souffre de son grand âge, j’en déduis que peu de personnes sont en mesure de l’apprécier, mais c’est un détour amusant.

4. Quel est le dernier livre de SFFF que tu n’as pas aimé mais que beaucoup de gens apprécient ? Même si je savais que je risquais d’être très déçue, je reste assez consternée par ma lecture de Poison de Sarah Pinborough qui est une réécriture très grossière du conte de Blanche-Neige. Étant donné que j’apprécie le principe de réécrire de vieilles histoires empruntées à la culture populaire pour en briser les codes, j’ai beaucoup de mal à comprendre comment un roman à l’aspect aussi inachevé peut-être publié, d’une part, et comment les gens peuvent se jeter dessus. Une assez belle arnaque (qui ne m’avait heureusement pas coûté grand chose).

5. Que lis-tu en ce moment ? Frankenstein de Mary Shelley

6. Est-ce que ça te plait ? Oui, je sais que cela peut paraître honteusement tardif, mais je suis en tout cas très heureuse de découvrir l’œuvre originale, après lui avoir bien souvent préféré des productions « inspirées de… »

7. Quand as-tu acheté ce livre ? Je ne me souviens plus exactement, il est dans ma bibliothèque depuis trois ans au moins. Je sais par contre qu’il vient d’un bouquiniste.

8. Quel est le dernier livre SFFF que tu as acheté ? Les Contes rouges, petit collectif des des Artistes Fous Associés. Alors je ne sais pas si c’est vraiment SFFF mais en même temps, je ne vois pas trop où je pourrais ranger ce titre !

9. Quel est le dernier livre numérique de littérature SFFF que tu as acheté ? Rien pour l’instant mais comme j’ai piqué la liseuse de ma mère le mois dernier et que je commence à bien l’apprécier, je vais sans doute craquer dans un futur proche.

1 2 3 4 5 8 9